Lecture / Ecriture
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Une aiguille nue de Nuruddin Farah

Nuruddin Farah
  Née de la côte d’Adam
  Du lait aigre-doux
  Sardines
  Sésame, ferme-toi
  Territoires
  Dons
  Secrets
  Hier, demain
  Exils
  Une aiguille nue

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2012

Nuruddin Farah est un écrivain somalien de langue anglaise, né en 1945 dans le sud de la Somalie. Il a grandi dans l'Ogaden, une province de l'Éthiopie proche de la Somalie.

Il a fait ses études en Grande Bretagne, en Inde et en Italie. En dehors de ces pays occidentaux, il a vécu dans des pays africains (Kenya, Éthiopie, Gambie, Nigeria).

Il a consacré ses œuvres à dénoncer la dictature et à mettre à jour son mode de fonctionnement, mais tout autant -et cela est sans doute plus étonnant- à militer pour la libération des femmes de son pays. Sans trêve, il a parlé en leur nom, revendiquant la liberté et la fin des pratiques arriérées les concernant.

Dix de ses livres ont actuellement été traduits en français, dont ses deux trilogies ("Variations autour du thème d'une dictature africaine" sur le thème de la dictature de Siad Barre et "Du sang au soleil" sur le thème du chaos des luttes tribales qui ont suivi sa chute).
Une réédition serait bienvenue.

Une aiguille nue - Nuruddin Farah

Conversations à Mogadiscio
Note :

   Une journée dans la vie du héros… Ce procédé qui consiste à ramasser en 24 heures toute l'intrigue romanesque concerne aussi bien "Ulysse" de Joyce — un auteur cité par N. Farah—, qu' "Une aiguille nue". Comme Leopold Bloom, Koschin, 36 ans, quitte son domicile au début de l'histoire et se déplace dans sa ville — ici Mogadiscio — tout au long du livre, seul puis avec une femme. Une journée très particulière en fait puisque c'est le jour où il a retrouvé l'amie anglaise qui va peut-être partager sa vie. Comme Leopold Bloom, il rencontre toute une série de personnages et se lance dans des séries de conversations afin d'esquisser un tableau de la société somalienne, jusqu'à une soirée huppée où se retrouvent «les fils et les filles les plus brillants de Puntland, les meilleurs, rentrés au pays avec un diplôme… tandis que la pauvreté, l'ignorance et l'idiotie séculaires planent sur eux comme des ombres.»
   
   Achevé à la fin de l'année 1972, le roman esquisse un premier bilan du pouvoir exercé par Siyad Barre qui assume la direction de la Somalie unifiée après l'indépendance en 1960 de ses deux parties colonisées, au nord par l'Angleterre, à l'est et au sud par l'Italie. Déjà la Révolution se dégrade : «La Somalie avait-elle besoin de la terreur et de l'horreur de l'aube au crépuscule?» Koschin pointe l'essor de la corruption, et un pouvoir autocratique appuyé sur une clique de favoris.
   « — Quoi qu'il ait fait à côté, pourquoi... quelqu'un aurait-il le droit de forcer cette nation à déifier une personne?
   — De quoi tu parles?
   — Je parle d'une chose qui nous concerne tous. Je parle de déification. Ils déifient...
   — Qu'est-ce qu'ils font ? interroge Barbara.
   Ils déifient le Vieil Homme, portent son nom aux nues. Ils en font un dieu.»

   
   Cette remarque, et beaucoup d'autres, valent condamnation du pouvoir du "Vieil Homme". Ce Siyad Barre, général et chef du Conseil révolutionnaire, a pris les commandes de l'Etat par un putsch en 1969 et il gouverna le pays jusqu'en 1991 — après quoi la Somalie devait entrer dans le chaos tribal, devenir une "zone grise", faire le lit des fanatiques, des pirates et des trafiquants en tous genres. Mais ceci est une autre histoire. Le romancier qui séjournait en Italie au moment de la publication de ce roman (1976) ne put rentrer dans son pays, sinon pour des séjours éclairs ; sa vie a été une succession d'exils, au fil de ses postes universitaires, avant de s'installer en Afrique du Sud.
   
