Lecture / Ecriture
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Les trois lumières de Claire Keegan

Claire Keegan
  L'antarctique
  Les trois lumières
  À travers les champs bleus

Claire Keegan est un écrivain irlandais née en 1968.

Les trois lumières - Claire Keegan

Enchantement
Note :

   Un court roman, et à chaque page le même enchantement. Claire Keegan est une orfèvre au talent immense.
   
   Il est impressionnant de voir avec quelle économie de moyen, avec quelle sensibilité elle capte les moments cruciaux où une vie bascule. Dans "Les trois lumières", c'est le moment où une enfant découvre qu'une autre vie est possible que celle que lui offrent un père indifférent et une mère débordée par sa famille nombreuse. Par petites touches, elle brosse la confrontation avec un autre univers, la prise de conscience des failles des adultes, de ces failles qui parfois font aimer plus fort.
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critique par Chiffonnette




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Pudeur et sensibilité
Note :

    Parce que sa mère est enceinte, une petite fille est confiée à un couple sans enfant, le temps que ses parents puissent faire face à la future naissance. Elle arrive donc chez les Kinsella et s'y sent rapidement bien. Ce couple de fermiers l'accueille et la vie tourne autour d'elle, dans la campagne profonde irlandaise.
   
   Très beau petit roman d'une centaine de pages. Très fin. On suit la petite fille, on voit par son œil, c'est elle la narratrice. Elle s'étonne de certaines attitudes et de certains comportements des adultes: ses parents comme les Kinsella. Petit à petit, le lecteur découvre et apprend l'histoire de ses hôtes. Tout en douceur, tout est suggéré, puis confirmé parfois brutalement au détour de la jalousie et des ragots d'une voisine.
   
   Dans une langue simple, directe, sans artifice, Claire Keegan décrit le pays, les maisons, les personnages:
   "Elle m'emmène dans la maison. Il y a un moment très sombre dans le couloir; alors que j'hésite, elle hésite avec moi. Puis nous passons dans la chaleur de la cuisine où il faut que je m'assoie, que je me mette à l'aise. Sous l'odeur de pâtisserie, un désinfectant, un produit javellisé pointe. Elle retire du four une tarte à la rhubarbe qu'elle pose sur le plan de travail pour la laisser tiédir: du sirop bouillonnant prêt à déborder, de fines feuilles de pâte sculptées dans la croûte. Un courant frais souffle par la porte mais ici tout est chaud, tranquille et propre. De grandes marguerites sont immobiles comme le grand verre d'eau dans lequel elles se dressent. Il n'y a de trace d'enfant nulle part." (p.14)

   
   Pas de mot de trop, mais une grande sensibilité. De la pudeur, de la retenue. Néanmoins les (grands) sentiments sont bien là, universels.
   
   Une heure ou une heure trente de lecture, pour ma part allongé dans le hamac, à l'ombre du mimosa pour la tête et du cerisier pour les pieds. Une fin de samedi après-midi d'été ensoleillé -l'un des premiers de cette saison cette année. Une soirée qui commence donc bien grâce à un livre qui, bien qu'il ne traite pas forcément d'un sujet drôle, rend optimiste et donne le sourire -oui, je sais que vous allez dire qu'il m'en faut peu! Eh bien oui, je l'avoue, je suis de nature optimiste! Manquerait plus qu'un apéro suive, dans le jardin, puis une collation et la soirée finirait aussi bien qu'elle a débuté.
    ↓

critique par Yv




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Attachement (quand tu nous tiens)
Note :

   D’une situation à l’apparence minimaliste, cette auteur nous domine du pouvoir de sa plume. C’est extrêmement agréable à subir. Sans fioriture aucune, avec un style clair et pudique.
   
