Lecture / Ecriture
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Celles qui attendent de Fatou Diome

Fatou Diome
  Inassouvies, nos vies
  Le vieil homme sur la barque
  Le ventre de l'Atlantique
  Celles qui attendent

Fatou Diome est une écrivaine franco-sénégalaise, née en 1968.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Celles qui attendent - Fatou Diome

Les îles sénégalaises
Note :

   Niodior, île du Sénégal, Arame, Bougna, Coumba et Daba sont celles qui attendent. Elles attendent leurs fils ou leurs maris partis chercher fortune et réussite en Europe. Lamine et Issa, les deux hommes laissent donc dans leur île et dans la pauvreté leurs mères et épouses se débrouiller avec le quotidien pendant qu'ils tentent de s'arranger avec les désillusions de l'immigration: la recherche d'un travail, de papiers, "la peur au ventre devant les flics de Sarkoland, sommés de tenir les infâmes chiffres du ministère Briceric Nettoyeurs." (p.316) Pendant ce temps, les femmes triment et espèrent en la revenue des leurs qui leur apporteront l'aisance financière et l'amour qui leur manque tant.
   
   Jusqu'à ce livre, je n'avais pas lu Fatou Diome et la première chose qui me frappe c'est la qualité de l'écriture. Non pas que je doutais de ses capacités, puisque je ne la connaissais que de nom, mais souvent, les livres dont on parle beaucoup sont des livres un peu faciles. Et là, point du tout. Fatou Diome aligne les mots très élégamment -vocabulaire recherché mais pas pédant- et les très jolies phrases naissent pour le plus grand plaisir du lecteur.
   
   Le récit est dense, les personnages formidablement décrits. Les femmes sont courageuses, travailleuses, souvent co-épouses et doivent donc cohabiter avec les autres épouses et les nombreuses progénitures de leurs maris, qui eux, après une vie de travail se coulent une paisible retraite. "Chacune était la sentinelle vouée et dévouée à la sauvegarde des siens, le pilier qui tenait la demeure sur les galeries creusées par l'absence. Outre leur rôle d'épouse et de mère, elles devaient souvent combler les défaillances du père de famille, remplacer le fils prodigue et incarner toute l'espérance des leurs." (p.11)
   
   Les garçons partis tentés l'aventure européenne sont bien mal lotis eux-aussi. "Tiraillé entre deux rives, le destin de l'immigré l'inscrit toujours dans un double désir: ceux qu'il a laissés souhaitent le revoir; ceux qu'il rencontre tentent de le garder." (p.238) Ils se doivent de revenir en ayant réussi et ne peuvent donc rentrer chez eux sans argent, mais la vie sans papiers en Europe est plus dure en réalité que dans les rêves des jeunes Africains.
   
   Le roman de Fatou Diome raconte donc la vie de ces gens sur les îles sénégalaises et leurs espoirs en une vie un peu meilleure et moins difficile. Mais en plus, l'auteure glisse nombre de réflexions personnelles sur la polygamie, l'économie de la pêche ruinée pour nourrir les pays occidentaux, les fantasmes de l'immigration, la non scolarisation des filles qui entraîne le rôle soumis et dévoué des femmes, le comportement des immigrés ayant réussi lorsqu'ils reviennent dans leur village, ... Toujours bien vues, elles n'empèsent pas le roman proprement dit. Au contraire elles l'éclairent de la vision d'une femme, Fatou Diome, très légitime pour les formuler puisque née dans cette île de Niodior et élevée dans la tradition qu'elle décrit. Ces ajouts ne sont pas péremptoires, catégoriques: ils nous permettent à nous Européens de mieux comprendre le raisonnement des Africains, leur manière de nous voir et d'espérer en l'Europe.
   
   J'aurais pu, tellement l'écriture est belle et les propos sensés allonger mon billet de nombreuses citations; j'ai préféré n'en faire que quelques unes, vous laissant le soin et la joie de découvrir par vous-même ce très bon roman.
    ↓

critique par Yv




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Rester, partir...
Note :

   La problématique de l’émigration, sauvage, vue par une Sénégalaise. La problématique de la condition féminine aussi – Celles... qui attendent – en Afrique de l’Ouest, au Sénégal du moins.
   
   Niodor, une petite île sénégalaise, où la vie se perpétue, tant mal que bien. Se perpétue, et pas prospère. On est davantage dans la civilisation de survie que de développement. Et ce sont les femmes qui sont en première ligne, elles qui font – au sens propre – bouillir la marmite, qui doivent aussi trouver de quoi mettre dans la marmite, de quoi mettre sous la marmite pour qu’elle se mette à bouillir.
   
   La situation féminine en Afrique n’est pas forcément enviable, Fatou Diomé nous donne à voir ce qu’il en est, au moins ici, à Niodor, Sénégal. Via deux femmes, Arame et Bougna, deux femmes plus toutes jeunes, qui sont chargées de faire tourner des foyers de beaucoup d’âmes – en mari, fils, filles, petits enfants... - avec peu de moyens. Arame et Bougna ont chacune un grand fils, et l’idée finit par faire son chemin ; pourquoi ne pas inciter ces fils à monter sur une de ces pirogues à moteur qui filent, une fois pleines de miséreux attirés par le miroir aux alouettes européen, pour braver la mer, les dangers, les douaniers, les autorités... et trouver fortune (?) en Espagne, ou ailleurs en Europe, pour le bien de leurs communautés respectives?
   
   Arame et Bougna sont donc "celles qui attendent". Mais il n’y a pas qu’elles qui attendent. Puisque ces deux fils ont été mariés – et dans quelles conditions! – à Coumba et Daba. Qui attendent donc aussi. Le retour du mari prodigue, de la fortune... Qui attendent en tout cas.
   
   Tout ceci est assez cruel dans l’ensemble. Fatou Diomé nous décrit parfaitement le drame insondable dans lequel se débattent ces familles, la manière dont la situation d’exploitées de ces femmes se perpétue, par les femmes elles-mêmes à la limite. C’est édifiant et en même temps touchant. Il y a encore de l’humanité en Afrique, au Sénégal au moins, mais on a du mal à distinguer le chemin qui permettrait une sortie du tunnel...

critique par Tistou




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