Lecture / Ecriture
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Loin d'où de Edgardo Cozarinsky

Edgardo Cozarinsky
  La fiancée d'Odessa
  Loin d'où

Loin d'où - Edgardo Cozarinsky

Apatrides
Note :

   Quelque part dans ce roman on lira une anecdote qui explique le titre: «Tu connais la réplique du jeune garçon juif qui décide d'émigrer en Amérique au début du XXe siècle? Dans le misérable "shtetl" de Galicie ou de Bessarabie où il est né, sa mère pleure, inconsolable. “Mon fils, pourquoi t'en vas-tu si loin?”, ne cesse-t-elle de se lamenter. Son fils, déjà loin en pensée, et peut-être avec un sens inné de la relativité, lui répond: “Loin? Loin d'où?”»
   
   Une jeune femme blonde à l'accent viennois, qui fuyait en janvier 1945 un IIIe Reich en train de s'effondrer, a embarqué pour un exil sud-américain grâce à la complicité de prêtres italiens. En Argentine elle a trouvé refuge dans la pension de Frau Dorsch et un travail dans un restaurant allemand. Pensionnaires et clients ont suivi la même route qu'elle. Fischbein est le patronyme qui figure sur le passeport dont elle dispose. Son fils croit sa mère juive, bien à tort.
   
   « Elle lui donnera le nom de Federico, à cause de l'empereur Barberousse, dont le portrait illustrait les cahiers de l'école primaire où elle avait dessiné ses premières lettres. Elle le verra grandit, yeux noirs, cheveux noirs, et que, lors de ses premières sorties avec lui au marché de la rue Defensa, le marchande de légumes l'appelle Chinito en adressant à sa mère un clin d'œil complice qui signifiait “allez savoir qui est le père”, cela ne la dérangeait pas. Elle riait avec amertume en pensant que son fils n'aurait jamais de barbe rousse comme l'empereur.»

   
   Il pose des questions sur les juifs et les camps. Des questions qui la dérangent et qu'elle élude. Il ne sait pas que sa mère a été violée un soir à Buenos Aires. Les années passent. Après la mort accidentelle de sa mère, cette identité trouble l'amènera successivement vers l'action clandestine en Argentine au temps de la dictature des généraux, puis vers l'Europe de 2008 à la recherche des origines de sa mère — bien qu'il ne dispose pas d'élément pour l'éclairer, lui le nouvel apatride.
   
   L'auteur a choisi une narration chronologique (1945, 1948, 1960, 1977, 2008) mais qui permet des retours mémoriels vers ce passé que l'on conseillait à sa mère de taire au temps du procès d'Eichmann, quand remonta en Argentine et dans le monde la curiosité à l'endroit de ces exilés qui interrogeaient l'histoire et la morale. Cozarinsky a précédemment abordé avec “La Fiancée d'Odessa” le thème de l'immigration; en l'étendant ici aux réfugiés de l'Allemagne nazie, l'auteur choisit un sujet qui passionne les amateurs d'histoire contemporaine. La relative brièveté du roman fait pourtant regretter un traitement plus approfondi de l'histoire de cette femme et de son fils, et de l'attitude des autorités argentines à l'égard de ces réfugiés nazis. Au lieu de cela, le lecteur découvrira l'histoire du photographe Evgueni Khaldei — «C'est lui qui a pris la photo du drapeau soviétique planté sur le toit du Reichstag, icône de la défaite du nazisme…» — constituant comme une nouvelle éclatée insérée dans ce roman. Ce sont bien sûr les images de la chute du Reich que la mère de Federico a voulu ignorer et cacher à son fils.

critique par Mapero




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