Lecture / Ecriture
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Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma

Ahmadou Kourouma
  Allah n’est pas obligé

Ahmadou Kourouma est un écrivain ivoirien né en 1927 en Côte d'Ivoire) et décédé en France en 2003.

Allah n’est pas obligé - Ahmadou Kourouma

Voyage au bout de l’horreur
Note :

    Le narrateur est Birahima, un jeune garçon ivoirien, 10 ans environ, qui raconte ses déambulations à travers des pays africains en guerre, dans l’espoir de retrouver sa tante au Libéria. Sa mère vient de mourir. Elle était sa seule famille et il se retrouve orphelin, totalement abandonné à lui-même. Bientôt il rencontre Yacouba, un soi-disant féticheur, qui l’accompagne dans son parcours. La guerre civile fait rage et pour sauver leur vie, ils doivent s’engager auprès du colonel Papa le Bon dans son Front National Patriotique du Libéria. Yacouba devient ainsi un enfant-soldat qui ne quitte jamais son arme. Sa vie devient un enfer!
   
   Livre coup de poing à coup sûr, que je viens à peine de terminer. Mon analyse se fait donc à chaud, sans véritable recul et je ne serai peut-être pas très objective.
   Je ne sais même pas encore si je l’ai aimé ou pas. En tout cas, il ne m’a pas laissée indifférente. Je suis encore un peu soufflée par la difficulté mais aussi la force de l’écriture, ainsi que par la distanciation prise avec les faits horribles racontés: l’humour reste présent dans l’horreur.
   
    Malgré tout c’est une forme de malaise qui domine en moi en fermant ce livre: admiration et lassitude se sont succédé. J’ai beaucoup aimé les premiers chapitres mais mon intérêt s’est perdu à la fin, noyé dans les violences à répétition des guerres tribales. J’avais envie que ça finisse. J’avais du mal à suivre les événements politiques. Il me manque trop de connaissances sur ce qui s’est réellement passé pour suivre facilement le déroulement des actions évoquées ici.
    
   Ce qui est sûr c’est que je ne suis pas près d’oublier Birahima, cet enfant-soldat qui a commis tant d’horreurs, kalachnikov en main, mais qui a subi tant de malheurs lui-même dès sa naissance auprès de sa mère handicapée qu’il a reniée en la dénonçant comme sorcière - ce dont il s’est toujours accusé par la suite.
   J’ai redouté cet emploi systématique de quatre dictionnaires pour expliquer les mots et simplifier la lecture.
   
   J’ai été étonnée par cette langue incantatoire, cette phrase sans cesse répétée qui sert aussi de titre, comme s’il s’agissait d’ une prière ou d’une formule magique: "Allah n'est pas obligé d'être juste dans toutes ces choses ici-bas."
   
Tout ici frôle l’irrationnel, l’excès, l’enfer. Lourd, lourd, lourd! Je suis plombée par cette lecture . 
   Ce qui me restera c’est cette impression d’avoir lu le récit d'un voyage au bout de l’horreur en Afrique. 
   
   Prix Renaudot 2000, Prix Goncourt des lycéens 2000, Prix Amerigo-Vespucci au Festival international de géographie. 
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critique par Mango




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Pas obligé d'être juste
Note :

   Birahima, l'enfant-soldat de Ahmadou Kourouma, nous l'annonce dès les premières pages, il va nous raconter sa "vie de merde de damné" parce qu'enfin "Allah n'est pas obligé d'être juste dans toutes ces choses ici-bas !" Et certes Birahima n'est pas gâté par le sort, son père est mort et sa mère est en train de pourrir dans sa case empuantie, la jambe gangrénée par un ulcère. Quand Birahima se retrouve orphelin, le conseil de famille décide qu'il doit partir rejoindre sa tante exilée au Libéria pour fuir les violences de son mari. Birahima part, accompagné par Yacouba, le féticheur, grigriman. Ce voyage l'amène aux confins de l'enfer, au cœur des guerres tribales du Libéria puis de Sierra Léone, où il va devenir a small-soldier, a child-soldier, un soldat-enfant ou un enfant-soldat, quel que soit le nom que l'on donne, bref! un tueur!
   
