Lecture / Ecriture
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Ragtime de Edgar Laurence Doctorow

Edgar Laurence Doctorow
  Le livre de Daniel
  Ragtime
  Le plongeon Lumme
  La vie de poète
  L'exposition universelle
  La Machine d’eau de Manhattan
  Cité de Dieu
  La marche
  Homer & Langley

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2011 & JANVIER 2012

Edgar Laurence Doctorow est un romancier américain, né le 6 janvier 1931 à New York, troisième génération issue d'émigrants juifs Russes.

Il fit des études brillantes au Kenyon College en Ohio qu'il compléta par une année à la Columbia University (thème: drame anglais) puis effectua son service militaire en Allemagne (1954-55).

Marié et père de trois enfants, il gagne sa vie comme éditeur. En 1969 il obtient un poste à l'Université de Californie et se consacre davantage à l'écriture ce qui lui permet de publier en 1971 "Le livre de Daniel" qui est immédiatement un grand succès. Ce succès ne devait plus se démentir au cours de ses publications suivantes aussi bien aux USA qu'à l'étranger.

E. L. Doctorow a reçu entre autre le National Book Award, deux National Book Critics Circle Awards et le Pen Faulkner Award.

Il est mort le 22 juillet 2015 à New York.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ragtime - Edgar Laurence Doctorow

Documentaire sur la Belle Epoque !
Note :

    Doctorow tout court! Le nom sur la couverture bleue et blanche de 1976 claque au-dessus des lettres multicolores du titre "Ragtime", ouvrage paru en France lors de la célébration du bicentenaire des États-Unis, peu avant l'élection de Jimmy Carter. Ce fut un succès éditorial. Il n'y aurait rien de commun treize ans plus tard pour le bicentenaire de notre révolution.
   
    Le roman se situe dans la décennie qui a précédé l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Allemagne, sous la présidence de Woodrow Wilson, au temps où le ragtime était popularisé par Scott Joplin. L'action démarre dans la périphérie de New York, à New Rochelle, précisément là où l'auteur habitait une maison datant de 1906. C'est dans une maison semblable que le romancier installe la famille qui sert de base au roman, une famille anonyme composé de Père et de Mère, du Jeune Frère de Mère, du Grand-Père et du petit Garçon. Père dirige une entreprise prospère qui fabrique des feux d'artifices et des drapeaux. Alors on se dit que "Ragtime" doit être le roman de la middle class... En fait, pas du tout. La famille en question permet surtout d'ancrer et d'incarner le récit et de faire tenir une présentation de l'Amérique de ces années-là en évitant des développements encyclopédiques.
   
    Tout y est de la modernité de l'Amérique... Révolution des transports, triomphe du capitalisme et découverte du monde, naissance de la société du spectacle, puissance de la presse devenue quatrième pouvoir, immigration européenne et self-made men...
   
    Le paysage urbain de la future Mégalopolis atlantique est quadrillé par les réseaux des trains et des tramways tandis que l'industrie automobile se développe: une Ford modèle T est l'un des personnages essentiels du roman où se croisent les hommes célèbres du temps. Henry Ford est invité par John Pierpont Morgan qui vient de créer un splendide musée et projette un voyage archéologique en Égypte. «Après les joueurs de rugby avec leur culotte en toile matelassée et leur casque de cuir, les archéologues étaient les personnages qui avaient le plus de prestige dans les universités.» De son côté Père participe à l'expédition de Peary en Arctique; c'est un drapeau de sa société que l'explorateur plante dans la glace polaire. Houdini, le champion de l'évasion, qui a rejoint l'action dès la fin du premier chapitre, va vivre une expérience pionnière dans l'aviation. Un pauvre immigré juif, Tateh, rompt avec le travail en usine et devient un pionnier de l'industrie du cinéma. Sigmund Freud débarque d'un transatlantique entouré de confrères prestigieux mais trouve New York trop bruyant et démuni de toilettes publiques si bien qu'il retourne en Europe, contrairement aux millions d'immigrés débarquant à Ellis Island. La misère ouvrière inspire un puissant mouvement syndical et à la suite d'Emma Goldman les anarchistes croient à leurs bombes et au grand soir. La belle Evelyn Nesbit, première sex symbol de l'Amérique du XXe siècle figure à la Une des journaux lors du procès consécutif au meurtre de son amant par son mari. Doctorow s'amuse à bâtir son histoire avec des rencontres improbables: Jeune Frère surgit d'un placard face à la belle allongée nue dans la chambre d'Emma Goldman lui parlait féminisme et révolution en ces temps d'attentats anarchistes!
   