    Malgré les critiques du régime autoritaire et pro-soviétique qui satisfont le lecteur occidental, il n'est pas aisé de s'identifier vraiment à ce pauvre Koschin qui néglige de changer son linge le jour où il va retrouver sa petite amie! Il a collectionné les conquêtes faciles, — l'une d'elles s'est suicidée—, et ce qu'il pense de la place de la femme en Somalie ne présage pas du bonheur du couple qu'il va peut-être former avec Nancy puisqu'à ses yeux il est normal que la femme soit frappée : «Cette nuit-là, il l'avait battue, la faute à son éducation à la campagne.» Il est vrai que les récriminations de Koschin contre la politique de son pays et contre le directeur de son lycée prennent le pas sur sa sociabilité : il commence par oublier de se rendre à l'aéroport le jour où son amie arrive de Londres... On comprend simplement que dans ce pays nouvellement indépendant, c'est "classe" pour un Somalien qui a fait des études à l'étranger d'exhiber une femme blanche — à l'exception des natives de «l'Ukraine d'où viennent les femmes les plus vulgaires!» —. C'est comme de rouler en Mercedes-Benz, ou d'avoir des relations haut placées. Bref, tout révolutionnaire qu'il s'imagine, plaçant à juste titre la nation au-dessus de la tribu, Koschin a des idées pas très progressistes au sujet des femmes qu'il assigne à la lessive, au ménage et à l'allaitement : il se fâche contre son amie Barbara «la femme qui a refusé à l'enfant son droit de téter le sein…C'est le crime le plus infâme que l'on puisse commettre contre un être humain.»
   
   « L'aiguille avec laquelle tu couds les vêtements des autres reste nue» dit le proverbe sibyllin placé en exergue : de même, il ne suffit pas d'inviter à la rencontre d'une culture autre, on aurait souhaité que fussent traduites les nombreuses formules en langue locale... Bref, il faut manifester un intérêt particulier envers la Somalie pour se sentir concerné par ce roman du début d'une carrière d'écrivain.
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critique par Mapero




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Amours et doutes à Mogadiscio
Note :

   C’est d’abord d’une ville dont il s’agit. Une ville aimée. C’est ensuite d’une société dont il est question. Une société comme toute société. C’est enfin d’un homme dont on nous parle. Un homme en recherche de lui-même au sein d’une société dans le même état.
   
   Vingt-quatre heures d’une vie fractionnées en six mouvements, une «aiguille nue» nous transporte en Somalie. Au prélude, Koschin, l’homme en question nous conte à la première personne et avec un style tout en oralité ce qui lui arrive. Une promise. Nancy, blanche et rencontrée à Londres, à laquelle il a proposé l’amour expatrié. Lui, l’enseignant démissionnaire, vivant de peu dans une chambre sans charme et avec cafard, va devoir la recevoir. Mais dans sa situation, que lui montrer? Comment ne pas penser qu’il décevra?
   
   Au premier mouvement décrivant la vie de rien du héros et les raisons de cette dernière succède le second mouvement qui est une discussion avec Barre, un ami aux amours compliquées. Et donc Nancy arrive au quatrième mouvement… Puis le cinquième est une longue découverte commentée de la ville. Puis le sixième…
   
   Le style est bien particulier, alternance de parties descriptives voire de retours en arrière avec des dialogues courts ramenant vers le présent. L’ensemble m’a paru digne d’intérêt bien qu’altérant la compréhension du récit. Il est souvent difficile de percevoir l’ensemble. C’est, je crois, un livre à lire deux fois!
   
   Au final, cette histoire d’amour mélangée à une réflexion plus large sur la société somalienne m’a paru confuse.
   
   Quelques extraits montrant le style à la fois poétique et métaphorique de l’auteur. Des idées à picorer par ci par là.
   
   «Je n’ai pas l’intention d’être l’aiguille nue, celle qui coud les vêtements des autres et reste nue. » P 101
   
   « Il doit y avoir une bonne raison pour qu’une mouche bourdonne quelque part. Forcément. Sinon n’importe quel endroit serait aussi bon qu’un autre. » P 122
   
   « Crois-moi Nancy, la religion repose sur la peur, tourne autour de la peur, est axée sur le phénomène de la peur, la peur de la mort, la peur de l’au-delà, la peur de l’inconnu. Le problème, c’est qu’on a moralisé à l’extrême sur elle, philosophé à l’excès sur elle, on a instauré des codes pour remplacer l’aumône spirituelle qui plait aux primitifs. » P 142

critique par OB1




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