Lecture / Ecriture
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Docteur Jivago de Boris Pasternak

Boris Pasternak
  Docteur Jivago

Docteur Jivago - Boris Pasternak

Grandissime roman d'amour!
Note :

   700 pages
   
    Résumé 
   
   Iouri Jivago, médecin, est né dans la bourgeoisie Russe et est marié avec Tonia, son amie d'enfance. Lara, issue d'un autre milieu, s'efforce s'éloigner du protecteur de sa mère pour refaire sa vie. Iouri et Lara se croisent dans un hôpital où ils travaillent tous deux. La révolution fait rage et tous deux vivront un interlude amoureux qui marquera Iouri à jamais.
   
   
   Commentaire

   
   Il fut une période au cours de mon adolescence, où je me passionnais pour l'histoire de la Russie, de la révolution Russe, en particulier. Je m'étais donc attelée à cet épais bouquin après avoir patiné sur des musiques du film du même nom. 
   
   J'avoue qu'au début du livre, il y a tellement de personnages, tellement de diminutifs inattendus (une chance, il y a un index au début, sinon je ne m'en serais pas sortie!) que ça m'a pris du temps à embarquer dans l'histoire. Mais une fois dedans... j'ai tout simplement adoré.
   
   J'aime les romans qui nous font ressentir les atmosphères et dans celui-ci, j'ai été transportée vers un monde de vent et de froid (ok... j'avoue que ça, c'est pas difficile à imaginer, vu l'endroit où j'habite!!) où la guerre fait rage et où rien n'est acquis, où tout est éphémère. J'ai vogué au rythme de l'histoire d'amour et retenu mes larmes quand ils ont dû se séparer, en raison de la guerre qui ne se contente pas de détruire des buildings et qui constitue une parenthèse hors du monde (horrible, celle-là) en soi, où les perspectives sont soudain différentes.
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critique par Karine




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Le don de la vie
Note :

   J'avais vu il y a bien longtemps le film de David Lean, "Le docteur Jivago" et, comme beaucoup je le pense, j'avais gardé en mémoire le beau visage sensuel et grave de Julie Christie dans le rôle de Lara et le regard fiévreux et méditatif d'Omar Sharif, l'interprète de Youri Andréievitch Jivago. Ne surnageaient dans mes souvenirs que cette histoire d'amour et de douleur.
   
   Or, à la lecture de l'œuvre de Pasternak, il me semble que l'essentiel est peut-être résumé dans cette passion faite de paradoxes et que, d'une certaine manière, elle reflète toutes les ambiguïtés de la révolution russe, par ailleurs si bien dépeinte dans le roman. L'écrivain russe qui déclarait "Ne pas choisir, surtout ne pas choisir", propose ici un roman d'amour qui apparaît comme une fable symbolique. Le médecin poète, "intellectuel à l'échine docile", pétri de paradoxes, qui condamne et accepte la violence, est le reflet des tourments d'un auteur, "équilibriste entre sa chère Russie et le bolchevisme". Tout comme peut l'être aussi Lara, Larissa Fiodorovna Antipova, "celle qui porte une faille pour toute la vie", qui est déchirée entre sa faute originelle et sa pureté ; comme l'est encore son époux Pacha, Pavel Pavlovitch Antipov, alias Strelnikov, que son "don de pureté morale et d'équité", exempts de tolérance du cœur et d'intuition, mèneront aux pires excès.
   
   Admirable roman qui n'est pas celui des "justes, ceux qui ne sont jamais tombés, qui n'ont jamais fait un écart." Pour ceux-là, "leur vertu est morte, elle a peu de prix." En effet "la beauté de la vie ne [leur] a pas été révélée" (p. 511). Un des thèmes récurrents de Pasternak n'est-il pas celui de la vie, déjà exprimé dans "Ma sœur la vie"? Et Youri, alors qu'il critique Ma sœur la vie"les promoteurs de la révolution [qui] n'aiment que le tohu-bohu et les chambardements, affirme : "L'homme est né pour vivre et non pour se préparer à vivre. Et la vie elle-même, quoi de plus précieux, de plus enivrant?" (p. 385) Ma sœur la v/ie
   
