Lecture / Ecriture
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La marche de Edgar Laurence Doctorow

Edgar Laurence Doctorow
  Le livre de Daniel
  Ragtime
  Le plongeon Lumme
  La vie de poète
  L'exposition universelle
  La Machine d’eau de Manhattan
  Cité de Dieu
  La marche
  Homer & Langley

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2011 & JANVIER 2012

Edgar Laurence Doctorow est un romancier américain, né le 6 janvier 1931 à New York, troisième génération issue d'émigrants juifs Russes.

Il fit des études brillantes au Kenyon College en Ohio qu'il compléta par une année à la Columbia University (thème: drame anglais) puis effectua son service militaire en Allemagne (1954-55).

Marié et père de trois enfants, il gagne sa vie comme éditeur. En 1969 il obtient un poste à l'Université de Californie et se consacre davantage à l'écriture ce qui lui permet de publier en 1971 "Le livre de Daniel" qui est immédiatement un grand succès. Ce succès ne devait plus se démentir au cours de ses publications suivantes aussi bien aux USA qu'à l'étranger.

E. L. Doctorow a reçu entre autre le National Book Award, deux National Book Critics Circle Awards et le Pen Faulkner Award.

Il est mort le 22 juillet 2015 à New York.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La marche - Edgar Laurence Doctorow

Au cœur de la guerre de Sécession
Note :

   E.L. Doctorow prend le parti de nous immerger totalement au sein de l’armée du Général Sherman, Général confédéré, qui, à la tête d’une armée de 60 000 hommes, déferle sur la Georgie, la Caroline, dévastant et combattant tout ce qui bouge. A cette armée s’agglomèrent progressivement tous les esclaves libérés qui, désemparés, ne se sentent pas d’autres ressources que de suivre l’armée en marche. Ce n’est pas pour autant un roman de guerre puisque c’est aussi d’amour qu’il s’agit, d’amours faudrait-il dire.
   Je m’aperçois par ailleurs, à l’heure de taper cette critique, ayant lu d’autres Doctorow depuis, que cette "Marche" est assez atypique dans son œuvre; d’abord parce que c’est – quelque part – un roman historique, et ensuite parce que Doctorow ici se tient à l’histoire, ne digresse pas autant qu’il en a coutume. (Lire un E.L. Doctorow c’est accepter de s’intéresser à mille sujets à la fois qu’il traite en digressant au fil de son histoire et au fil des rebonds) Non, dans "La Marche" la lecture est beaucoup plus linéaire, ou tout au moins moins éparpillée.
   Deux grands axes dans sa narration: l’axe historique, la marche de l’armée commandée par Sherman, dans le genre "Panzer", et les histoires d’amour – une seule sera la bonne et parviendra au bout du roman, une improbable histoire entre Calvin et Pearl, l’ex-esclave mulâtresse. Ça en fait un Doctorow pas si difficile à lire. Je n’en dirais pas autant d’autres … ? Une très belle galerie de personnalités; des saintes aux plus vénales, des flamboyantes aux plus mesquines … La vie quoi …
   
   "Dans la rue, le quartier tout entier, régnait un silence surnaturel quand les premiers d’entre eux firent leur apparition. Montés ou à pied, sans être précisément timides, ils n’étaient pas arrogants non plus. Et qu’ils étaient donc jeunes. Peu avaient l’âge de Foster Thompson quand il était tombé. Un lieutenant mit pied à terre, ouvrit la grille de fer forgé et s’avança dans l’allée. Il se tint au pied des marches, la salua et dit qu’elle n’avait rien à craindre. Le général Sherman ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants, dit-il.
   …/…
   Et puis il y en eut tant que la rue en fut inondée et qu’ils se répandirent à travers les cours et les jardins comme une rivière envahissant ses berges. Des chariots bâchés de toile blanche tirés par des attelages de mulets firent leur apparition, les muletiers avaient retroussé leurs manches, et derrière eux venaient des affûts, l’acier des canons reflétant le soleil de la fin d’après-midi avec de soudains et violents éclats de lumière évocateurs du pouvoir qu’ils avaient de cracher la mort."

