Lecture / Ecriture
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Babbitt de Sinclair Lewis

Sinclair Lewis
  Babbitt
  Impossible ici

Harry Sinclair Lewis est un écrivain nord américain né en 1885 dans un village du Minnesota, et mort en 1951. Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1930.

Babbitt - Sinclair Lewis

Et si le modèle américain était un leurre?
Note :

   Georges F. Babbitt est un homme d'affaires prospère, un agent immobilier plus précisément, qui vit avec sa famille (une épouse et trois enfants dont l'aînée a 22 ans) dans la petite ville de Zenith. Il possède, dans un quartier résidentiel, une belle maison pourvue de tout le confort moderne, semblable à celles de la plupart de ses voisins, et une voiture.
   Le roman débute en avril 1920, Babbitt a 46 ans, l'âge de la plénitude, et il représente l'américain moyen dans toute sa splendeur.
      
   En homme d'affaires pragmatique, seule la réussite matérielle importe à ce Républicain aux idées étroites, toujours prompt à mépriser la culture. Enfin, pas tout à fait. L'opinion de ses estimés concitoyens compte peut-être encore davantage. Ses collègues en affaires font partie des mêmes clubs que lui et tout ce petit monde s’autocongratule à qui mieux mieux. Certes, Babbitt n’est pas tout à fait le citoyen parfait: sa femme l’ennuie, ses enfants s’opposent à lui sur divers sujets et il n’est pas, à l’occasion, contre une aventure-extra-conjugale ni un bon verre d’alcool. Mais il n’en demeure pas moins un commerçant des plus estimables.
      
   Alors, ennuyeux et banal Georges Babbitt? Pas tout à fait. Son talon d’Achille est son meilleur ami, Paul Riesling, qu’il considère comme son frère. Avec Paul, Georges Babbitt admet enfin ses fêlures et son insatisfaction. Car cet homme si prévisible, si imbu de lui-même, conscient de son admirable importance, ne mène pas la vie dont il rêvait. Même son mariage repose sur un malentendu. Babbitt étouffe, panique, se sent piégé, a des envies de rébellion. Cette nouvelle soif de liberté, provoquée par de menus événements et une amorce de réflexion sur sa place dans la société, pousse ce conventionnel homme d’affaires à dire et faire des choses dont il ne se serait pas cru capable. Peu à peu, son attitude est mal perçue par ses amis et collègues. Ce changement de pensée est remarquablement retranscrit par l’écrivain qui observe à la loupe les hésitations et emportements de son anti-héros.
    
    J’ai adoré ce roman, adoré la traduction de Maurice Rémon qui est excellente. Tout repose sur des détails, sur la dissection des petits rituels qui ponctuent la vie domestique de Babbitt, sur cette analyse implacable, ironique mais humoristique des conventions sociales. Il y a du César Birotteau chez cet Américain moyen. Personnage à la fois tragique et comique, broyé impitoyablement pas la société capitaliste de ces années là et cependant victime consentante. Le roman est un peu comme une radiographie de cette époque, de ce milieu. Qu’y avait-il à envier dans l’American way of life? Tous les personnages décrits par Sinclair Lewis sont désespérément mesquins et ennuyeux, poursuivant une existence vide de sens. Un vrai bonheur de lecture, une œuvre magistrale que je suis ravie d’avoir pu découvrir, même si cela est arrivé bien tardivement.
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critique par Folfaerie




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American way of life
Note :

    Comme souvent, difficile de retrouver la genèse de cette lecture, genèse pouvant s'étaler sur des mois, d'ailleurs. Comme souvent, ce fut l'occasion d'envoyer la bibliothécaire dans le fantastique magasin (souterrain) de la bibliothèque, ne sentant finalement ni le moisi ni la poussière, et où je pourrais passer des heures. Hélas je ne suis pas censée y pénétrer... (juste une fois, discrètement). La bibliothécaire est revenue à la deuxième tentative ('ah j'ai cherché à S, donc ce doit être à L') avec un énorme volume écrit gros, de la collection des Prix Nobel de littérature, imprimé en 1962.
    Et c'est là que j'ai découvert que Sinclair Lewis a reçu le prix Nobel de littérature en 1930, qu'en fait il fut même le premier américain US à l'obtenir (si j'en crois la préface, on craignait un peu ces rustres d'américains à l'époque)
   
