Lecture / Ecriture
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Les leçons du mal de Thomas H. Cook

Thomas H. Cook
  Les rues de feu
  Les Feuilles mortes
  Mémoire assassine
  La Preuve de sang
  Les leçons du mal
  Les liens du sang
  Au lieu-dit Noir-Étang…
  L'Etrange destin de Katherine Carr
  Le dernier message de Sandrine Madison
  Le crime de Julian Wells
  Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur

Thomas H. Cook est un écrivain américain né en 1947.

Les leçons du mal - Thomas H. Cook

Thomas Harris, une valeur sûre
Note :

   
   Ce roman policier repose sur une construction intéressante, l'auteur ayant choisi de remplacer le "whodunit" par le "what happened". On sait dès l'ouverture qu'un drame s'est produit dans la vie du narrateur, un professeur issu d'une famille aisée du Mississipi, dont l'origine se trouve dans l'intérêt qu'il porte à l'un de ses élèves, connu - et rejeté - comme étant le fils d'un assassin. La chronologie savamment bouleversée - les événements menant au drame se mêlant aux minutes du procès qui le suivra - tient le lecteur en haleine jusqu'à une révélation finale inattendue, comme il se doit. Si l'on ajoute à cela une thématique déjà mise en œuvre de façon intéressante par Thomas H. Cook dans ses précédents romans (la culpabilité, les liens entre père et fils), un cadre socio-historique bien traité (une petite ville du Sud pas vraiment guérie de ses blessures ancestrales), on obtient un polar de très bonne facture et on en arrive à la question qui compte : comment, après notamment "Les feuilles mortes" et "Les liens de sang", des livres tout aussi réussis que celui-ci, la Série Noire - décidément bien exsangue - a-t-elle pu lâcher un auteur pareil?
   

critique par P.Didion




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Le mal qu’il fait bien ou bien mal
Note :

   Titre original: The Master of The Delta, 2008
   
   Dans les années 50 à Lakeland, petite ville du Mississipi, Jack Branch, fils d’un riche propriétaire des environs, enseigne l’anglais au Lycée de la ville. Ici nous dirions qu’il s’agit d’un établissement scolaire classé en ZEP. Il est fréquenté par des jeunes gens du quartier des Ponts, qui vivent dans une extrême précarité. Pour les intéresser, Jack a l’idée de faire un cours sur "le mal " afin d' en préserver, ce public à risques. Le mal est une notion qui d’abord a un sens en philosophie et en religion. Jack ne peut aborder le mal de cette façon avec les adolescents. Comment fait-il? Eh bien, il va donner des exemples concrets pris dans l’Histoire. Des exemples frappants tels que Jack l’Eventreur, le radeau de la Méduse, des cas de tortures diverses. Il n’évite pas le sensationnalisme et, à l’opposé de ce qu’il voudrait, cela se résume à donner des cours de morale au premier degré.
   
   Les élèves sont tenus de faire un devoir de fin d’année centré sur un personnage historique ou fictif qui serait l’incarnation du mal.
   L’un de ces élèves, Eddie Miller, a eu un père criminel connu sous le nom du "tueur de l’étudiante". Ce garçon tâche de passer inaperçu.
   Un incident se produit, la disparition d’une élève, et Jack fait un faux témoignage contre Eddie, se rendant compte que lui aussi, involontairement, le considère comme suspect!
   C’est un peu pour se racheter qu’il lui propose d’enquêter sur son père! Curieuse idée… toutefois Eddie prend la proposition au sérieux, montre des dispositions pour l’écriture et l’investigation, intéresse tout le monde, y compris le vieux papa déprimé de Jack…
   
   La narration est alternée; nous passons d’une époque à une autre, Jack vieillissant se souvient et réfléchit, il met en scène un moment de cette éprouvante année scolaire, ou un autre, un procès qui suivit, des rencontres ultérieures liées au drame de cette année-là . Le récit passe avec fluidité , sans prévenir, d’un pan à l’autre de l’histoire, mêlant dialogues, narrations, citations d’auteur (le père aime parler par citation ce qui fait penser à celui des "Liens du sang"), prose d’Eddie Miller sur son père… d’où une narration variée que l’on suit avec intérêt. Il n’y a pas pour autant de vrai suspens, nous savons très vite ce qui est arrivé (mais pas le "comment").
   
   Un ensemble intéressant où Jack aurait pu s’interroger davantage sur les implications d’un cours sur le "mal" et la façon de le mener... à bien.
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critique par Jehanne




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Passionnant !
Note :

   Je viens de terminer "Les leçons du Mal" de Thomas H.Cook, le premier livre que je lis de cet auteur et j'avoue que c'est une agréable surprise. "Les leçons du Mal" est classé dans le genre policier aux éditions du Seuil. Mais même si un meurtre a eu lieu dans le passé et a toujours des retentissements dans le présent, je dirai plutôt qu'il s'agit d'un roman psychologique et social, très intéressant, qui explore les zones sombres de la conscience et révèle en chaque être les motivations intérieures soigneusement cachées, parfois même à l'intéressé lui-même. Ainsi Nora, l'amie de Jack Branch, lui déclare : "Tu n'es pas celui que tu imaginais être" et il découvrira combien elle a raison. En cela le livre mérite bien son titre!
   