   Dans cette Amérique débordante de vitalité, un pianiste noir et bien sapé, Coalhouse Walker Junior, descend de sa Ford T devant la maison de New Rochelle où l'on a recueilli Sarah, une jeune femme noire qui vient d'accoucher. «Il la considérait comme une reine africaine en exil.» Ce musicien noir —on dit nègre dans le roman— va également devenir un héros du roman après que sa Ford aura été vandalisée par les pompiers de New Rochelle. La querelle, nourrie par la soif de justice et de respect d'un côté, et par le racisme de l'autre, ne peut que s'envenimer. L'intrigue passe par plusieurs stades avant de sombrer dans la tragédie —en même temps que le happy end... On n'en dira pas davantage pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, surtout s'il a vu le film —médiocre assure-t-on— qu'en a réalisé Milos Forman.
   
    Un magistral tour d'horizon de l'Amérique des années 1910 pour un grand bonheur de lecture.
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critique par Mapero




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Les USA au début du 20ème siècle
Note :

    La première impression produite à la lecture de Ragtime évoque la peinture, une fresque impressionniste et fourmillante d’une Amérique bouillonnante aux portes du XXème siècle.
   
   Lentement, les chapitres initiaux du roman dressent une suite de petits tableaux dont on se dit d’abord qu’ils nous dépeignent, par le prisme d’une mosaïque, une société dynamique et novatrice, une représentation du rêve américain, d’autant que Doctorow renforce ces symboles de réussite en mêlant des personnages réels à ceux qu’il crée de toutes pièces... Le procédé intrigue et amuse, d’autant que le point de vue narratif situe le lecteur dans la réflexion du créateur: à maintes reprises, l’auteur précise par exemple qu’on ne sait pas grand chose des origines de certains personnages — Coalhouse ou Sarah par exemple— mais j’en retiendrais comme illustration plus évidente la dénomination des personnages centraux: en français Père, Mère, le plus jeune frère de Mère… sans indiquer jamais leur véritable nom. Ce procédé est intéressant en ce qu’il situe d’office le lecteur comme membre de cette famille nantie et bien installée d’une banlieue confortable de New York.
   
   De fait, plus on avance dans le déroulement de la fresque, plus les fêlures de cette société idéale apparaissent: la marginalisation de certains personnages sert de ressort aux mises en relation des protagonistes que tout oppose, comme Evelyn Nesbit, dont le sort est chamboulé par la jalousie de son mari. Elle est amenée à côtoyer d’abord un architecte de renommée internationale avant de se laisser fasciner par un artiste maudit, épisode qui la confronte à notre curieux plus jeune frère de Mère le temps d’une idylle invraisemblable, dont le descriptif initial est franchement hilarant et saugrenu.
   
   Mais les épiphénomènes de l’intrigue ne masquent pas le ton plus âpre de l’analyse sociale que dresse en fait E.L Doctorow: dès que nous faisons connaissance avec Tateh et sa petite fille, l’écrivain aborde la description d’une société plus fragile, plus tendue, où les bouillonnements sociaux mènent aux grèves et aux affrontements répressifs. Et de fait, l’errance de Tateh et de sa fillette préfigure les crises sociales à venir. Le combat de Coalhouse Walker est emblématique du problème racial inhérent aux USA, question qui alimente d’ailleurs une bonne part de la créativité littéraire, musicale et cinématographique de ce vaste état.
   
   Insensiblement, les touches impressionnistes de la première partie cèdent la place aux portraits plus sombres d’une société qui vit au bord d’un précipice. Dans la lumière, les avancées des progrès industriels, avec la longue description du réseau de transports desservant la mégapole, les expéditions polaires aux côtés de Peary comme vitrine de l’esprit pionnier, l’emballement du financier Pierpont Morgan à l’égard de l’industriel Henry Ford. Dans le clair obscur qui se dessine au-delà de ces épisodes, les luttes ouvrières, la misère sociale, la réalité d’une émigration qui ne trouve pas l’Eldorado promis, le racisme et les ostracismes de toutes sortes…
   