   Babbitt est un marchand de biens de la ville de Zenith (dans les 200 000 habitants) et sa vie semble être le modèle de celle d'un bourgeois prospère. Une épouse convenable (au foyer bien sûr), un mariage plus basé sur une bonne entente que l'amour fou, trois enfants assez peu respectueux. Les premiers chapitres décrivent une journée ordinaire du héros, départ du foyer vers son bureau, dont les activités sont parfois à la limite de la légalité (on s'entraide, quoi), pause de midi ("cela ne lui demanda pas beaucoup plus de temps de mettre sa voiture en marche et de s'introduire dans le flot qu'il ne lui en aurait fallu pour faire les quelques centaines de pas qui le séparaient du club"), repas avec diverses connaissances et son ami Paul, conversations viriles, volontairement positives, puis retour dans sa maison des Hauteurs Fleuries, semblable jusque dans la décoration à celle des voisins, où l'attendent sa femme reprisant ses bas et ses aînés trouvant tellement chic une voiture couverte.
   
   Une vivifiante ironie parcourt les pages, l'american way of life en prend un coup. Ces hommes d'affaires prônent le progrès, l'amour du pays et préfèrent que les ouvriers restent à leur place, bien tranquilles. Pas de vagues. Il s'agit d'appartenir aux bons clubs, aux bonnes associations et de mettre les pieds de temps en temps à l'église, et voilà. Râler contre la Prohibition (on est dans les années 20), bonne pour les faibles mais pas pour nous, quoi, et la contourner facilement...
   
   Babbitt rêve-t-il d'une autre vie? Evidemment il prend moult fois la décision de manger moins riche et de cesser de fumer (de gros cigares), il s'arrange pour prendre quelques jours de vacances seul avec son ami Paul. Lors d’une petite maladie (coquillages suspects), "Il prenait conscience de sa vie, avec un peu de tristesse. (…) Il trouvait son genre de vie incroyablement machinal. (...) Machinales ses affaires, vente active de maisons mal construites; machinale sa religion, une église sèche, dure, sans rapport avec la vie véritable de la rue, respectable mais sans humanité, comme un chapeau haut de forme. Machinaux les parties de golf et les dîners, les bridges et les conversations. Et, sauf avec Paul Riesling, machinales les amitiés... tapes dans le dos et ton de blague, sans jamais oser l'épreuve des propos calmes."
   

    Vite j'ai compris que Lewis se livre à une satire au travers de Babbitt, et qu'il ne se passerait rien de révolutionnaire. Juste le dernier tiers voit quelques événements et mini rebellions, mais bientôt l'eau redevient lisse. Le tour de force de l'auteur est d'avoir réussi à rendre son personnage tout de même sympathique et intéressant.
   
    "Des gens qui avaient gagné cinq mille dollars l'avant-dernière année et dix la dernière s'usaient les nerfs et se torturaient le cerveau afin d'en gagner vingt cette année-là. Et ceux qui étaient tombés d'épuisement aussitôt après avoir réalisé leurs vingt mille dollars, se hâtaient d'attraper des trains pour se ruer sur les vacances que leur avaient ordonnées des docteurs pressés.
    Au milieu de tous ces gens, Babbitt rentrait en hâte à son bureau, pour s'y asseoir, sans grand-chose à faire, sinon de veiller à ce que ses employés eussent l'air de se hâter.
    Tous les samedis après-midi, il se rendait en hâte à son club champêtre et se hâtait de faire neuf trous de golf, pour se reposer de sa hâte de la semaine."

critique par Keisha




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