   Amour de la vie, opiniâtreté à vivre, qui se trouvent remarquablement exprimés dans ce passage où Youri Jivago, de retour à Iouratine après ses dix-huit mois passés chez les partisans, assimile la Russie à Lara : "C'est une soirée de printemps. L'air est tout piqué de sons. Les voix des enfants qui jouent sont éparpillées un peu partout comme pour montrer que l'espace est palpitant de vie. Et ce lointain, c'est la Russie, cette mère glorieuse, incomparable, dont la renommée s'étend au-delà des mers, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques! Oh, comme il est doux d'exister! Comme il est doux de vivre sur la terre et d'aimer la vie! Oh, comme l'on voudrait dire merci à la vie même, à l'existence même, le leur dire à elles, et en face.
   Oui, Lara, c'est tout cela. Puisqu'on ne peut communiquer par la parole avec ces forces cachées, Lara est leur représentante, leur symbole. Elle est à la fois l'ouïe et la parole offertes en don aux principes muets de l'existence." (p. 501).

   
   On retrouve l'expression de cette conception au moment où le docteur Jivago contemple la forêt lors de son séjour forcé dans la milice des Bois. A la contempler, "c'est comme si l'esprit de la vie entrait à flots dans sa poitrine, traversait tout son être et faisait jaillir des ailes de son dos". Il revoit le visage de Lara, dont il chuchote le prénom : "Et ce murmure s'adressait à toute sa vie, à toute la terre, à tout ce qui s'étendait devant lui, à l'espace illuminé par le soleil." (p. 442).
   
   Strelnikov, lorsqu'il rencontre pour la seconde et dernière fois Jivago à Varyniko, la veille de son suicide, reconnaît aussi à la jeune femme cette capacité à incarner les beautés et les tourments du monde. Evoquant son épouse alors qu'elle était lycéenne, il dit : "C'était une petite fille, une enfant, mais on pouvait déjà lire sur son visage, dans ses yeux, l'alarme du siècle, son inquiétude. Tous les thèmes de l'époque, toutes ses larmes et toutes ses offenses, toutes ses impulsions, tout son ressentiment accumulé et toute sa fierté étaient inscrits sur son visage et dans son allure, dans ce mélange de modestie virginale et de sveltesse audacieuse. On pouvait accuser le siècle en son nom, par ses lèvres. […] Cela ressemble à une prédestination, à un signe du destin. Il fallait posséder cela de naissance, y avoir droit." (p. 588).
   
   Ce don de la vie, Youri Jivago le possède aussi au plus haut degré, ainsi que le lui révèle Anna Ivanovna Groméko, la mère de son épouse Tonia, et qu'il guérit au début du roman. Reconnaissant son talent, elle lui dit : "Et le talent, au sens le plus haut et le plus vaste, c'est le don de la vie." Et Youri l'exprime dans le poème qu'il écrit alors qu'il est victime du typhus "Deux petites phrases vaguement rimées l'obsè[dent] alors :
   "La joie de Le toucher
   Il faut se réveiller "
   

   C'est ainsi qu'il revient à la vie : "Et l'enfer, la perdition, la mort sont heureux de Le toucher, mais aussi le printemps, et Madeleine, et la vie. Il faut se réveiller et se lever. Il faut ressusciter." (p. 268).
   
   De ce roman des ruptures, nombre de scènes demeurent en mémoire : l'arbre de Noël chez les Sventitski, quand Lara tire sur Komarovski, la danse du vieux Juif moqué par un jeune cosaque, le voyage hallucinant de Jivago et des siens vers Varyniko, la mort du jeune garde blanc tué par Jivago, la venue dans les lignes des partisans d'un malheureux, amputé du bras droit et de la jambe gauche par les Blancs en représailles, les nuits à Varyniko tandis que dehors hurlent les loups...
   