   Nous suivons cette petite fille, surnommée « Pétale » en fin de livre par l’homme qui l’accueille chez elle, le temps d’un été. Livrée par un père qui oublie de laisser la valise de la petite, à cet homme et sa femme, les Kinsella, cette jeune fille n’est pas plus perturbée que cela par cette parenthèse qui démarre.
   « J’aimerais être dehors, en train de travailler. Je n’ai pas l’habitude de rester tranquille et je ne sais pas quoi faire de mes mains. Une partie de moi voudrait que mon père me laisse là pendant qu’une autre partie voudrait qu’il me ramène, vers ce que je connais. Je suis dans une situation où je ne peux ni être ce que je suis toujours ni devenir ce que je pourrais être.» P.17

   
   Accueillie sans effusion, sans grande chaleur mais avec beaucoup d’attention, elle sent, alors que le temps s’écoule tranquillement, l’amour que ses parents adoptifs temporaires ne peuvent s’empêcher de donner. Situation qui la change puisqu’elle est issue d’une famille nombreuse aux parents tour à tour débordés ou désintéressés.
   
   Et puis, de douceurs en attentions, de paroles en conseils, l’attachement nait. Tant du côté des adultes, abimés sans être détruits par un drame personnel, que de celui de l’enfant qui entrevoit qu’une relation aux adultes peut être bien plus enrichissante que ce qu’elle connaissait jusqu’ici.
   « Tu n’es pas toujours obligée de dire quelque chose, reprend-il. Pense que la parole n’est une nécessité en aucune circonstance. Nombre de gens ont beaucoup perdu pour la seule raison qu’ils ont manqué une belle occasion de se taire.» P.75

   
   Tout est finement et légèrement ciselé. Le drame sous-jacent maintient l’intérêt en permanence. Un livre court et puissant, une histoire de vrais gens, une observation sensible des sentiments imperceptibles amenant vers l’attachement réciproque. Une vraie réussite, un talent.
    ↓

critique par OB1




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Tendre...
Note :

   "Au début, je n'arrivais pas à déchiffrer certains mots compliqués mais Kinsella plaçait son doigt sous chacun d'eux, patiemment, jusqu'à ce que je les devine, puis je l'ai fait toute seule jusqu'au jour où je n'ai plus eu besoin de deviner, et où j'ai continué ma lecture. C'était comme apprendre à faire du vélo : j'ai senti le mouvement, la liberté d'aller à des endroits où je n'aurais pas pu aller avant, et c'était facile".
   

   L'histoire est ténue. Dans l'Irlande rurale, une fillette quitte sa famille où la mère attend un enfant de plus et ne peut pas s'occuper d'elle. Son père la conduit dans une famille amie, au bord de la mer, les Kinsella, couple de fermiers sans enfant.
   
   La fillette, habituée à l'indifférence de ses parents va découvrir là une douceur qu'elle ne connaît pas, de la bienveillance, une attention de tous les instants. Farouche au début, elle se laissera apprivoiser petit à petit, se dépliant délicatement.
   
   Lu il y a trois mois, les détails s'estompent, par contre l'impression qu'il m'a laissée reste forte. La fillette à qui l'on n'explique quasiment pas la situation s'accroche à des détails et des sensations, elle comprend qu'il y a des secrets dans cette maison et c'est son adaptation à cet univers si différent du sien qui nous est contée presque dans un chuchotement.
   
   J'ai aimé, beaucoup, jusqu'à la dernière ligne. Ce qui lui a été donné là, la petite fille ne l'oubliera pas, l'horizon s'est élargi et sa vie ne sera plus la même. Tendre, un peu nostalgique, impalpable, un peu évanescent, je me suis sentie bien dans cet entre-deux. Le ton de l'auteur m'a séduite et je n'en resterai pas là.
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critique par Aifelle




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Plus ombres que lumières
Note :

   Que voilà un roman tout en évitements, en non-dits, en suggestions. Transposé au rugby, ce serait clairement un ailier, à l’ancienne, efflanqué (le roman est très court), rapide et toujours fuyant...
   