   Loin de conforter l’image rassurante des premiers chapitres, "Ragtime" nous mène progressivement à la lucidité poignante d’un monde aux portes de la Barbarie, qui se précise dans l’inévitable implication des États Unis dans le premier conflit mondial. Ce roman qui commence en 1902 par la description de la belle maison de New Rochelle s’achève sur des perspectives tout autres. Un récit passionnant, étonnant parfois, remarquable par l’acuité de son regard.
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critique par Gouttesdo




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Naissance d'un nouveau siècle
Note :

   Ragtime est un roman complexe à résumer. Plus qu'un récit avec des intrigues multiples, E. L. Doctorow signe un roman d'ambiance: celle des Etats-Unis de la côte est au début du XXe siècle. Au cœur de l'ouvrage, on trouve une famille blanche, qui sera le point de départ des nombreuses intrigues de ce roman.
   
   Le père, patron d'une entreprise de feux d'artifice, est un aventurier dans l'âme. Il s'engage notamment sans hésiter avec l'expédition Peary pour atteindre le Pôle Nord. Dans la famille, il y a également la mère, plus effacée, un peu craintive, mais qui prendra ses distances avec son mari quand il sera nécessaire et aura l'opportunité et la force de reconstruire sa vie. Il y a également Jeune Frère, homme fantasque, qui rompt le cadre idyllique de la famille pour s'engager dans des actions violentes visant à dénoncer la ségrégation qui frappe les noirs.
   
   Car le thème du racisme est un des thèmes importants du roman. La vie de Colehouse Walker Jr, jeune musicien de ragtime, amoureux de Sarah, la domestique de la famille, est édifiante. Son fils, qu'il n'a jamais vu, vit avec Sarah, et les retrouvailles qu'il tente de nouer avec la jeune fille et son fils tournent au drame. L'injustice qu'il subit (presque une anecdote, un véhicule abîmé volontairement par les membres d'une caserne des pompiers, mais aux conséquences dramatiques) est à l'origine de son engagement radical, dans lequel il est suivi par quelques personnes, dont Jeune frère qui se maquille au bouchon brûlé pour se noircir le visage.
   
   Outre cette intrigue centrale, palpitante, E. L. Doctorow donne à lire l'évolution de la société américaine de cette décennie qui ouvre le début du siècle. On y croise l'illusionniste Houdini, le magnat financier Morgan qui se passionne pour l'Égypte, l'industriel Ford qui lance sa célèbre voiture Modèle T ou l'archiduc Ferdinand d'Autriche, dont l'assassinat à Sarajevo sera à l'origine de la première guerre mondiale.
   
   La force du roman est donc de remettre en perspective et en question le modèle américain, qui semble dans les premières pages le cœur du roman. Car la mort et la violence, le racisme et l'injustice sociale sont toujours présents, de manière plus ou moins visible. Écrit en 1975, ce roman est une plongée réussie dans l'histoire des Etats-Unis, qui m'a rappelé le travail de Dennis Lehane sur Boston dans "Un pays à l'aube", ou certains passages du très bel ouvrage de Colum McCann, "Les saisons de la nuit".
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critique par Yohan




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Un grand livre sur la transmission
Note :

    "Il s'intéressait non seulement aux objets mis au rebut mais aux événements inattendus et aux coïncidences."
   
    "Il était évident pour lui que le monde se composait et se recomposait sans cesse en un éternel processus d'insatisfaction."
   
    "Ainsi l'artiste orienta-t-il sa vie dans le sens des lignes de force de l'énergie américaine."
   

    Comment dire le début du XXème siècle aux États-Unis après Dos Passos, quand on a lu très tôt Ovide et contemplé, béat, les innombrables traces de patins sur une patinoire? Comment raconter l’expansion du capitalisme (prenant conscience du pouvoir de la reproduction) et les obsessions secrètes des capitalistes, les luttes ouvrières ou les combats anarchistes, la percée du jazz?
   
    Comment? Avec des vignettes animées, des silhouettes finement ironiques, un grouillement de personnages presque tous attachants, avec un roman qui livre son mode d’emploi et avant tout, avec des destins croisés qui s'éclairent les uns les autres. De grands destins, des petits.
   
   Dans un livre-aiguillage. Avec d'étourdissantes coïncidences.
   
   Une rhapsodie. Une ragsodie.
   
