Lecture / Ecriture
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L'étreinte fugitive de Daniel Mendelsohn

Daniel Mendelsohn
  Les Disparus
  L'étreinte fugitive
  Une odyssée, un père, un fils, une épopée

Daniel Mendelsohn est enseignant, écrivain et critique littéraire américain, né en 1960 à Long Island.

L'étreinte fugitive - Daniel Mendelsohn

Ouvrage autobiographique
Note :

   Daniel Mendelsohn est surtout connu pour son œuvre magistrale, "Les Disparus", parue en 2007, et saluée comme un chef-d'œuvre. Il y part à la recherche de son grand-oncle Shmiel, de sa femme et de leur quatre filles, engloutis dans la tragédie de la Shoah, afin de leur redonner un nom et un visage.
   
   On connaît moins son premier ouvrage autobiographique, paru en 1999, et intitulé "L'étreinte fugitive". Il forme avec "Les Disparus" et le livre qu'il est en train d'écrire, le premier volet de sa trilogie intime et familiale. On y découvre comment l'homme et l'écrivain se sont constitués. Dans sa Préface au lecteur français, il explique comment "Les Disparus" n'est pas «un livre sur la Shoah», mais un texte qui évoque la "relation angoissée, mais enrichissante, que le présent noue avec le passé et que le moi noue avec la famille." Réfléchir à ces relations essentielles est vain, si on ne s'est pas interrogé sur son moi. Ce sera le fil rouge de "L'étreinte fugitive".
   
   Structuré en cinq chapitres, dont les titres sont révélateurs (Géographie, Multiplicité, Paternité, Mythologie, Identité), Daniel Mendelsohn part en quête de lui-même. Nourri de culture grecque, il tente une explication de lui-même à partir de la syntaxe de la langue grecque, fondée sur la bipolarité, sur le men et sur le de. Ce rythme de la phrase finit par structurer son être: "le monde men dans lequel vous êtes né; le monde de dans lequel vous choisissez de vivre." On y apprend que son existence oscille entre le monde juif, austère, hétérosexuel, procréateur et productif, et le monde de l'homosexualité, avec son culte de la beauté et sa chasse aux plaisirs toujours recommencés. "Lorsque j'écris ces deux petites syllabes en caractère romains, je commence à écrire mon propre nom."
   
   Revisitant les mythes d'Œdipe et de Narcisse, il reconnaît avec les Grecs que l'identité est un paradoxe et c'est bien ce qu'il vit: Juif, avec une femme et un enfant dans une rue tranquille de banlieue, semblable à celle où il a grandi, et homosexuel, près du quartier de Chelsea.
   
   D'une réflexion sur le paradoxe du miroir à "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" de Freud, en passant par Catulle et Sappho, l'auteur revient sur ses premiers émois amoureux dans une université du Sud, en essayant de définir ce que sont les fondements de son homosexualité:"Comment savez-vous qui vous êtes? Vous êtes celui qui aime en surimposant le même sur la différence. C'est l'étymologie de votre désir."
   
   Ion d'Euripide, pièce sur la filiation, donne en outre à Daniel Mendelsohn l'occasion de s'interroger sur la paternité. Il acceptera d'incarner la figure paternelle pour le fils d'une amie célibataire. L'enfant ne l'appellera jamais Daddy mais Nanno, "un hybride, un croisement de son prénom et de nonno qui, en italien, veut dire «grand-père»".
   
   Enfin, c'est l'Antigone de Sophocle, "la quintessence de la tragédie", l'histoire de "l'épouse de la mort", qui lui permet d'évoquer et d'élucider un secret de famille, celui de sa grand-tante Rachel, Ruchel, devenue Ray aux Etats-Unis, morte à vingt-six ans. La tradition familiale disait qu'elle était morte une semaine avant son mariage et sur sa tombe, l'inscription en hébreu disait: "En souvenir d'une fille non mariée, Rachel fille d'Elkana décédée le 22 ellul de l'an 5683". En fait, il apprendra qu'elle avait été mariée civilement un an avant sa mort, L'Emergency Quota Act autorisant parents, frères et sœurs d'une Juive d'Europe centrale à entrer aux Etats-Unis, si elle était mariée à un citoyen américain. Mais les Juifs orthodoxes ne l'avaient jamais considérée comme une femme mariée, car le mariage religieux célébré par le rabbin n'avait pas encore eu lieu.
   
   C'est donc un parcours passionnant que celui de Daniel Mendelsohn qui fait aussi revivre sa mère, «l'institutrice», son père, «le mathématicien», son grand-père, le dandy raconteur d'histoires. C'est surtout un chemin très humain que celui de cet écrivain qui, à la lumière des grands mythes antiques, finit par accepter sa double identité: "Vous êtes, après tout, celui dont le nom déplie les mystères du men et du de, de la répétition qui est aussi une opposition, de l'un qui peut être aussi deux. C'est ce que vous êtes; c'est la grammaire de votre identité."
   
   Et c'est cette acceptation, cette clairvoyance sur soi-même, celle du devin Tirésias, exemple de lucidité souvent cité, qui fait la force de ce livre.

critique par Catheau




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