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critique par Tistou




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Sherman & Grant vs Lee & Johnston
Note :

   « "La Marche" commence là où se terminait "Autant en emporte le vent".» (éditeur)
   
   Cette marche, c'est celle de l'armée de Sherman, qui ravage les états du Sud des Etats Unis en cette année 1864. Elle traverse la Géorgie, la Caroline du Sud puis celle du Nord, remportant victoire sur victoire, parfois aisément, parfois non. Nous commençons dans un beau domaine sudiste évacué à la hâte à son approche et poursuivons notre histoire avec Arly et Will, deux pauvres gars de l'armée du sud, très jeunes, en prison dans leur propre camp et même condamnés à mort, l'un pour avoir tenté de déserter, l'autre pour s'être endormi pendant son tour de garde. L'arrivée de l'armée adverse qui s'empare de la forteresse, les délivre et, échappant au flot pour enfiler des uniformes bleus, ils se font passer pour des soldats de l'autre camp, leur idée étant plutôt d'échapper aux combats de quelque camp qu'ils soient. Arly, très débrouillard entraine Will plus jeune sans trop s'inquiéter car il est persuadé que si Dieu les a arrachés au peloton d’exécution, ce n'est pas pour qu'il leur arrive quelque chose ensuite: il a forcément un projet pour eux.
   
   Le récit se déroule ainsi en scènes suivant successivement différent personnages qui tous, sudistes, nordistes, noirs, blancs, bourreaux, victimes, politiques, soldats et médecins accompagnent la marche de Sherman vers la reddition des troupes confédérées.
    »Soixante mille hommes, lame de faux large de cinquante kilomètres fauchant une terre où avait régné l'abondance. »
   Ces gens, auxquels Doctorow prête vie avec beaucoup de talent, se croisent parfois, ils sont tous éléments de ce grand mouvement tant physique (déplacements de plusieurs dizaines de milliers de soldats à pied à travers tout un pays avec les conséquences dévastatrices que l'on imagine), historiques (c'est une guerre civile), philosophiques (négation du droit de posséder un homme), politiques (préservation de l'unité des Etats-Unis) et intellectuel (brassage des cultures). Tout cela, l'auteur a parfaitement su le rendre, sans oublier les transformations techniques de cette fin de 19 ème siècle (photographie par exemple) et les découvertes (chirurgicales entre autres) et inventions que la guerre favorise. Grande dévastation, cette guerre de Sécession est aussi le passage obligé vers un monde nouveau porteur de promesses même si personne ne sait encore quoi faire de ces esclaves noirs libérés et qui suivent les troupes de l'union sans plus avoir ni gite, ni subsistance assurés. Comme dans toutes les guerres, les femmes paient le prix fort elles aussi.
   
   Un récit grandiose mené de main de maître par un Doctorow qui ne laisse jamais retomber l’intérêt de son lecteur. Il mêle sans manichéisme les personnages historiques et fictifs auxquels il sait donner suffisamment de réalité et de profondeur psychologique. Il varie constamment les angles de vue, nous laissant à chaque fois assez longtemps pour une vision approfondie mais assez brièvement pour qu'on ne se lasse pas. Le tout suit d'ailleurs une trajectoire dramatique assez tendue et riche en rebondissements pour satisfaire les plus exigeants.
   
   Un très beau roman historique que n'aurait pas déparé une carte nous aidant à suivre le déplacement de cette Marche mais que nous devrons faire nous même si nous la voulons.
   
   
   Citons :
   
   « Tout un chacun pourrait être asservi, chargé de fer et vendu à l'encan, la couleur noire n'ayant été qu'un expédient temporaire, l'idée même d'une classe d'esclaves constituant la prémisse sous-jacente. » (201)
   
   « Je ne réduis pas la vie à ses sentiments, Dr Sartorius. J'agrandis la vie à ses sentiments. »

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critique par Sibylline




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En suivant les tuniques bleues
Note :

   C'est la dernière année de cette guerre de Sécession qui par sa brutalité anticipe sur les horreurs des conflits du XXe siècle. Tandis que Grant et Lee s'affrontent plus au nord, Sherman prend Atlanta, en Géorgie, le 2 septembre 1864 puis fonce vers l'Atlantique. Il s'empare de Savannah. Les Confédérés sont désormais encerclés. Sherman remonte ensuite vers le nord et bientôt les Confédérés capitulent tandis que le président Lincoln est assassiné le 14 avril 1865.
   
