Lecture / Ecriture
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Au piano de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Au piano - Jean Echenoz

Touches noires et blanches
Note :

   Max est un pianiste célèbre. On lui a accolé Bernie, sorte de garde-fou, car Max a une fâcheuse tendance à boire, surtout avant les concerts, alors son imprésario le fait surveiller. Sous son aspect taciturne, Max cache un passé qu’il considère avec nostalgie et qui le hante, un amour de jeunesse, Rose. Et puis Max fantasme sur sa voisine qui promène un chien. Célibataire, vivant avec sa sœur Max apparaît comme un égoïste à la vie terne (malgré sa carrière de pianiste) et rêve d’une vie sentimentale plus remplie. Echenoz parsème cette première partie de références et non des moindres : le Flaubert de Bouvard et Pécuchet , dans le début du roman:
   
   Deux hommes paraissent au fond du boulevard de Courcelles en provenance de la rue de Rome.
   
   renvoyant à la dernière :
   
   ...s'amenuiser dans la perspective du boulevard avant de prendre à droite et disparaître dans la rue de Rome (223)
   
   Il faut dire que les deux verbes qui encadrent le roman correspondent à ce jeu des apparitions / disparitions des personnages. Echenoz (disparition oblige) en appelle parfois à Perec dans son goût pour les listes, touche comique de ce roman des plus étranges :
   
   ...de très jeunes femmes nigérianes, lituaniennes, ghanéennes, moldaves, sénégalaises, slovaques, albanaises ou ivoiriennes. (62)
   
   Des adresses au lecteur pour sortir des clichés : "Vous je vous connais, par contre, je vous vois d'ici..." (60) rompent ses attentes comme si le narrateur les devinait.
   
   La deuxième partie, des plus étonnantes, n'est pas à dévoiler aux lecteurs potentiels. On peut alors penser au Dante en moins fantastique, à la vision plus terre-à-terre mais tout aussi efficace et imaginative.
   
   Ce roman d'Echenoz n'a pas fini d'étonner. C'est le premier que je lis et je pense que j'y reviendrai.
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critique par Mouton Noir




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Virtuose
Note :

   Max Delmarc est un virtuose, un émérite joueur de piano dont la vie est rythmée par les représentations et les enregistrements. Une vie pour le piano.
   
    On le découvre au début du roman avec son fidèle acolyte Bernie, sorte de page des temps modernes qui organise la vie de l'artiste et le modère pour son sérieux penchant pour la dive bouteille. Une promenade dans le parc Monceau...et c'est parti pour le monde magique et entrainant de Jean Echenoz, sur un mode particulièrement farceur et drôle. Un régal d'humour et de légèreté...
   
    "Il était alors vingt heures trente pile, Max venait d'ôter son imperméable et soudain, quand il s'y attendait le moins, Bernie le poussa vivement dans le dos au-delà d'un rideau, et la houle se transforma aussitôt en tempête et il était là, le piano. Il était là, le terrible Steinway avec son large clavier blanc prêt à te dévorer, ce monstrueux dentier qui va te broyer de tout son ivoire et tout son émail, il t'attend pour te déchiqueter...le silence se fit aussitôt et voilà, c'est parti, je n'en peux plus. Ce n'est pas une vie. Quoique n'exagérons rien. J'aurais pu naître et finir à Manille, vendeur de cigarettes à l'unité, cireur à Bogota, plongeur à Decazeville. Allons-y donc puisque on est là, premier mouvement, maestoso du Concerto n°2 en fa mineur, op.21 de Frédéric Chopin.."
   

    Pas facile la vie d'artiste quand on n'a plus le cœur à l'ouvrage et les idées vagabondes... quand on pense et repense à Rose, un amour de jeunesse -l'époque du Conservatoire-, et qu'on a tendance à le matérialiser un peu partout... Il y a aussi cette belle femme qui promène son immense chien sur le trottoir parisien - "une femme surnaturellement belle, pas le même genre que Rose, encore que, oui, il y avait quelque chose" (le chapitre 7 est une merveille...-Max croisant la belle et qui la suit puis l'aborde dans la rue..).
   
    Mais pas trop le temps de réfléchir à cette éventuelle idylle pour Max qui repart en concert et qui,- il ne le sait pas encore-, n'a plus que quinze jours à vivre.
   
    Un peu après, Max croise de plus en plus souvent cette femme avec son chien, et il y a des sourires échangés, alors on croit à une histoire d'amour pour Max le solitaire. "… elle lui adressa un sourire amusé, presque complice ou seulement indulgent et qui eut même l'air de se prolonger, après qu'elle lui eut tourner le dos, ce qui eut pour effet chez Max de se sentir ridicule puis flatté, puis ridicule de se sentir flatté." Et donc non. Raté, Jean Echenoz aime les fausses pistes.
   
    D'autres personnages entourent Max, notamment son imprésario Parisy qu'il ne supporte pas et qui le pressurise- "il n'entend rien à la musique, il a autant de sens artistique qu'un yaourt" ; il y a aussi Alice qui vit dans son appartement et qu'on croit bien être sa... compagne puisque l'auteur fait tout pour qu'on se méprenne. Excellentissime manipulation d'Echenoz au chapitre 9. Parlant au lecteur... "Vous, je vous connais, par contre, je vous vois d'ici. Vous imaginiez que Max était encore une des ces hommes à femmes, un de ces bons vieux séducteurs, bien sympathiques mais un petit peu lassants. Avec Alice, puis Rose, et maintenant la femme au chien, ces histoires vous laissaient supposer un profil d'homme couvert d'aventures amoureuses. Vous trouviez ce profil convenu, vous n'aviez pas tort."
   
    Et puis, au cour de cette errance, notre héros meurt. Enfin, pas tout à fait, ce serait trop court et cela manquerait de courtoisie de la part d'un auteur que je trouve déjà trop concis. Max Delmarc se retrouve alors dans un étrange hôpital appelé "le Centre" et qui est pour le moins déprimant. Sans le ressusciter, on le soigne, on guérit presque le pianiste mais pour lui, plus question de jouer. Mort, il doit changer de... vie! Il ne lui reste plus qu'à connaître sa destinée: à droite l'enfer, à gauche le paradis... quid pour Max? De quel côté des "morts-vivants" va-t-il errer sur Terre?
   
    Peut-être pas le meilleur roman d'Echenoz, mais assurément un très bon moment. Il faut juste se laisser aller, profiter de l'atmosphère de ce petit livre et de l'écriture d'Echenoz; le maniement des mots au service de l'humour... Je suis fan.

critique par Laugo2




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