Lecture / Ecriture
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S comme: Vies littéraires de Edward Sorel

Edward Sorel
  S comme: Vies littéraires

S comme: Vies littéraires - Edward Sorel

Terriblement méchant.
Note :

   Un cours de littérature qui va vous plaire.
   Tout d’abord, il n’y avait pas de catégorie où classer ce livre. Je l’ai rangé dans « Bandes dessinées » faute de mieux, mais ce n’est pas ce que l’on imagine habituellement quand on parle de Bande dessinée. Nous avons ici un petit livre de 18 cm sur 20 et chaque dessin fait une page. Chaque histoire fait 9 pages.
   
   9 dessins, ce n’est pas beaucoup. Edward Sorel n’en a pourtant pas voulu davantage pour nous résumer la vie de quelques grands auteurs. Une vie en neuf dessins ! Imaginez-moi ça.
   
   Alors, bien sûr, c’est de l’hyper résumé, du caricatural. Un coup de fouet qui sabre de part en part l’existence d’une icône. … et c’est bien là qu’est le plaisir du lecteur. On se régale à ce déballage à l’emporte pièce où chaque trait (de crayon ou d’esprit), fait mouche.
   
   D’abord simplement amusée, j’ai rapidement été surprise par la méchanceté du propos. Edward Sorel nous livre là un travail d’humour cruel et dévastateur. Ce ne sont pas ses idoles qu’il a choisies, mais bien ses victimes. A tous, il avait quelque chose à reprocher, quelque chose de majeur sur le plan humain, et ce sont lâcheté, puérilité, vanité, bêtise, avidité, égoïsme qui fleurissent sous les noms de ses modèles. Chaque ridicule ou honte, terriblement bien mis en valeur par des dessins impitoyables. Une sacrée leçon de misanthropie.
   
   On apprend beaucoup. On se délecte, un peu comme à la lecture de la presse à scandale (l’humour, le second degré et le recul en plus). Et, un peu comme à la lecture de la presse à scandale, justement, on finit par se figer progressivement dans un sourire un peu crispé. N’y avait-il donc rien de bien chez eux ? Leur mort elle-même doit elle faire sourire ? Sans doute serait-il plus équitable, avant de juger, de faire intervenir maintenant les avocats de la défense, mais en tant que procureur, Sorel excelle, et j’ai adoré.
   
   Les 10 figures du jeu de massacre : Léon Tolstoï, Marcel Proust, Ayn Rand, W.B. Yeats, Lillian Hellman, Carl Jung, Jean-Paul Sartre, George Eliot, Bertolt Brecht et Norman Mailer
   
   PS: En couverture, là, c'est Proust.

critique par Sibylline




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Mais pourquoi est-il si méchant?
Note :

   Quelque chose me dit que Tolstoï, Proust, Ayn Rand, W.B.Yeats, Lillian Hellman, Carl Jung, Sartre, George Eliot, Brecht et Norman Mailer se retournent tous dans leurs tombes à chaque fois qu’une main humaine ouvre ce livre.
   
   Et franchement il y a de quoi.
   
   Parce qu’Edward Sorel (caricaturiste new-yorkais de renommée mondiale) y va franchement, à la tronçonneuse je dirais, réduisant leurs vies à neuf dessins-caricatures (ohmondieu la tête de Sartre…) agrémentés de textes savoureux, méchants, acides, impitoyables.
   Ce qu’on apprend ?
   
   - Leurs histoires de culotte pas souvent saines (sinon ce n’est pas drôle) : «Proust, riche, devient le protecteur de jeunes hétérosexuels de la classe ouvrière qu’il couvre de cadeaux hors de prix. Il investit dans un bordel masculin, ce qui lui permet d’épier par un œilleton masqué les goûts bizarres de sa clientèle ».
   
   - Leurs penchants politiques pas très clairs : Sartre : « (1944 Huis Clos trouve grâce auprès de la censure allemande» (le dessin montre un officier nazi en train d’allumer la clope de Sartre), puis « (1945) Longtemps chantre existentialiste de l’individualité, Sartre s’aligne désormais sur le parti communiste. Après une visite en Russie, il déclare : «les citoyens soviétiques critiquent leur gouvernement bien plus efficacement que nous le faisons. Il y a une totale liberté de parole en URSS. »
   
   
- Leurs petits dadas : « William Butler Yeats, 22 ans, poète irlandais qui croit à l’occulte (il a vu des fées) assiste à sa première séance de spiritisme. L’expérience le secoue au point qu’il se met à se cogner la tête contre la table en récitant du Milton » (dessin montrant Yeats en train de se cogner la tête contre une table…)
   
   Entre autres… Voilà comment ils sont nos monstres sacrés de la littérature : lâches, puérils, menteurs, avides, ridicules…Liste non exhaustive ! Ca vous étonne? Après tout l'auteur est un homme comme les autres.
   
   Les textes vous ont fait réagir/rire ? C’est encore pire avec les dessins ! C’est génial, on a l’impression de lire un Voici intello (pas que Voici ne soit pas intello!). Il y a du voyeurisme, on fait comme Proust : on regarde par la serrure… On n’a même pas trop honte pour le coup : « Ah non, c’est pour ma culture perso, c’est important de savoir que Rand préférait (et terrorisait) les petits jeunes !». Et même quand on était déjà au courant, il nous rafraîchit la mémoire de façon plaisante.
   
    Ces planches sont d’autant plus cruelles que tout est balancé de façon très directe mais l’air de rien, sans trop de commentaire. De plus, le trait simple renforce ce côté désinvolte. Sorel laisse l’auteur-victime se débrouiller avec ces faits, ces mots. « Pas la peine de te justifier, tu n’y arriveras pas».
   
    Mais il ne faut jamais oublier qu’il s’agit de caricatures, que les situations et les citations sont complètement hors contexte. Ainsi même si ses pièces étaient représentées devant des officiers allemands, Sartre n’en était pas moins (modestement) engagé dans la Résistance. C’est un peu plus compliqué que ces planches ne le laissent paraître.
   
    C’est ce qui a fini par me gêner. On dirait que Sorel essaye de les confronter à leurs vies, comme un Juge de l’Enfer qui pèserait leurs âmes. Essaie-t-il de descendre ces enfants terribles de leur piédestal ? A-t-il un compte à régler ? Parce qu’un livre entier consacré à leurs faiblesses, il faut y consacrer pas mal d’énergie !
   
    Mais bon voilà, ce qui est bien avec les auteurs morts (que des avantages je vous dis !), c’est qu’on peut les fustiger comme on veut : cela fait davantage rire que pleurer…

critique par La Renarde




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