Lecture / Ecriture
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Demain j'aurai vingt ans de Alain Mabanckou

Alain Mabanckou
  African psycho
  Verre Cassé
  Les petits-fils nègres de Vercingétorix
  Mémoires de porc-épic
  Et Dieu seul sait comment je dors
  Bleu, Blanc, Rouge
  Black Bazar
  Demain j'aurai vingt ans
  Tais-toi et meurs
  Lumières de Pointe Noire
  Petit Piment
  Le monde est mon langage

Alain Mabanckou est un écrivain français né au Congo-Brazzaville (où il a passé son enfance) en 1966. Arrivé en France à l'âge de 20 ans pour poursuivre des études de droit, il les a poursuivies jusqu'au troisième cycle, puis s'est tourné vers la littérature et a publié plusieurs ouvrages. Il enseigne également la littérature à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Demain j'aurai vingt ans - Alain Mabanckou

Avoir 10 ans au Congo dans les années 70
Note :

   Michel, un jeune garçon d'une dizaine d'années vit à Pointe-Noire, capitale économique du Congo dans les années 70. Il habite avec sa maman, "maman Pauline", et "papa Roger", il est amoureux de Caroline et son plus grand ami est le frère de celle-ci, Lounès. Papa Roger est le père adoptif de Michel; il a aussi une autre femme, "maman Martine" et d'autres enfants. Michel grandit au milieu de cette grande famille et de cette ville foisonnante.
   
   Michel est le narrateur et Alain Mabanckou adopte un style littéraire collant à un enfant de dix ans. Bel avantage pour ce qui concerne la naïveté de la compréhension du monde: les moyens de diffusion de l'époque en Afrique sont limités: papa Roger est quasiment le seul du quartier à posséder une radio. Je n'ai pas grandi au Congo, mais j'imagine assez bien que la découverte du monde se faisait par ces seuls moyens parcimonieux et que l'imaginaire des enfants s'est forgé à cette lumière. Aujourd'hui, une nouvelle est sur le Net en un temps record, l'imaginaire des enfants en pâtit-il?
   
   Le parti pris narratif apporte aussi une fraîcheur au récit, l'étonnement de Michel envers le comportement des adultes, ses défis et ses espoirs, son idylle avec Caroline, son amitié avec Lounès, ...
   
   Mon bémol, parce que, bien sûr, j'en ai un vient du fait que je ne suis pas très fan des enfants-narrateurs. Souvent utilisés pour infantiliser ou pour faciliter le discours ce n'est pas toujours une réussite. Là, j'ai hésité entre amusement, frustration et agacement: le style oral de Michel, sur la durée me fatigue un peu. J'avoue avoir passé vite certains chapitres, pour accélérer ma lecture.
   
   Ceci étant dit et malgré mes réserves, j'ai bien aimé l'ambiance, le contexte congolais et communiste dans lequel il ne faisait pas bon être traité d'impérialiste. Alain Mabanckou oublie un peu sa truculence des précédents romans -c'est d'ailleurs un peu dommage!- pour un peu plus d'émotions et de beaux personnages, des femmes notamment: maman Pauline et maman Martine, mais aussi Geneviève, une des petites amies du grand frère de Michel.
   
   Pour finir je ne résiste pas au plaisir de citer l'auteur: "... notre président de la République [...] est à la fois président, Premier ministre, ministre de la Défense et président du Parti congolais du travail, le PCT. C'est vrai qu'on peut vite croire qu'il est trop gourmand puisqu'il occupe ces postes lui-même. Les gens racontent d'ailleurs que lorsqu'il y a une réunion du président de la République, du Premier ministre, du ministre de la défense et du président du PCT, notre président reste tout seul dans la salle pour discuter avec lui-même et il parle d'abord en tant que président de la République, puis en tant que Premier ministre, puis en tant que ministre de la défense, et enfin en tant que président du PCT. Voilà pourquoi cette réunion dure plus longtemps que lorsqu'il est avec ses ministres."  (p.69)
    Toute ressemblance avec des personnages existant en France est sûrement fortuite.
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critique par Yv




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Je suis congolais et j’ai dix ans
Note :

   Voilà un fort plaisant récit d'enfance, agrémenté des atouts habituels de l'écriture de Mabanckou : ironie sur le pouvoir politique, moments d'atmosphère magique, description truculente du monde des adultes, frayeurs ou filouteries des gamins... Les habitués ont droit à la mention du quartier Trois-cents et du fameux bistro de "Verre Cassé" et une anti-publicité pour le "Flytox" qui "pue plus fort que le pipi de chat sauvage"! Lecteur, lectrice, toi qui n'aurais pas encore lu Mabanckou — mon Dieu est-ce possible? — voilà le livre à ne pas manquer.
   
    J'ai dix ans… Pour l'heure, le narrateur n'est encore qu'un élève "de l'école primaire des trois-Martyrs où quand il pleut l'eau entre dans la classe". Entre autobiographie et autofiction, c'est toute son enfance que rapporte Michel, fils unique de maman Pauline, et ça se passe à Pointe-Noire, Congo. On peut distinguer quelques thèmes.
   