   Toute l'œuvre m'apparaît marquée par ce quelque chose de radical que définit Youro Jivago devant son beau-père Alexandre Alexandrovitch : "Dans cette façon de tout pousser jusqu'au bout, sans rien craindre, il y a quelque chose de bien russe et qui nous est familier depuis longtemps. Quelque chose de l'implacable luminosité de Pouchkine, l'Annonciateur, de l'impeccable fidélité au réel d'un Tolstoï."
   
   Mais au-delà des douleurs des séparations amoureuses et des excès de la révolution, demeure cette foi en la vie que le poète Jivago exprime dans l'avant-dernier quatrain de "La noce", le onzième des vingt-cinq poèmes, qui clôturent le roman :
   "Et la vie, est-ce autre chose
   Qu'un instant sans poids,
   Que se fondre en tous les autres
   Comme en don de soi? "
   

   
   NB : Les références renvoient à l'édition Folio, n°79
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critique par Catheau




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Debout! les damnés de la terre
Note :

   C’est toujours la même chose. Il suffit que j’ouvre un roman russe et, en moins de vingt pages, je suis emmêlé dans une multitude de personnages dont je n’arrive pas à déterminer qui est qui, leur noms se ressemblant comme un slave ressemble à une autre slave. Les truc-évitch et les chose-ovna m’embrouillent suffisamment pour que je me perde ensuite dans un organigramme familial où l’arrière petit neveu, fils de la tante par alliance du grand-père, est marié avec la cousine germaine qui aime en secret le filleul de l’oncle du demi-frère. Parfois, vers la fin du roman, j’arrive à démêler l’écheveau tarabiscoté de ces relations aussi touffues qu’un labyrinthe qui ne mène nulle part. Dans le cas présent, ça se complique encore par l’octroi sans réserve de pseudonymes, noms de guerre forcément. Car l’action se déroule autour des années 1917-1919 en Russie orientale, la Sibérie en un mot. Autant dire un endroit et une période où je n’aurais pas aimé y passer mes vacances.
   
   Du Docteur Jivago, j’ai le souvenir d’une chanson (Lara’s Theme) composée par le papa de Jean Michel Jarre mais pas la moindre réminiscence de l’intrigue - à part une belle, puissante et, forcément, tragique histoire d’amour. A la lecture du roman, cette romance est noyée sous d’innombrables considérations. Ca foisonne de partout. Hormis le fait que "Jivago" est un formidable témoignage des premiers mois de la Révolution d’Octobre, de la guerre entre Rouges et Blancs, de la confusion qui régnait dans une Russie malmenée entre deux totalitarismes et des conditions de vie déplorables (famine, exil voulu ou forcé, camps, guerre civile), Boris Pasternak s’en donne à cœur joie dans toutes les directions possibles.
   
   C’est quasiment un précis de politique appliquée, un ouvrage d’ethnologie et de sociologie mais aussi s’élançant vers de profondes réflexions théologiques et philosophiques sans oublier les sentiments humains. Ainsi on ne peut être d’accord avec l’idée que la jalousie ne s’applique qu’aux rivaux pour lesquels on éprouve du mépris. On ne peut être jaloux d’un concurrent qui jouit de notre admiration. Les rapports entre Jivago et Strelnikov, l’un amant l’autre mari officiel de Lara sont éloquents. Reste d’amples descriptions de ce far-west, pardon, far-east aux envolées lyriques qui donnent de l’espace au récit, comme un paysage s’ouvre parfois entre les montagnes pour dégager une vue portant au-delà de l’horizon.
   
   Bien entendu, de tels débordements ne s’avalent pas d’un trait. On est quelquefois perdu, désorienté et parfaitement enfoui sous le déferlement de tant d’idées, égarés dans des scènes fortes qui s’enchainent sans temps mort, d’autant que Pasternak ne s’embarrasse pas trop à faire du lien entre les différentes scènes. On passe parfois du coq à l’âne. Ainsi, je n’ai pas compris l’épilogue, situé vingt ans plus tard, au cœur d’une autre guerre. Mais j’y travaille. Je ressortirai ce roman-fleuve d’ici un an ou deux… En préambule à une autre signature incontournable : Soljenitsyne.

critique par Walter Hartright




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