   Ainsi, que de personnages passant par la modeste ville de New Rochelle où vit une brave famille dont nous connaîtrons les incessantes métamorphoses!
   
   Tout se croise, se décroise, tout file, défile. Tout mue. J.P. Morgan rencontre Ford mais aussi une équipe des Giants en plein cœur de l'Égypte plurimillénaire. Viendront sur le devant de la scène Zapata, Teddy Roosevelt, Woodrow Wilson, Houdini, son ami d'un jour l'archiduc François-Ferdinand... Et chacun découvre son imprévisible destin: les surprises rythment les intrigues mêlées. À la fin, significativement, c'est la victoire d'un homme de cinéma, d'images...
   
   Tout mue: sauf peut-être l'exigence intérieure chez quelques-uns et surtout la Loi intérieure chez un être qui veut retrouver en l'état sa... Ford T endommagée par des racistes et mourra pour ça.
   
    Esthétiquement, le mélo croise le tragique, le rocambolesque touche au dramatique, l'invraisemblance trouve sa nécessité.
   
   
   DU MOUVEMENT
   

    Très logiquement, en vrai médiologue, Doctorow observe le rôle des transports dans les événements et les mutations: il est beaucoup question du bateau, de la voiture (la fameuse Ford modèle T), du chemin de fer (aussi bien pour l'évasion du peu fréquentable Harry K. Thaw), du métro, de l’avion biplan (Voisin) au dessus de l’Allemagne, du Lusitania dont l'explosion joua un rôle dans l'entrée en guerre des USA, sans oublier le défilé si touchant de l'enterrement de la pauvre Sarah: on y voit évidemment aussi la circulation de l’argent et les déplacements incessants du grand capitaliste J.P. Morgan (un "révolutionnaire" en un certain sens) qui ne connaît (déjà) aucune frontière et vole tous les trésors européens ou africains.
   
    Vous tenez là, dans sa feinte modestie et grâce à sa virtuosité éblouissante, un grand livre sur la diffusion, l’influence, la transmission y compris des illusions entretenues (l'idéologie) par le capitalisme morganien et fordien. Un grand livre aussi sur l'obsession des communications paranormales dans un monde matérialiste.
   
   
   QUI RACONTE?
   

    Nous savons peu de choses du narrateur qui s’amuse à entrelacer des destins que rien ne devrait rapprocher: il est omniscient, en sait donc plus que bien des personnages, révèle (en des formules élégantes ou cinglantes) des pensées qu’on pourrait croire insondables. Désinvolte parfois, il concentre des informations sur les personnages en des sommaires précis et souvent savoureux. Il prétend avoir consulté des journaux intimes (celui de Frère comme celui de Houdini). Il semble beaucoup devoir à l’enfant de la famille de Père et Mère (et son Jeune Frère) que nous découvrons dans l’état de New York et que nous suivons (même jusqu'à Atlantic City) pendant plus d’une décennie: toutes les habitudes, les intérêts (les gares, les trains), les collections (le rebut, le rag) de cet enfant sont traduits esthétiquement dans ce roman. Il lui arrive de juger, de prendre parti.
   
    Ce narrateur est avant tout un conteur qui aime pasticher le style du roman feuilleton en multipliant les rencontres et les surprises. Si l’image éculée du kaléidoscope a encore une force c’est pour ce roman qu’il faut l’employer. Il y a du magicien dans ce compositeur de vies réelles et inventées. L'extraordinaire Houdini n'est pas là par hasard.
   
    Quand il dit de l'enfant "Il courait de tout son esprit. Courait vers quelque chose. Il n'était pas ligoté et ignorait qu'il y eût dans le monde des gens qui s'y intéressaient moins que lui. Il traversait les choses du regard, voyait les autres dans un univers coloré, ne s'étonnait pas des coïncidences.", on croit tenir un auto-portrait de l'artiste en très jeune américain de New Rochelle.
   