    Venu au pouvoir après avoir réussi à troquer son cyclomoteur contre l'unique char abandonné par la France coloniale, le Président est moqué pour être aussi premier ministre, ministre de la défense, et chef du parti unique : le narrateur — laissant bien sûr s'exprimer Alain Mabanckou — n'aime ni les dictateurs tel "l'immortel Marien Ngouabi" ni ses discours marxistes et soporifiques et pas davantage Bokassa et Amin Dada qui sont bien servis au passage. En revanche, Michel tient en haute estime le chah d'Iran qu'il plaint de voir souffrir de Khomeiny, du cancer et de l'exil. Le lecteur est invité à sourire à la fois des piques de l'auteur et du va-et-vient du récit entre la grande Histoire et les micro-événements de la vie du môme. Clin d'œil à une polémique récente, on assiste à la disparition du portrait de Victor Hugo pour cause de propos jugés anti-africains.
   
    La vie de Michel se déroule entre maman Pauline qui vend sur le marché et papa Roger qui travaille dans un grand hôtel. Quand Pauline va en brousse s'approvisionner en bananes, Michel se fait héberger chez maman Martine, première femme de Roger, qui a plusieurs enfants. Jadis elle fut une fille maigrichonne qui dansait "comme un moineau qui vient de tomber du nid de ses parents" quand elle rencontra son futur mari. "Le soir des funérailles du grand-père de nos grands-pères, les hommes de Kinosso avaient formé un rang, les femmes un autre. Et, au milieu, c'est Roger le Prince qui dansait torse nu, un pagne en raphia, les cauris autour des reins, des clochettes autour des chevilles, du kaolin blanc sur le visage et les cheveux..." Grâce au "rythme muntuntu" Roger le Prince quittait le sol provoquant la colère des sorciers du village qui avaient "le secret de la danse en suspension" et depuis qu'il l'avaient inventée "ils n'avaient jamais vu un être humain danser au-delà de dix centimètres du sol..." C'est toute la magie de l'Afrique...
   
    Comme Martine et comme son frère —tonton René— Pauline vient de la brousse. Enceinte, elle a été plaquée par son amant. René fait des cadeaux à celui qu'il fait passer pour son fils : "il vient chez nous juste pour me donner un petit camion en plastique, une pelle et un râteau pour que je joue à l'agriculteur." Michel n'est pas intéressé par cette perspective et il préfère la culture savante que papa Roger introduit au domicile de la jeune femme. Une radiocassette permet d'écouter Georges Brassens. Le vocabulaire du petit Michel s'enrichit illico de mystérieux mots qui riment : "alter ego " et "saligaud". Puis c'est la découverte d'Arthur Rimbaud et notre jeune narrateur s'initie peu à peu à "Une saison en enfer" — de quoi épater Caroline, son flirt secret.
   
    Michel sait que sa mère rêve d'avoir un second enfant, mais le sort s'acharne. "Quand les enfants veulent venir, ils trouvent la porte fermée et ils meurent juste devant cette porte." Selon le féticheur c'est la faute de Michel, et "ce sorcier là ne peut mentir, il était le féticheur du président de la République…" Caroline et son frère ainsi que Petit-Piment le clochard doivent le convaincre de rechercher la clé du problème, —la clé qui devrait ouvrir le passage à une petite sœur—, quitte à fouiller dans les poubelles, tandis que ses parents lui font des cadeaux inespérés pour que son influence devienne positive. L'année prochaine Michel entrera au collège des Trois-Glorieuses. Quand il aura vingt ans il épousera Caroline, ils auront deux enfants une voiture et un chien.
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critique par Mapero




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Pointe-Noire, au Congo …
Note :

   Alain Mabanckou se saisit de l’histoire d’un "Michel", jeune garçon qui s’éveille à la vie dans les années soixante-dix, à Pointe-Noire, au Congo, pour nous brosser la réalité de l’Afrique centrale de ces années là, une réalité qui ressemble certainement furieusement à celle qu’il a pu connaître jeune garçon.
   
   Oui, ça sent fortement les souvenirs autobiographiques. En tout cas c’est l’occasion de voir l’Afrique, un bout de l’Afrique centrale, à hauteur d’un garçon d’une dix – douzaine d’années. Avec évidemment des repères immatures puisqu’à hauteur d’un âge immature. Et Alain Mabanckou joue le jeu. Il ne triche pas. Le Shah d’Iran, alors tout juste renversé par la révolution islamique de Khomeiny et poursuivi impitoyablement tout au long de son exil prend des allures de héros persécuté. Michel suit les aventures du Shah – et de Idi Amin Dada, de Bokassa et d’autres tristes sires du même acabit – à travers les commentaires de son père des communiqués de "La Voix de l’Amérique" écouté nuitamment sur le poste radiocassette, un peu en cachette. Et Michel nous les raconte ces aventures une fois passées par son filtre à lui de jeune garçon congolais. Il y a évidemment un gros décalage! Le cocasse révèle à l’occasion, en creux, les travers de l’époque, et puis de la nôtre aussi.
   
   Et puis Michel apprend à connaître l’autre sexe. En Afrique, au Congo, ce n’est pas rien… Et ce n’est jamais simple pour un garçon d’une dizaine d’années…
   
   On se prend à imaginer ce que donnerait le même roman aujourd’hui d’un garçon de dix ans au Congo. Et on prend conscience que les choses probablement ne sont pas allées dans le bon sens. Le Congo fait partie de cette Afrique qui continue sa lente déliquescence dont on se demande si elle pourra s’arrêter un jour.
   
   Il y a de la tendresse chez ce Michel, pour ce Michel, de la part d’Alain Mabanckou.
   
   Y a-t-il encore des Michel à Pointe-Noire susceptibles de devenir les Alain Mabanckou de demain? Avec la même tendresse qu’on accorde aux souvenirs de petit garçon. Ou serait-ce alors avec l’amertume et la désillusion des garçons poussés au cœur du désespoir?

critique par Tistou




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