    Si Doctorow a choisi de suivre Sherman dans cette marche d'Atlanta jusqu'à la victoire, son héros principal n'apparaît pas au tout début du récit car le lever de rideau se focalise sur le pillage de Fieldstone, la plantation des Jameson, et la destruction de Milledgeville, la ville voisine. Cela suffit à mettre en route une multitude de personnages que le récit va suivre plus ou moins longtemps. Le planteur Jameson est bientôt tué lors d'une bagarre dans un entrepôt de Savannah, où il s'est réfugié avec son épouse tandis que ses fils s'enrôlaient dans l'armée confédérée. Pearl, sa fille bâtarde à la peau blanche, va au contraire suivre l'armée de Sherman, comme beaucoup d'esclaves libérés, presque jusqu'à la fin de cette "longue marche". Elle est une adolescente de 15 ans née d'une domestique noire. Elle entame cette marche comme protégée de Clarke, un officier qui lui confie une lettre pour sa famille avant de tomber dans une embuscade. Emily Thompson, orpheline d'un juge, suit la colonne Sherman en devenant l'assistante et l'amie de Wrede Sartorius, un chirurgien venu d'Allemagne, qui traverse tout le livre. Outre le fier général Sherman, portraits rapides d'autres officiers, surtout du côté des tuniques bleues. Et un grand nombre de personnages secondaires, tels des esclaves libérés par l'armée yankee et que Sherman envisage d'établir sur les plantations confisquées. La traduction a su garder le parler populaire qu'utilisent de nombreux personnages du roman, quel que soit leur camp:
   
   
    Comme la fin du roman est connue d'avance — à quelques détails près — pour peu qu'on ait quelques souvenirs d'histoire des Etats-Unis, je me bornerai à souligner l'aspect documentaire du roman et le regard porté par l'auteur sur la Guerre de Sécession qui ne le concernait pas directement lui, le descendant d'immigrés juifs russes... Il révèle le "progrès technique" jusque sur les champs de bataille, avec les nouveaux modèles d'armes aux mains des troupes de l'Union. Les chemins de fer sillonnent le pays et les viaducs, gares et voies ferrées sont des enjeux stratégiques. Les informations circulent par le télégraphe. Des journalistes correspondants de guerre accompagnent les troupes et les généraux apprennent parfois par le journal les déplacements de leurs adversaires. Un photographe officiel suit la progression des troupes de Sherman. Doctorow rend compte de la dimension économique du conflit quand les officiers ordonnent d'incendier les plantations et les stocks de coton, tout le long de l'axe Atlanta-Savannah. Il s'agit d'asphyxier l'économie de la Confédération — puisque le Sud vivait de l'exportation du coton en Europe.
   
    Cette politique de la terre brûlée est aussi une punition des populations confédérées, coupables de trahison et toujours qualifiées officiellement de rebelles. Doctorow montre aussi d'autres différences entre Nord et Sud. Si le Sud est esclavagiste et s'il mène ses Noirs au fouet, il est aussi peuplé de Blancs raffinés dont les demeures contiennent tapisseries, porcelaines, pianos. C'est une aristocratie élitiste qui se fait écraser par la démocratie fruste de Lincoln. En maints passages, la sympathie de Doctorow va en priorité aux Sudistes car ce sont eux qui subissent chez eux les excès de la soldatesque et les ruines d'une guerre qui a libéré les Noirs pour mieux dominer les vaincus.
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critique par Mapero




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Le chemin du changement
Note :

   Encensé par la critique, ce roman a clairement été écrit dans le but de pondre le fameux « Great American Novel » que tout auteur étasunien convoite. Il y a quelque chose de formulé dans l’approche. Premièrement dans le choix de décor – la guerre de sécession. Ensuite dans la forme – le roman épique.
   