   "Allah n'est pas obligé" est un cri de révolte, de colère et de douleur et Amadhou Kourouma n'y va pas par quatre chemins quand il dénonce les responsables de l'horreur, les dictateurs ivres de pouvoir et d'argent qui se succèdent à la tête de ces "démocraties", la corruption qui sévit à tous les niveaux de la hiérarchie du gouvernement, l'attitude colonialiste des noirs afro-américains, descendants des esclaves libérés des USA, le racisme tribal, les superstitions d'un autre âge, le fanatisme religieux qui engendre la haine, la faim qui pousse au meurtre. Un constat terrible et désespéré de la situation africaine. Mais il dénonce aussi les puissances étrangères, la France, l'Angleterre, les Etats-Unis... qui accordent leur soutien au dictateur le plus sanguinaire dans le but de servir leurs intérêts en Afrique, les interventions du FMI qui provoquent des révoltes de la faim, et celles de l'ONU qui, en faisant appel aux forces d'interpositions nigériennes pour régler le problème des guerres tribales au Libéria et en Sierra Léone, livre la population au massacre "au nom de l'ingérence humanitaire"!
   
   L'histoire est racontée par Birahima à la première personne. Le récit tient à la fois du procédé narratif du roman français et du conte africain comme lorsque le petit garçon quitte son village avec Yacouba et voit par trois fois apparaître un animal sur la gauche, signe de mauvais augure. Ahmadou Kourouma imagine que Birahima écrit en français avec l'aide d'un dictionnaire qui lui permet d'expliquer les mots les plus savants tout en introduisant des mots africains. Nous découvrons ainsi la vision du monde de l'enfant dans une langue colorée, riche mais faussement naïve qui fait ressortir d'autant plus violemment l'horreur de ce qui se passe autour de lui. L'enfant, en effet, présente comme normal la violence qui l'entoure. Sa maladresse d'expression fait ressortir sa jeunesse et son innocence:
   "Quand un Krahn ou un Guéré arrivait à Zorzor, on le torturait avant de le le tuer parce que c'est la loi des guerres tribales qui veut ça. Dans les guerres tribales, on ne veut pas les hommes d'une autre tribu différente de notre tribu."
   
   Il manie aussi l'ironie à la Voltaire :
   "L"ingérence humanitaire, c'est le droit que l'on donne à des Etats d'envoyer des soldats dans un autre Etat pour aller tuer de pauvres innocents chez eux, dans leur propre pays, dans leur propre village, dans leur propre case, sur leur propre natte.
   Partout dans le monde une femme ne doit pas quitter le lit de son mari même si le mari injurie, frappe et menace la femme. Elle a toujours tort. C'est ça qu'on appelle les droits de la femme.

   
   Le procédé de répétitions est également utilisé pour souligner la barbarie de ces tueries. Chaque fois que Birahima arrive dans un nouveau camp militaire, il note que le poste de commandement est entouré de pieux sur lesquels on a fiché des têtes humaines, chaque fois qu'il y a une débauche de meurtres, des flots de sang, il commente :
   "Ça, c'est la guerre tribale qui veut ça."
   On pense à Candide et à son: " Mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes". Mais sous ce faux fatalisme, sous cette feinte acceptation, la révolte gronde. Il vitupère contre les tribus, "ces salopards de racistes" et contre "la connerie des féticheurs". Lorsqu'il parle de ceux qui prennent le pouvoir, il n'a pas de mots assez durs pour les condamner de même que ceux qui les laissent faire, ce sont "des bandits de grand chemin". Il ne comprend plus rien à "ce foutu univers... cette saloperie de société humaine". Parfois Birahami pleure et refuse de raconter. Un trop plein de chagrin le submerge, lui enlève les mots de la bouche. Sa souffrance est trop forte.
   
   Un beau et fort roman! A lire absolument!
   
