Lecture / Ecriture
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Secrets de polichinelle de Alice Munro

Alice Munro
  Les Lunes de Jupiter
  Fugitives
  Du côté de Castle Rock
  L'Amour d’une honnête femme
  Secrets de polichinelle
  Trop de bonheur
  La danse des ombres heureuses
  Loin d'elle
  Rien que la vie

Alice Munro est une écrivaine canadienne de langue anglaise, née en 1931.

Elle a obtenu le Prix international Man Booker, puis le Prix Nobel de Littérature en 2013 en tant que «souveraine de l’art de la nouvelle contemporaine» .

Secrets de polichinelle - Alice Munro

Situations difficiles
Note :

   Titre original: Open Secrets (1995)
   
   Huit nouvelles, consacrée à la relations de destins de femmes (comme dans le précédent recueil)
   
   Emportés
   Louisa bibliothécaire dans la petite ville de Carstairs (assez loin de Toronto, la grande ville la plus proche) pendant la Grande Guerre, reçoit des lettres d’un soldat qui fréquentait la bibliothèque avant de partir au front. Il aime lire, et aimait Louisa ; comme il est loin et ne reviendra pas il le lui dit… une correspondance débute. Fin de la guerre, Le soldat n’est pas porté parmi les morts, donc Louisa attend avec impatience cet homme dont elle ne sait à quoi il ressemble physiquement..
   Toute sa vie sera hantée par ce fantôme d’homme, d’une façon très particulière…
   
   Une vraie vie
   Dorrie, une femme d’âge mûr, est seule dans la grande maison, Albert est mort. Ils s’occupaient d’agriculture et d’élevage, et elle trimballe encore dans sa tête un récit mythique concernant Albert et son frère en héros explorateurs. Dorrie chasse, pêche, fabrique des pièges, fait pousser les plantes, vit très bien. Cependant sa voisine Millicent songe à la marier (Dorrie est célibataire, Albert était son frère) . De quoi se mêle-t-elle Millicent?
   
   La Vierge albanaise
   Une jeune fille s’est aventurée dans la montagne aux confins du Monténégro et de l’Albanie. Cette randonnée touristique à travers de superbes paysages, s’est achevée en cauchemar, elle est capturée par une tribu, et pour survivre doit épouser leurs mœurs, leur obéir, et même s’attacher à sa nouvelle vie… jusqu’à un certain point, car le prêtre franciscain des environs cherche à la protéger.
   Cette histoire racontée par Charlotte une femme âgée fascine Claire, narratrice du récit et de celui de Charlotte. Claire tient une librairie, elle est indépendante mais seule et vend peu… l’excentrique Charlotte est sa seule amie. Que va devenir la jeune fille aux mains de la tribu? Et Claire qui veut renouer avec un ancien amant?
   
   Secrets de polichinelle
   Heather Bell, une adolescente a disparu au cours d’une randonnée aux chutes de Pérégrine, conduite par Miss Johnstone, une cheftaine scoute, plus habituée aux conversations avec le Messie, qu’à la vigilance envers ses ouailles. La police cherche la jeune fille, ainsi que ses camarades. Dans le coin il y a de drôles de gens, c’est du moins ce que pense Maureen, ancienne habituée de ce type de randonnées, dont les qualités d’observations pourraient faire merveille…
   
   Dans le désert
   C’est à travers un récit totalement épistolaire, à plusieurs voix, que nous prenons connaissance de la façon remarquable dont se tire d’affaire une jeune orpheline abandonnée dans un milieu hostile tant du point de vue géographique qu’humain…
   
   
   Toutes ces huit nouvelles sont admirables, d’autant plus que les héroïnes d’Alice Munro sont astucieuses et vaillantes, sachant tirer parti du plus petit avantage de situations difficiles, parfois critiques.
   
   Alice Munro joue avec les genres littéraires et les détourne; telle nouvelle qui promet un récit sentimental d’amoureuse éplorée se transforme vite en destinée hors-norme ; tel récit appartenant au genre "aventure" bifurque dans le réalisme, et celle qui reçoit le récit de l’aventure est appelée à jouer un rôle déterminant ; tel récit qui semble promettre une intrigue policière ne mène surtout pas à un résultat…
   
   Les récits sont moins achronologiques, que dans le recueil "Fugitives" pourtant certains commencent par le milieu de l’histoire. Les narrations ne sont jamais ennuyeuses, l’auteur alternant récits, dialogues, lettres, pensées, brusques flash-back, rêves et descriptions, parfois de manière déconcertantes ; on se plaît à revenir en arrière pour retrouver le fil de l’intrigue.
   
