Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Cour Nord de Antoine Choplin

Antoine Choplin
  L'impasse
  Le héron de Guernica
  Cour Nord
  La nuit tombée
  Radeau
  Une forêt d'arbres creux
  Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar
  Léger fracas du monde
  Partiellement nuageux
  L'incendie

Antoine Choplin est un romancier et poète français né en 1962.

Cour Nord - Antoine Choplin

Père - fils
Note :

   Depuis quelques années, le monde ouvrier et celui de l'usine sont devenus des cadres fréquemment utilisés par les auteurs de fiction, que ce soit en cinéma ou en littérature. Antoine Choplin, dans "Cour Nord", a choisi d'aborder à son tour ce sujet, mais en y ajoutant une touche filiale et jazzy.
    
   La cour nord est l'un des endroits de l'usine dans laquelle travaillent Léopold et son père, Gildas, une des figures du syndicat dans l'entreprise. Malheureusement, les années 80, dans le Nord de la France, ne sont pas une période de grande croissance économique et industrielle, et c'est peu de le dire. L'usine est donc menacée, et alors que Gildas débute une grève de la faim pour défendre les intérêts de ses collègues, Léopold est plus intéressé par le concert que son groupe de jazz doit faire à Lille.
    
   Il est assez amusant de voir comment Antoine Choplin a réussi à mêler les deux aspects majeurs de cette nouvelle: l'usine, qui est le seul centre d'intérêt de Gildas, et le jazz, auquel Gildas ne comprend rien. A travers la confrontation de deux générations qui ont du mal à se comprendre et à éprouver de l'empathie pour les faits et gestes de l'autre, l'auteur dessine le fossé qui se crée entre père et fils. Et même lorsque Gildas met sa vie en danger, Léopold est très loin de toute l'agitation faite autour de son père.
    
   Car pour lui, ce qui compte, c'est de se retrouver avec ses trois amis, pour pouvoir jouer, répéter. Cette plongée dans le jazz semble la seule porte de sortie qu'entrevoit Léopold dans le cadre fermé qu'il connait. Le concert au Biplan, à Lille, est un succès, et on pressent que les quatre compères ne vont pas se faire prier bien longtemps pour partir et vivre autre chose.
    
   La description du monde ouvrier, que ce soit la solidarité des ouvriers d'autres usines, le café du coin ou le bus qui passe les prendre tous les jours, semble assez juste. Mais en épousant le point de vue de Léopold, le narrateur, le lecteur sent nettement que l'auteur a choisi le jazz comme moyen d'émancipation pour son personnage. Au moyen de parties introduites par des termes musicaux et avec une écriture sans fioriture, on suit avec plaisir ce combat générationnel, entre "La place" d'Annie Ernaux et "Ressources humaines" de Laurent Cantet pour les sujets abordés, regrettant simplement que cela ne soit pas un peu plus long et étoffé.
   ↓

critique par Yohan




* * *



Chômage et exclusion
Note :

   Avec une écriture d’une grande sobriété, Antoine Choplin nous donne à voir le quotidien d’un père et son fils en prise à la déconfiture du monde ouvrier auquel ils appartiennent. Une sorte de roman social, humain et touchant. Un roman où se superposent des enjeux sociétaux qui dépassent les protagonistes et leurs aspirations les plus profondes, celles qui seront à même de les tirer de la grisaille et de la désespérance qui bientôt menacent de les engloutir.
   
   Depuis que l’épouse et mère est morte, ces deux hommes vivent dans un quotidien silencieux et terne. La parole y est rare car aucun des deux n’a appris à exprimer ses sentiments. De rares mots sont échangés lors des repas simples et frugaux et des courtes périodes passées ensemble dans une maison silencieuse et qui semble avoir perdu son âme.
   
   Le père vit encore et surtout dans l’illusion d’une victoire dans un combat où s’affrontent le patronat, déterminé à fermer l’usine où lui et son fils sont employés, et les ouvriers en grève depuis dix-sept jours. Autant de jours qui commencent à traduire l’usure, la lassitude, la résignation quand tombera le verdict définitif, sans appel, de la fermeture de l’usine. Avec la fermeture, c’est l’environnement direct qui s’écroule et le bar qui vivait directement des bières consommées à la pause repas va devoir, lui aussi, fermer ses portes.
   
   Alors commencera pour le père un combat solitaire. En se mettant en grève de la faim, il veut dire son déchirement, sa perte d’identité, son refus à la résignation quitte à y laisser la vie. C’est aussi un appel au fils, moins impliqué dans ce combat qu’il a suivi de loin, à venir lui témoigner un amour qui semble ne pas savoir s’exprimer de lui-même. Parce que cette grève fut aussi et surtout entamée pour garantir un boulot aux jeunes qui sinon vont fuir cette région du Nord en déshérence.
   
   Le père et le fils ont d’autant plus de mal à communiquer qu’ils partagent peu en commun. Autant le père semble ancré dans les valeurs du passé, autant le fils vit vraiment en dehors de l’usine. C’est un passionné de jazz, trompettiste et membre d’un quartet qui bientôt va se produire dans un bar branché du Lille proche. Toute son âme est tournée vers la musique, vers l’excellence de la performance à travers laquelle il trouve l’évasion dont il a un besoin impératif pour surmonter la vacuité quotidienne.
   
   Or, plus le père s’enfonce dans sa grève personnelle, plus le fils s’enfuit vers la musique, plus la communication se rompt. Pourtant, au bout, une fois leur mission accomplie, ces deux êtres vont savoir se retrouver et définir ensemble les bases d’un avenir commun possible.
   
   Antoine Choplin fait preuve d’un grand talent pour dépeindre avec humilité et pudeur la profondeur et la puissance des sentiments qui agitent ces deux hommes confrontés au mal contemporain que sont le chômage et l’exclusion. Composé avec finesse, à la manière d’une partition où chaque instrumentiste sait écouter ses partenaires, ce roman est une belle réussite.

critique par Cetalir




* * *