   PS : J'ajouterai pour monter combien Kourouma connaît les subtilités de la langue française et les utilise avec habileté que Birahimi emploie très souvent le pronom démonstratif neutre "ça".
   "ça "pour parler de ses camarades enfants-soldats mais aussi de ses chefs militaires, des dictateurs mégalomanes et assassins des pays africains, des puissances étrangères qui couvrent les massacres. Evidemment il s'agit d'un erreur grammaticale (appliquer ce pronom à un être humain!), d'un style familier (ça est la contraction familière de cela) et c'est normal! Cela prouve que Birahami ne possède pas bien la langue française! Oui, Mais! En désignant ces hommes et ces enfants par ce pronom, Kouroumou leur dénie le statut d'être humain. Il les montre comme des automates, formés pour tuer, sans cœur, sans compassion, des êtres qui ont cessé de penser, de réfléchir!
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critique par Claudialucia




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Kirikou au pays des enfants soldats
Note :

   Pas besoin d’avoir une tripotée d’enfants à calmer de toute urgence pour connaitre l’univers tendre et poétique de Michel Ocelot. Sa série de dessins animés Kirikou (petit bambin pas plus haut que trois pommes), vaguement pédagogique, reflète si bien l’Afrique sub-saharienne.
   
   Kourouma dépeint une réalité moins joyeuse.
   Le héros est un enfant d’un village africain dont la mère, gravement affectée par une blessure aux jambes mal soignée et un père parti trop tôt, va connaitre les vicissitudes d’une vie aux antipodes de nos mondes confortables et hautement technologiques.
   C’est Birahima qui raconte avec ses mots à lui en s’aidant de pas moins de quatre dictionnaires : deux pour bien expliquer les mots français (Larousse & Robert), un Harrap’s quand il s’agit d’anglais (on parle de Pidgim ici) et un lexique des particularités des dialectes et expressions typiquement africaines.
   Avec son style, aussi. Haché, répétitif, maladroit, à la syntaxe malmenée. Et cela peut taper sur les nerfs, j’en conviens. En revanche, Birahima fait un effort sur le vocabulaire. Un vrai manuel.
   
   Allah n’est pas obligé d’être juste dans ce qu’il fait. Autrement dit : ne pas chercher à mettre sur sa tête toutes les horreurs commises par l’avidité des hommes.
   On a entre les mains quasiment un traité de géopolitique de l’Afrique de l’ouest dans les années 90. Ses réflexions (constatations?) sur la post-décolonisation entre le Nigeria, la Sierra Leone, la Côte d’Ivoire, le Liberia valent leur pesant de cacahuètes. Tout y passe : la corruption, les mystifications et hypocrisies, la rapacité généralisée. C’en devient parfois comique comme une pièce de boulevard, forçant le trait, exagérant les répliques et soulignant l’effet répétitif : la valse des dictateurs, de coups d’état en putsch, est un délice.
   
   Bon, on a tendance à rire parfois. Mais c’est oublier un peu trop vite la sanglante réalité qui s’étale à toutes les pages. Les armées d’enfants-soldats (small soldiers) qui n’ont pour joujou qu’une kalachnikov en bandoulière, écument les villages dans le désordre le plus complet. Car il s’agit toujours de guerres civiles, entre ethnies.
   
   Birahima sillonnera toute l’Afrique de l’ouest en compagnie d’un grigriman, entendez par là un féticheur, un marabout, un sorcier. Car, au milieu des rafales de mitrailleuse, des bombes et de la force d’interposition internationale qui ne prend jamais position pour l’un ou l’autre camp : elle pilonne sans distinction, c’est toute l’Afrique animiste qui transpire. Les superstitions, les totémismes sont au premier plan.
   
   Alors si on parvient à s’affranchir du style heurté, rien ne s’oppose à passer un moment fort et troublant. Une Afrique à mille lieues des parcs nationaux (en effet la nature n’existe pas dans le roman), de cette nonchalance latente et d’une certaine philosophie de la vie qui rejoint le détachement de moines bouddhistes. Une Afrique dévastée et pillée. Le continent de nos origines laissé à l’abandon, comme la carcasse d’une vieille voiture qui ne sert plus guère que comme pièces détachées.

critique par Walter Hartright




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