   Enfin et surtout l’abondance de petits détails apparemment insignifiants, inquiétants, étranges, relevés par les narratrices achèvent de nous plonger dans un monde vraiment "autre".
    ↓

critique par Jehanne




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Des univers incertains et fragiles
Note :

    Par ce recueil de huit longues nouvelles, Alice Munro nous invite à explorer les petits coins cachés de nos consciences, les désirs inavoués qui nous poursuivent malgré nos efforts pour les oublier, les événements qui constituent le mille-feuilles de nos histoires personnelles. Ce sont toujours des femmes ou des jeunes filles qui focalisent l’attention de l’écrivaine, qui s’intéresse à la manière dont ces femmes se débattent entre conformisme et besoin d’écouter leurs propres fantasmes. La vérité est souvent occultée, ou du moins Alice Munro montre ainsi que la vérité profonde des êtres reste souvent enfouie sous le fatalisme des apparences, à moins que…
   
   C’est ainsi que dans "Une vraie Vie", Alice décrit avec humour les relations de trois femmes plus campagnardes qu’urbaines dans le Canada des années 30. Les manières n’y sont pas très sophistiquées et la priorité de ce groupe d’amies est fondée sur la survie émaillée de ces plaisirs féminins qui passent pour superflus, comme la couture de robes ou la confection de rideaux. Et pourtant, toutes vont conjuguer leurs efforts pour encourager le mariage de la moins gâtée d’entre elles.
   
   La première nouvelle, "Emportés", m’a paru plutôt poignante par sa description de la relation épistolaire qu’une bibliothécaire établit avec un jeune concitoyen blessé sur le front en Europe, en 1917. La jeune femme, Louisa, n’a pas sollicité ce courrier, mais elle s’attache à répondre à ce militaire qui vit de terribles moments, bien que ses descriptions en soient très circonspectes. Et puis, la guerre s’achève et Louisa guette le passage de Jack, qui devrait être rentré. Mais Louisa attend en vain à la bibliothèque, et finit par épouser Arthur Doud, l’héritier de la plus importante entreprise de Carstairs. Un jour, elle finit par apprendre que Jack est rentré, a épousé une certaine Grace dont il a eu trois enfants, avant d’être tué par accident dans la fameuse scierie Doud. Tout un pan des rêves enfouis de Louisa part ainsi dans l’évanescence du temps impitoyable :
   "Puis il leva la tête, la secoua, et fit une déclaration.
    " L’amour ne meurt jamais."
   Elle se sentit irritée au point de s’offusquer. Voilà tout ce que les discours font de vous, pensa-t-elle : une personne capable d’affirmer des choses semblables. L’amour meurt tout le temps, ou du moins devient-il détourné, étouffé— Il pourrait tout autant être mort."
   (Pages 64-65)

   
   Alice Munro ne progresse jamais de façon linéaire dans la menée de ses récits. Elle procède par sauts de puces, d’un caractère à un autre, d’un événement marquant la petite communauté à l’évocation des souvenirs fondateurs. Son style utilise à merveille la manière anglo-saxonne de dire les choses en ayant l’air de ne pas y toucher. J’ai retrouvé cet art de l’ellipse qui caractérise nombre de femmes de lettres du côté d’Albion : Barbara Pym et sa grande sœur Jane Austen.
   
   Ma nouvelle préférée, celle qui ouvre la plus large fenêtre aux fantasmes s’appelle "la Vierge albanaise". Elle comprend soixante pages, mais prend l’intensité d’un roman. Malgré les multiples masques appliqués aux personnages, l’héroïne Charlotte devenue Lottar avant de réapparaître en une étrange visiteuse de librairie, connaît un destin extraordinaire, enlevée par des villageois aux mœurs reculées au cours d’un voyage touristique. Comme dans toutes les nouvelles du recueil, le récit atteint son apogée quand l’auteure rompt le déroulement en nous ramenant à d’autres périodes, nous obligeant à lire plus rapidement pour renouer les fils. Certains lecteurs n’apprécieront sans doute pas le procédé, mais je crois qu’il sert à voiler la crudité des situations, à étoffer le foisonnement onirique de nos consciences.
   " Mais je n’étais pas abattue. J’avais opéré un changement radical dans ma vie, et malgré les regrets qui m’étreignaient chaque jour, j’en éprouvais de la fierté. J’avais le sentiment d’être enfin entrée dans le monde, avec une véritable peau neuve. (…) Je lisais, mais sans but ni engagement. Je lisais des phrases prises au hasard dans des livres que j’avais toujours voulu lire. Souvent, ces phrases me semblaient si satisfaisantes, ou si belles et insaisissables, que je ne pouvais m’empêcher d’abandonner tous les mots qui se trouvaient autour pour céder à une émotion particulière. J’étais vigilante et rêveuse, coupée de chaque individu, mais toujours consciente de la ville elle-même—laquelle me semblait un lieu étrange." (Page 138)
   

   Quelle que soit la période ou les personnages créés par Alice Munro, ces histoires nous mènent vers des univers incertains et fragiles, où la réalité des rencontres et des situations fluctue selon les ressentis. Pas de vérité incontestable chez Madame Munro, mais ses qualités de conteuse donnent envie d’aller vagabonder du côté de Carstairs.
   
   NB : il s’agit d’une vraie ville de L’Alberta, mais dépeinte ici dans une version personnelle à l’auteure.

critique par Gouttesdo




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