Lecture / Ecriture
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Exils de Nuruddin Farah

Nuruddin Farah
  Née de la côte d’Adam
  Du lait aigre-doux
  Sardines
  Sésame, ferme-toi
  Territoires
  Dons
  Secrets
  Hier, demain
  Exils
  Une aiguille nue

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2012

Nuruddin Farah est un écrivain somalien de langue anglaise, né en 1945 dans le sud de la Somalie. Il a grandi dans l'Ogaden, une province de l'Éthiopie proche de la Somalie.

Il a fait ses études en Grande Bretagne, en Inde et en Italie. En dehors de ces pays occidentaux, il a vécu dans des pays africains (Kenya, Éthiopie, Gambie, Nigeria).

Il a consacré ses œuvres à dénoncer la dictature et à mettre à jour son mode de fonctionnement, mais tout autant -et cela est sans doute plus étonnant- à militer pour la libération des femmes de son pays. Sans trêve, il a parlé en leur nom, revendiquant la liberté et la fin des pratiques arriérées les concernant.

Dix de ses livres ont actuellement été traduits en français, dont ses deux trilogies ("Variations autour du thème d'une dictature africaine" sur le thème de la dictature de Siad Barre et "Du sang au soleil" sur le thème du chaos des luttes tribales qui ont suivi sa chute).
Une réédition serait bienvenue.

Exils - Nuruddin Farah

Bienvenue dans l’enfer somalien
Note :

    « Quel effet ça fait de vivre en ville? demanda Jeebleh. - Le danger a son odeur, répondit Af-Laawe. Le problème c’est qu’entre l’instant où on le flaire et celui où survient la mort, il est trop tard. - Que veux-tu dire? - Le danger, je le sens, c’est tout. - Je ne comprends pas." Jeebleh n’attendit pas la réponse, mais aperçut les trois jeunes armés d’un fusil qui, plus tôt, avaient monté la garde auprès de lui ; le trio chuchotait, ricanait, tout en jetant des coups d’œil vers une passerelle d’embarquement. "Qu’est-ce qu’ils mijotent? dit Jeebleh. - J’ai saisi des bribes de leur conversation. Ils faisaient des paris. - Sur quoi? - Les jeunes brigades armées de notre ville s’amusent à choisir une cible sur laquelle ils tirent au jugé, chacun son tour. C’est un sport, un jeu pour tromper l’ennui. - Et c’est à ça qu’ils jouent en ce moment? - Je pense. - On ne peut rien faire? - Pourquoi prendre des risques? - Il faut que quelqu’un leur parle. - A ta place, je resterais tranquille !" Jeebleh n’avait pas eu le temps de réagir qu’un coup de feu retentit. Une femme poussa un cri, ce fut la confusion générale. De là où se tenait Jeebleh, il aurait été difficile de reconstituer les faits, mais presque aussitôt quelqu’un expliqua ce qui s’était passé : le pilote de l’Antonov, un Texan, avait offert à la femme, une passagère, de l’aider à porter ses valises jusque dans l’appareil ; elle l’avait suivi sur la passerelle. Peut-être le tireur avait-il visé le pilote, qui, par chance, avait esquivé le danger. A moins que la lenteur avec laquelle la femme et ses enfants gravissaient les marches n’ait fait d’eux des cibles. Quoi qu’il en soit, la première balle avait atteint le fils aîné.»
   
   
   "Exils" a été écrit par Nuruddin Farah en 2003. La déliquescence de la Somalie est déjà largement entamée. L’actualité n’est pas tant l’activité de piratage maritime que la mise en coupe réglée de tout ce qui peut rapporter de l’argent, du pouvoir. L’Etat n’existe plus. C’est dans ce contexte que Jeebleh, en exil depuis vingt ans à New York, revient à Mogadiscio pour tenter d’aider son ami d’enfance, Bile, à retrouver Raasta, sa fille, enlevée et également élucider les conditions de la mort de sa mère qu’il n’a pas revue et retrouver sa tombe.
   C’est apocalyptique. Malheureusement certainement proche de la réalité et l’on pousse un soupir de soulagement quand il repart dans un avion pour New York. Pour autant Bile, Raasta, Seamus, Shanta restent dans le chaos. C’est vrai, des Somaliens vivent toujours en Somalie. Comment font-ils?!
   