   Irlande. Milieu rural du Sud-Est de l’île. L’Irlande comme il y a encore trente ans, frustre et authentique à la fois. La narratrice, une petite – jeune fille d’une douzaine d’années est amenée par son père chez un couple de fermiers sans enfants. On ne sait pas bien pourquoi, ni pour combien de temps... C’est normal puisque c’est la petite fille, qu’on finira par appeler Pétale, qui nous raconte et qu’on ne lui a rien expliqué. Les Kinsella – c’est le nom de ce couple de fermiers – ont une vie plus rangée, organisée, sensée, que celle de ses parents, débordés à l’excès et qui, surtout, sont sur le point d’accueillir un petit frère ou une petite sœur. La vie des Kinsella surprend Pétale, et elle nous fait partager ses surprises, mais en creux, elle se met à comprendre des incohérences dans la vie de sa famille aussi. Par les yeux d’une enfant de douze ans, toujours.
   
   Et puis, courant au fil des lignes, il y a une discrète fêlure sous-jacente que l’on pressent, que l’on devine peu à peu et dont le fin mot sera asséné brutalement à Pétale via une voisine des Kinsella indélicate...
   
   Et puis on l’avait bien compris, nous, du haut de nos vies d’adultes, que Pétale n’était pas là pour l’éternité mais le temps des vacances, le temps que sa mère accouche. Il faut revenir. Revenir à la maison familiale, toute bruissante, désordonnée, loin du confort et de la sagesse de la maison Kinsella. Je ne sais pas si ce moment final fait écho pour chacun d’entre nous, mais en ce qui me concerne ça a remué des choses enfouies, des choses de quand j’avais six ans et Claire Keegan expose tout ceci magnifiquement. Tout en sensibilité, délicatesse et tendresse.
   
   Et la belle Irlande est là, en arrière-plan, tout aussi indomptée que ses îliens d’habitants.
   
   C’est très court à lire et on en reprendrait bien un peu mais non, Pétale est rentrée chez elle, les Kinsella ont refermé derrière eux la barrière...
   
   
   "Je n’hésite pas mais continue à courir vers lui et le temps que je le rejoigne la barrière est ouverte et je me jette contre lui et il me soulève de terre. Longtemps, il me tient serrée. Je sens les martèlements de mon cœur, ma respiration précipitée, puis mon cœur et ma respiration prendre des rythmes différents. Un certain moment, beaucoup plus tard je crois, une bourrasque souffle dans les arbres et projette sur nous de grosses gouttes de pluie. J’ai les yeux fermés et le sens lui, je sens sa chaleur à lui passer au travers de ses beaux habits. Quand je rouvre enfin les yeux et regarde par-dessus son épaule, c’est mon père que je vois, qui s’approche d’un pas résolu et régulier, son bâton à la main. Je me cramponne comme si j’allais me noyer si je lâchais prise, et j’écoute la femme qui semble, au fond de sa gorge, sangloter et pleurer tour à tour, comme si elle pleurait non pas pour un, mais pour deux. Je n’ose pas garder les yeux ouverts et pourtant je ne les ferme pas, observant le chemin, derrière l’épaule de Kinsella, voyant ce qu’il ne peut pas voir. Si une partie de moi veut de tout cœur descendre et dire à la femme qui s’est tellement bien occupée de moi que je n’en parlerai jamais, absolument jamais, quelque chose de plus profond me maintient là dans les bras de Kinsella, toujours cramponnée.
   "Papa", je l’appelle sans relâche, je l’avertis sans relâche. "Papa.""
   

   Et à taper cet extrait des "Trois lumières", une comparaison me vient spontanément à l’esprit ; Claire Keegan, c’est l’Hubert Mingarelli irlandais, avec des petites filles au lieu des petits garçons.
   Une chose encore m’a intrigué, dans les remerciements :
   "L’auteur voudrait remercier Richard Ford pour toute sa gentillesse..."
Claire Keegan a de belles fréquentations!

critique par Tistou




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