Lecture / Ecriture
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Je m'en vais de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Je m'en vais - Jean Echenoz

Chasse au trésor, mais quel trésor?
Note :

   Ferrer est galeriste à Paris. Lorsqu'on fait sa connaissance, au début du livre, il dit à Suzanne, sa femme: "Je m'en vais, je te quitte. Je te laisse tout mais je pars." (p.7) On le retrouve ensuite dans sa galerie qui ne marche pas fort, passant de conquête féminine en conquête féminine. Un jour, Delahaye, un homme qui travaille avec lui, l'informe que des objets de grande valeur, rarissimes sont quelque part enfouis dans les glaces du grand nord. Ferrer décide de partir les chercher.
   
   Lorsque j'ai dit cela, on pense que c'est un roman à suspense alors que non. C'est l'histoire d'un homme qui essaie de sortir de l'impasse, qui tente de sauver sa galerie, qui en même temps cherche sans arrêt des femmes dont il ne peut se passer. Pas une grande histoire d'aventures, ni un polar, mais les aventures d'un homme lambda. Ce qui compte, dans ce livre, qui, entre parenthèses, a reçu le Prix Goncourt 1999, c'est le style, l'écriture de Jean Echenoz. Il nous trimballe du début à la fin, il nous impose force détails n'ayant aucune importance pour le déroulement de l'histoire, tous aussi inutiles qu'indispensables pour la qualité et le ton du livre. Par exemple, lorsque Ferrer fait une attaque cardiaque, les pompiers sont appelés:
    "Les pompiers sont des beaux jeunes hommes calmes, rassurants et musclés, ils sont équipés de tenues bleu marine, d'accessoires en cuir et de mousquetons à leur ceinture. C'est en douceur qu'ils installèrent Ferrer sur une civière, c'est avec précision que la civière s'introduisit dans leur camion." (p.161/162)

   Le texte est constellé de ces détails qui lui donnent un côté détaché et ironique.
   
   Le livre est écrit à la troisième personne du singulier, Ferrer étant le personnage principal. Parfois, on voit le monde selon Ferrer, mais l'auteur utilise aussi beaucoup le "on", qui s'il déstabilise un peu au départ augmente encore ce que j'appelais plus haut le détachement et l'ironie: on ne sait jamais vraiment si Jean Echenoz a de la sympathie voire de l'empathie pour Ferrer ou s'il se moque de lui. Pour ma part, la moquerie me semble plus présente, c'est du moins de cette manière que j'ai lu ce roman.
   
   Parfois aussi, Jean Echenoz nous prend à témoin, nous lecteurs, par exemple, lorsqu'une jeune femme rejoint Ferrer dans des toilettes "et se mit à vouloir le griffer et le mordre puis, abandonnant toute retenue, le dégrafer tout en s'agenouillant en vue de va savoir quoi, ne fais pas l'innocent, tu sais parfaitement quoi." (p.239) Tellement d'autres écrivains auraient sauté le pas, si je puis m'exprimer ainsi, pour balancer une vulgarité ou pour décrire l'acte, car ça peut faire vendre.
   
   Vous l'aurez compris, j'ai passé un très bon moment avec Ferrer et Jean Echenoz pour ce roman Prix Goncourt 1999; Jean Echenoz que j'ai découvert avec "Ravel", livre dans lequel il raconte les derniers moment du compositeur, et dont je compte bien continuer de découvrir l’œuvre.
    ↓

critique par Yv




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De surprise en surprise
Note :

   Voilà de la littérature solide, bien écrite! Jean Echenoz est un maître des lettres et sait associer de façon surprenante les mots souvent communs pour en tirer des images d’une force et d’une poésie surprenantes. Quand, en outre, il y injecte un humour décalé, le lecteur passe un moment agréable, servi par une histoire amusante et pleine de rebondissements.
   
   Un galeriste quitte, sans mot dire, son domicile conjugal en laissant les clés sur le meuble de l’entrée. Un départ définitif, la fin d’une vie impossible, à deux. Il se rend, impatient, chez sa maîtresse dont il va, bien vite, se lasser.
   
   De fil en aiguille, le marché de l’art déclinant, les artistes promus se trouvant en manque d’inspiration, il va finir par céder à son assistant à la tenue constamment négligée et qui semble épuisé par la vie. Un incroyable trésor d’antiquités inuïtes est échoué sur la banquise au large du Canada. Il attend, depuis des années, qu’un inventeur se l’accapare et promet fortune immense à qui saura se l’approprier.
   
   Fauché, financièrement parlant, déçu de la vie parisienne, rasé par les conquêtes féminines sans lendemain et sans saveur, notre homme s’embarque pour un périple audacieux dans le grand Nord.
   
   C’est là un des grands moments du livre, d’une incomparable drôlerie dans sa confrontation d’un occidental blasé et revenu de tout et quelques esquimaux un peu poètes, bruts de fonderie, aux mœurs aussi simples que l’ennui qui les habite est profond!
   
   Nous arrêterons là le récit qui connaîtra de nombreux rebondissements et évoluera peu à peu vers une sorte de roman noir à la grande tenue littéraire et à l’humour décapant.
   
   Certes, ce n’est pas un livre qui marquera l’histoire de la littérature, mais c’est un livre bien fait, encore une fois superbement écrit (certaines comparaisons forcent l’admiration!) et où une collection de personnages pittoresques, déglingués par la vie, brinquebalés par des histoires qui finissent toujours par les dépasser évolue dans un ballet très bien orchestré. Un livre où l’ennui qui habite les personnages est un trait de caractère commun. Mais un ennui professionnel, structurant et poussant à des actions souvent orthogonales à ce que l’on aurait été en droit d’attendre des personnages mis en scène, d’où un humour très anglo-saxon.
   
   Le lecteur, baladé de surprise en surprise, se prend donc à tourner fébrilement les pages, tout en prenant soin de savourer certains passages d’une inventivité littéraire extraordinaire, jusqu’à refermer, repus et heureux, un livre solidement réalisé.
   
   Bref un petit bonheur...

critique par Cetalir




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