   "Exils" n’est pas qu’un roman d’action – même si les conditions de vie là-bas génèrent de l’action dès que vous pointez le bout du nez dehors – c’est largement un roman de témoignage sur le "comment peut-on survivre là-bas". Très prenant, et à ce titre angoissant.
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critique par Tistou




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Chaos des guerres de clans
Note :

   Quatrième de couverture :
   
   "Après vingt ans d'exil à New York, Jeebleh décide de retourner en Somalie, son pays. Au programme: trouver la tombe de sa mère et aider son ami d'enfance Bile à récupérer Raasta, sa fille enlevée. Mais quand il débarque à Mogadiscio, Jeebleh se rend compte que la situation a radicalement empiré.
   Les clans ont divisé le pays, les adolescents prennent les gens pour des cibles et les Américains ont la gâchette facile. Le tâche de Jeebleh est complexe, d'autant qu'on se méfie de lui. A quel clan appartient-il aujourd'hui?
   Dans ce monde chaotique où rien et personne n'est ce qu'il paraît, où chaque mot peut être une bombe, la petite Raasta, nommée la Protégée, représente l'espoir. Ses mots, sa présence sont le seul réconfort de ce peuple de vautours gouverné par la peur."

   
   
   Des passages pour l'ambiance générale:

   
   "Où était le danger? Qui était un ami, qui était un ennemi? Il avait été habitué à l'arbitraire d'un régime dictatorial où une simple rumeur vous envoie en prison, à une anarchie civile telle que votre vie pouvait dépendre d'un jeune armé d'un fusil pour la simple raison que vous apparteniez à un autre clan que le sien."
   
   "Qui était-il (Af-Laawe) en réalité? Un médiateur de conflit grassement rémunéré par l'Union Européenne? Une escroc de haut vol qui avait planqué son magot dans une banque suisse? Un philanthrope dont l'ONG se chargeait d'enterrer des corps non réclamés? Le gardien d'une villa désertée par une famille en ruine?"

   
   
   Mes impressions :
   
   J''avais déjà lu : les deux premiers volumes d'une trilogie, "Du lait aigre-doux" et "Sardines", qui se déroulaient durant la dictature militaire de Siyad Baré en Somalie. Suivre Jeebleh dans Mogadiscio aux mains des chefs de guerre nommés Strongman North et Strongman South s'avère une totale découverte des réalités somaliennes et de la vie -ou survie- de tous les jours où la mort rode (et les vautours survolent le tout). Comme lui, on se demande qui est qui, à qui faire confiance. Les réponses ne sont pas vraiment explicitées, des forces cachées sont à l’œuvre et sans doute à l'origine du dénouement, à nous comme à Jeebleh de deviner. Les dialogues nombreux passent parfois du coq à l'âne ou s'interrompent brusquement, comme dans la vie, d'accord, mais c'est un peu désorientant dans un roman. Ceci étant, on arrive quand même quelque part, en dépit de tous les secrets et les non-dits.
   
   Le titre original est Links (liens), moins parlant qu'Exils pour les lecteurs francophones, bien sûr, mais il gomme les allusions nombreuses au pouvoir de la famille et des clans en Somalie. Au point que Jeebleh s'interroge sur l'emploi des "je", "nous", ils"..."
   
   Une bonne occasion de retrouver Nuruddin Farah dans une Somalie mal en point (la dernière fois, c'était sous une dictature), et d'imaginer à quel point Mogadiscio était une ville superbe.

critique par Keisha




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