   Mais on apprend peu de cette période de l’Histoire américaine, dont l’utilisation se réduit à une marche destructrice d’Atlanta à Savannah. L’essentiel du récit se concentre sur l’entourage du général Sherman, particulièrement Pearl, une jeune esclave à la peau claire qui se fait passer pour un garçon au tambour et plus tard tombe en amour avec un homme blanc. Il y a aussi, une aristocrate coincée dans une relation sans passion avec un chirurgien. Enfin, deux rebelles dont les clowneries allègent le propos lourd.
   
   « La marche » est une œuvre axée sur les grands thèmes: race, guerre, amour etc. Bizarrement, puisque l’Histoire y joue un rôle secondaire, je m’attendais à une approche plus humaine des personnages. L’auteur conserve une distance avec les émotions en saupoudrant les dialogues et choisissant de nous raconter les faits au lieu de nous plonger au milieu de l’action.
   
   Ce n’est pas une grande œuvre de fiction historique mais un divertissement assuré.
   
   (Prix National Book Critics Circle, Prix PEN/Faulkner)
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critique par Benjamin Aaro




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Trop de personnages tue les personnages
Note :

   Pourquoi n’ai-je pas aimé outre mesure cette marche qui par ailleurs est appréciée d’une majorité?
   
   Le récit est celui de l’avancée des troupes nordistes sur le territoire sudiste, de Géorgie jusqu’en Caroline du Nord, par la lucarne des différents protagonistes de l’évènement (les militaires dont un général et un médecin, les noirs libérés dont une noire à la peau blanche, une famille sudiste dont une mère qui déclavète, le photographe de guerre, les deux détenus profitant de la confusion générale pour falsifier leur camp d’origine…). Un ensemble présentant tous les éléments d’une fresque imparable. Une ambition. Et il est certain que de ce récit foisonnant, des traces resteront en mémoire.
   
   La narration est un savant mélange de troisième et de première personne. Fameux par moments, ajoutant à la confusion à d’autres. Voyez cette majestueuse phrase « Alors que cette marche est finie, et bien finie, j’y pense maintenant, que Dieu me vienne en aide, avec nostalgie – pas pour le sang et la mort mais pour la signification qu’elle conférait au sol même que nous parcourions, la façon qu’elle avait d’investir chaque champ, chaque marais, chaque rivière et chaque route d’une importance morale, tandis qu’à présent de même que la marche se disperse peu à peu, la signification se dissout, l’armée s’éparpille entre toutes les intentions isolées d’une vie privée diffuse et le terrain se vide par le même mouvement et devient lui aussi diffus, ineffable, redevient un objet et victorieusement, sans raison, que ce soit sous la lumière du jour ou dans l’obscurité, stérile ou fructueux, rageur ou calme, n’est plus qu’insensibilité complète dépourvue de toute intention personnelle. » P 378
   
   Et pourtant, j’ai trouvé les moments de description de l’avancée stratégique des troupes longs et souvent ennuyeux. Mais plus que ce cadre d’action, c’est aux personnages auxquels je ne suis pas parvenu à m’attacher. Et à chaque fois qu’un germe apparaissait, l’auteur nous renvoyait alors vers un autre protagoniste, nous éloignant alors trop longtemps du héros précédant pour que l’empathie se fasse. Tout au long du récit, apparaissent en sus de nouveaux personnages qui tuent littérairement les autres. Au final, j’ai trouvé qu’il manquait un personnage central. C’est certainement un choix qui se défend puisque le désir est évident de nous immerger dans le récit d’une marche multiforme et impressionnante par son nombre. Voulant démontrer par là, la confusion qui règne en temps de guerre et d’autant plus en temps de guerre civile. Sur ce plan là, j’acquiesce, il y a bien réussite. Pour le reste je ne suis pas parvenu à me régaler vraiment de cette lecture ambitieuse.
   
   Mais peut-être faut-il chercher ailleurs les raisons de ce presque rejet, questionnement que l’on peut avoir pour chacun de nos moments de découvertes littéraires:
   La lecture que j’ai pu en faire n’a pu être qu’espacée dans le temps et ce n’est sûrement pas l’idéal pour une œuvre de ce type.
   Mes connaissances de l’histoire américaine de la guerre de Sécession sont limitées et c’est peut-être une lacune empêchant l’appréciation véritable d’une œuvre aux penchants historiques.
   Et bien d’autres raisons encore…

critique par OB1




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