   
   UNE OUVERTURE
   

    magnifique. Au départ donc, une famille vivant dans l’État de New York: de solides américains qui ne connaissent ni noirs ni immigrés et qui verront un jour le grand Houdini heurter en Pope-Toledo Runabout noire de quarante cinq chevaux le poteau de téléphone devant chez eux. Passionné d’exploration, le père qui fabrique des drapeaux et flatte le patriotisme va participer à une longue expédition au Pôle nord sous la direction de Peary: on y plantera un de ses drapeaux.
    Le bateau de l’expédition polaire croise un bateau d’émigrants qui attendent un peu de l’Amérique et qui recevront beaucoup de coups, certains parfois heureux grâce à leur courage et leur volonté.
    Ainsi l’explorateur patriote, l’Américain bon teint voit passer les émigrants qu’on suit peu à peu dans leur misère, leur vie exploitée, leurs revendications, leur activisme. Par exemple la famille de Mameh (vite écartée), de Tateh et de la petite fille au tablier. Des émigrés qui rejoindront dans leurs combats et leur misère les exilés de l’intérieur, les noirs ou Houdini qui (sans conscience politique pourtant) n’acceptera jamais de fréquenter les riches.
   
    Au commencement, un milieu stable en apparence que le père quitte parfois; de la pauvreté et du racisme. Des luttes. Un homme, Houdini, qui ne songe qu'à s'évader de tout. Un père qui retrouvera installé chez lui, au retour du pôle, un petit enfant noir. Ce Père dont le narrateur dira pour finir: "(...) lui dont toute la vie n'avait été qu'une longue immigration(...)."
   
   
   UNE FAMILLE
   

    Comme pôle qui avait en principe toutes les garanties de la stabilité, nous découvrons cette famille avec Père (petit industriel passionné d’exploration), Mère ((au foyer), belle, désirable, serviable, intelligente), Jeune Frère de Mère (instable, amoureux éperdu d’une femme pour qui on a tué), le petit qui a des liens profonds avec le narrateur. Ce groupe illustre à lui seul les changements qui peuvent survenir dans un monde fait pour être bouleversé sans être révolutionné comme le voudrait Emma Goldman, Emma la Rouge. Le couple des parents aura des hauts et des éloignements et la dimension charitable de Mère provoquera bien des modifications en eux et entre eux. Père conservera quelques aspects fâcheusement réactionnaires mais révélera des qualités inconnues avant de mourir sur le Lusitania... Veuve, Mère connaîtra l’amour (bien romanesque) avec le baron Ashkenazy qui n'en est pas un mais qui règne sur... le futur Hollywood... Imprévisible, Jeune Frère de Mère vivra de violents changements d’orientation (bamboche à New York, fabrique de bombes, partage de l’aventure de Coalhouse Walker, guerilla avec Villa et Zapata: on finira par comprendre, trop tard, qu’il était un génie inventif).
   
    Cette cellule éclatée dit en mineur bien des soubresauts de cette Amérique.
   
   
   VUES D’AMÉRIQUE
   

    "L'Amérique, à l'aube du vingtième siècle, était une nation de pelles à vapeur, de locomotives, de dirigeables, de moteurs à combustion, de téléphones et d'immeubles à vingt-cinq étages."
    En traversant des milieux hétérogènes (et presque étrangers les uns aux autres), en multipliant les causes (volontaires ou pas) de brassages incessants dans ce monde que le pseudo-baron Ashkenazy trouve “si neuf”, Doctorow parvient à nous jeter dans l’histoire imagée du pays sans avoir de prétentions historiques ou sociologiques (cependant on n’oublie pas sa malicieuse sociologie des spectateurs de base ball comme on comprend très vite la passion de Ford pour le vieux naturaliste John Burroughs). Retenons tout de même une phrase consacrée au personnage le plus discret du roman: "Le petit garçon considérait les histoires comme des reflets de la vérité et PAR CONSÉQUENT COMME DES PROPOSITIONS SUSCEPTIBLES D'ÊTRE MISES À L'ÉPREUVE." (j'ai souligné)
   