   L'action du roman a lieu dans la petite ville de Lakeland, Mississipi, état encore bien marqué, près d'un siècle plus tard, par la guerre de Sécession. Nous sommes en 1954. Jack Branch est le fils d'une grande famille de planteurs. Il a reçu la bonne éducation d'un riche fils du Sud, a vécu dans une maison, Great Oaks, qui n'a rien à envier à celle de Scarlett O'Hara. Il est en admiration devant son père, parfait gentleman du Sud, un érudit aux manières raffinées, à qui il s'efforce de plaire. C'est peut-être pour cela qu'il choisit, comme lui, de devenir professeur au lycée de Lakeland fréquenté par des élèves modestes. Le cours thématique qu'il donne sur le Mal doit amener, pense-t-il, ces jeunes gens défavorisés à se définir par rapport à cette notion et à se sentir revaloriser. Jack Branch va s'intéresser particulièrement à un de ses élèves, Eddie Miller, rejeté par les autres parce que son père est le meurtrier d'une jeune étudiante, fait divers particulièrement atroce survenu il y a une douzaine d'années qui hante la mémoire collective de la petite ville. Quand le professeur donne à ses élèves un sujet sur le Mal, il conseille à Eddie d'écrire sur son père pour illustrer le devoir. Il pense ainsi lui permettre de surmonter son traumatisme et peut-être d'obtenir une réponse la question angoissante de l'hérédité du Mal. Pourtant tout ne va pas se passer comme il l'avait prévu!
   
   Le roman, et c'est là un de ses grands centres d'intérêt, a le mérite de dénoncer le racisme, la misère, l'inégalité sociale, l'injustice qui règnent dans une société qui a peu évolué depuis la guerre de Sécession. Les grandes familles sont toujours accrochées à leurs privilèges avec le regret de ce qui a été. Quant à la ville, elle est divisée en zones. A côté du splendide secteur des plantations, s'étend un quartier plus modeste de commerçants et d'artisans, puis un autre plus pauvre habité par les ouvriers et enfin la "région damné des Nègres", l'extrémité de la ville, connue sous le nom de Ponts, sordide et misérable. Certains des élèves de Jack portent en eux les stigmates de l'échec, persuadés de n'avoir aucune chance de s'en sortir dans cette société. En particulier Dirk Littlefield qui manifeste envers son professeur et Eddie une hostilité croissante surtout quand sa petite amie, Sheila, le quitte pour Eddie.
   
   Les personnages sont complexes. Jack Branch est un être brillant qui a une haute opinion de lui-même non seulement en tant que professeur mais en tant qu'être humain. Il est vrai qu'il embrasse par idéalisme une carrière bien modeste pour quelqu'un qui pouvait prétendre à un avenir brillant. Il exerce ce métier avec passion et enseigne à ces enfants pour : "rendre service à ceux-là mêmes que ma famille, de connivence avec quelques autres tout aussi bien nées, avait maintenus sous une longue domination, ce qui leur avait permis de prospérer avant et après la guerre de Sécession."
    Mais est-ce entièrement par altruisme qu'il se préoccupe du sort d'Eddie, n'agit-il pas aussi un peu par orgueil, mu par une sorte de complexe de Pygmalion? Ses sentiments vont se révéler parfois bien ambigus : dépit, jalousie envers Eddie quand il le voit se rapprocher de son père. Et Eddie, quel jeu joue-t-il en s'insinuant dans les bonnes grâces du vieux monsieur de Great Oaks? Aucun des personnages n'est entièrement du côté du Bien et du Mal mais chacun se situe dans une zone intermédiaire. Même Dirk, antipathique et violent, est aussi une victime de cette société qui broie les individus et lorsqu'il crie sa haine des riches, il a de bonnes raisons de le faire! Nora, pourtant, la jeune femme qu'aime Jack, une fille du Ponts devenu professeur, échappe à cette ambiguïté par sa droiture, son franc parler, et l'amour qu'elle porte à son frère handicapé mental.
   
   Thomas Cook manifeste une grande habileté dans la construction du roman. Le narrateur est Jack, âgé, faisant un retour vers le passé. Mais la chronologie n'est pas respectée. Le vieux Jack présente des faits qui se chevauchent dans le temps. Toutes les époques se mélangent et forment comme les petites pièces d'un puzzle que le lecteur ne peut comprendre mais qui formera bientôt un tout. Ainsi le lecteur est tenu en haleine jusqu'au dernier moment, le narrateur apparaissant comme un démiurge qui détient toutes les clefs, ayant la connaissance du passé, du présent et du futur des personnages. Le récit se referme sur la note nostalgique de toutes ces vies brisées.
   
   Un roman passionnant.
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critique par Claudialucia




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