Lecture / Ecriture
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Ravel de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Ravel - Jean Echenoz

Un singulier personnage
Note :

   Récit en 125 pages des dix dernières années de la vie du compositeur Ravel, Jean Echenoz entreprend parallèlement un récit de la perte de la mémoire, de l'oubli de l'oeuvre à travers la maladie qui emportera Ravel. Le narrateur - qui prend souvent le point de vue de Ravel - insiste souvent sur l'apparence, le personnage public du musicien, "tiré à quatre épingles", qui passe du temps à choisir avec soin la couleur de ses chemises ou de ses cravates. Physiquement, on le compare à un jockey, petit au poids plume, il cherche constamment à se rehausser. Au début du récit, Ravel part pour les Etats-Unis en paquebot et le narrateur ne peut s'empêcher de le comparer à Faulkner. Le voyage aux USA est narré comme un tourbillon de conférences, de concerts et de sorties parmi lesquels le compositeur se sent intérieurement détaché, détachement qui va aller s'amplifiant... La deuxième partie le ramène à Montfort l'Amaury où il a acheté une maison un peu à son image, "en quart de Brie" sur la route, selon les propres termes de son amie Hélène Jourdan-Morhange dans sa biographie de 1945. L'ennui, la recherche du sommeil et les diverses techniques pour y parvenir, d'une comique fatalité, occupent Ravel dans les années 30. La composition du fameux Boléro, vu à la fois comme un exercice de style et comme une plaisanterie lui assure un succès qui le dépasse. Car ce n'est pas tant la musique qui importe mais souvent l'idée qu'il s'en fait, la façon dont il transforme ses compositions. Ainsi dit-il plaisamment d'un projet musical qui n'aboutit pas et intitulé Dédale 39, "ce devait être un avion en ut". Mais la composition du Concerto pour la main gauche destinée à un certain Wittgenstein qui a perdu son bras droit à la guerre et qui "interprète " la musique par des fioritures exagérées, montre combien Ravel tenait à sa partition en lui lançant : "les interprètes sont des esclaves".
   
   Le style est ciselé, le propos est concis, le récit se lit facilement, le personnage qui fut réel est à la fois acteur et observateur de sa propre vie décrite comme un tourbillon qui perd peu à peu de son sens à mesure que la mémoire s'efface et que la musique reprend, de façon plus tragique, le pas sur l'ennui.
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critique par Mouton Noir




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Un curieux petit roman encyclopédique
Note :

   C’est un curieux petit roman que celui-ci, où Jean Echenoz évoque les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, de sa grande tournée américaine de 1928 à sa mort en 1937, des suites d’une opération de la dernière chance, tentée en désespoir de cause pour soigner les troubles neurologiques qui en étaient venus à l’empêcher totalement de composer.
   
   D’une précision encyclopédique et quasi-maniaque, la première moitié de ce livre esquisse un portrait du compositeur en dandy à l’élégance parfaite. Tout y est couché noir sur blanc, au fil d’énumérations qui semblent sans fin: les couleurs des costumes et des pyjamas, les qualités des étoffes, les modèles des voitures, les dimensions du paquebot France et la puissance développée par ses turbines… Peu importe que Jean Echenoz nous ait présenté d’entrée Maurice Ravel dans l’intimité de sa salle de bain, au matin de son départ pour les Etats-Unis, l’impression qui se dégage du début du livre est celle d’une distance froide car ces listes, vraiment, ne laissent aucune place à la musique ou à l’homme qui se dissimule sous le masque du dandy.
   
   Il faut s’armer de patience, et attendre le retour d’Amérique, pour découvrir un Ravel désoeuvré, en proie à un ennui pire que jamais. "Or, l’ennui, Ravel connaît bien: associé à la flemme, l’ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance de ses ongles, confectionner des cocottes en papier ou sculpter des canards en mie de pain, inventorier voire essayer de classer sa collection de disques qui va d’Albéniz à Weber, sans passer par Beethoven mais sans exclure Vincent Scotto, Noël-Noël ou Jean Tranchant, de toute façon ces disques il les écoute très peu. Combiné à l’absence de projet, l’ennui se double aussi souvent d’accès de découragement, de pessimisme et de chagrin qui lui font amèrement reprocher à ses parents, dans ces moments, de ne pas l’avoir mis dans l’alimentation. Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et plus oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nœud de sa cravate à pois." (pp. 65-66)
   
   Il faut attendre le retour d’Amérique pour rencontrer dans ces pages un grand enfant vulnérable, trop solitaire, qui n’a jamais vécu que pour sa musique et qui compose, ces années-là, ses ultimes chefs-d’œuvre: les deux concertos pour piano et le si célèbre Boléro… Avant que le compositeur ne perde pied, petit à petit, ne lâche son emprise sur la réalité et sur son œuvre… "Ravel" – le livre comme son héros – se font alors infiniment touchants. Et cela valait bien d’attendre, fut-ce tout au long d’un demi-roman!
   
   
   Extrait:
   "Quant au paquebot France, deuxième de ce nom, à bord duquel Ravel va s'en aller vers l'Amérique, il a encore neuf ans d'activité devant lui avant d'être vendu aux Japonais pour démolition. Navire amiral de la flotte qui assure la traversée transatlantique, c'est une masse d'acier riveté coiffée de quatre cheminées dont une décorative, bloc long de deux cent vingt mètres et large de vingt-trois, sorti voici vingt-cinq ans des Ateliers de Saint-Nazaire-Penhoët. De la première à la quatrième classe, ce bâtiment peut transporter quelque deux mille passagers en plus des cinq cents hommes d’équipage et de l’état-major. Fort de ses vingt-deux mille cinq cents tonneaux, propulsé à une vitesse moyenne de vingt-trois nœuds par quatre groupes de turbines Parsons qu’alimentent trente-deux chaudières Prudhon-Capus développant quarante mille chevaux, six jours lui suffiront pour traverser l’Atlantique en douceur alors que, moins puissamment poussés, les autres paquebots de la flotte s’époumonent à en mettre neuf." (pp. 19-20)

critique par Fée Carabine




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