    Son roman, mêlant ironie et émerveillement, montre la violence réelle (la grève dans les manufactures de Lawrence) et latente des rapports sociaux et rappelle la tradition des agressions contre les hommes politiques (une méprise d'un garde du corps du vice-président Sheridan tuera la jeune Sarah); il raconte les immigrations, les différences entre les générations d'arrivants; il décrit le racisme par de petits gestes symboliques autant que par des comportements ou des déclarations scandaleuses; avec Ford et Morgan (si différents l'un de l'autre), il dévoile les formes nouvelles (alors) du capitalisme et les contestations qui s’en trouvent renforcées [l’anarchiste Emma si libre et si vivante (sa fin est tragique), le socialiste (provisoire) Tateh, le légaliste absolu (Coalhouse Walker)]. Il fait deviner les choix qui s’offrent à chacun, les transformations [lentes (celle de Mère au plan sentimental, social et culturel-si délicatement racontée), radicales (comme celle de Jeune frère qui deviendra zapatiste!)], surprenantes (comme la mue ultime de Père) des regards de tous. Son Amérique est captée par des portraits, des silhouettes, des trajets, des rencontres étonnantes et elle offre un riche panorama des rapports au monde, à la société, à la vie. La grande valeur dans cet univers est la volonté (qui prend des formes extrêmes ou modestes) que chaque destin invente à sa manière. On est touché par la transformation de Tateh devenu baron et maître d'Hollywood à force d'amour de la vie qui pourtant ne l'épargna pas pendant si longtemps.
   
    La légèreté apparente du récit parfois rocambolesque fascine tout autant que son évidente profondeur. Doctorow redonne au sourire et à l'empathie toute leur puissance de connaissance.
   
   
   RÉÉCRITURE
   

    Au cœur du livre, une trajectoire rectiligne qui finit dans la violence. Dans la famille que nous accompagnons pendant quatre cents pages, un petit enfant noir trouvé dans le jardin a été “adopté” avec sa très jeune mère Sarah. Un jour, un homme noir d’une grande élégance venant de Harlem arriva en Ford T et demanda à la voir. En vain. Il revint régulièrement. Une fois, on offrit du thé à ce pianiste professionnel, admirateur de Scott Joplin et jouant du rag à New York. Ses visites furent infructueuses pendant des mois ce qui ne l’empêchait pas de faire de beaux cadeaux à l’enfant. Tout de même, un dimanche de mars, Sarah monta dans la Ford et accepta la demande en mariage du visiteur zélé: il se nommait Coalhouse Walker Junior.
   
    Kleist écrivit entre 1808 et 1810 un roman (1) dont le héros s’appelait Michel Kohlhaas, maquignon talentueux et bon citoyen qui vivait au temps de Luther. C’est son histoire que nous retrouvons adaptée à la société américaine du début du vingtième siècle (avec une grande impasse (volontaire) du narrateur sur la période de formation intellectuelle de Coalhouse). Lésé injustement par le Junker Wenzel (une histoire de chevaux, évidemment), Michel protesta patiemment devant toutes les autorités pour obtenir gain de cause. Constatant l’échec de ses plaintes et les protections dont profitait son voleur, il se lança dans une folle équipée vindicative qui mit à feu et à sang des villages et même des villes. Il devint le chef d’une horde de pillards...
    Le contexte (historique, social, intellectuel) des deux romans n’est évidemment pas le même;les épisodes diffèrent souvent (l'habileté réductrice de Doctorow est éclatante); la violence dans le roman allemand est plus radicale, plus développée et les ravages en sont effrayants: Coalhouse Walker a beaucoup plus de classe et de distinction que son modèle allemand qui incarne pourtant une bourgeoisie assez lettrée. On reconnaît toutefois bien des épisodes majeurs et jusque dans la mort acceptée c’est la question de la Loi et de son respect absolu qui est traitée de façon aiguë, en particulier en opposition avec une autre forme de combat plus religieuse représentée par Booker T. Whashington. Après les bouleversements des années cinquante et soixante que connut Doctorow, Coalhouse est sans doute le personnage qui permet (encore) de poser les plus grandes questions politiques et philosophiques.
   
    La fin du roman consacre un homme de cinéma parti de rien et qui réussit tout. Certes l’Image est devenue toute-puissante et Emma la rouge finit déportée.
   
   Reste un roman magique qui ressuscite et célèbre Houdini (Érich Weiss) qui toute sa vie a forcé les limites de la hardiesse et de la volonté pour échapper aux pièges les plus insensés. Malgré la mélancolie de certaines pages, on se dit que pour ceux qui viennent après, loin du ragtime, chacun à sa mesure, tout n'est pas perdu. Tout change toujours. On peut encore s'échapper et ajouter d'autres lamelles au kaléidoscope. Proust ne parlait-il pas de "repeints successifs"?
   
   
   NOTE
   
   (1) d’"Après une ancienne chronique". Texte rendu "célèbre" cette année par son adaptation filmée.

critique par Calmeblog




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