Lecture / Ecriture
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La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint
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Jean-Philippe Toussaint est un écrivain belge de langue française, né en 1957 à Bruxelles.

La vérité sur Marie - Jean-Philippe Toussaint

La vérité sur les spaghettis à la sauge (de Marie)
Note :

   Indifférente à la chronologie amoureuse de la trilogie que Jean-Philippe Toussaint consacre à Marie (attirance fatale, toujours contrariée, toujours retissée), je reposai "Faire l’amour" sur les rayonnages de ma bibliothèque-chapelle pour commencer directement par "La Vérité sur Marie", soudainement disponible. Autant tout savoir, tout de suite. Non?
   
   Non. Le roman rassemble les récits de trois épisodes de l’histoire du narrateur et de Marie. Leurs retrouvailles une nuit de canicule à Paris, lorsque le nouvel amant de Marie fait une crise cardiaque dans sa chambre. Son départ du Japon avec cet amant quelques mois plus tôt, dans l’avion qui rapatrie un farouche pur-sang rangé des courses. Puis les vacances des deux amants à l’île d’Elbe, tandis que gronde un incendie.
   
   Pas moyen dans tout ça de savoir quoi que ce soit de certain sur Marie, tant le récit s’affirme comme une reconstitution de la réalité par le narrateur obsédé de Marie, jaloux au point de modifier le prénom de son rival et de négliger de corriger son erreur. Marie, dans sa liberté, sa gaieté au milieu du chaos, sa sensualité, est à la fois une femme (désordonnée, incapable de fermer les tiroirs des commodes, assez lunatique pour décider de descendre une commode en pleine nuit à la cave, et qu’il faut s’imaginer vêtue d’un grand tee-shirt et de tongs décorées d’une marguerite) et une déesse inaccessible que nous n’entendons jamais parler, à la fois radieuse et maléfique (je ne peux oublier sa magnifique incapacité à alerter les secours lorsque son amant s’effondre, ou sa façon de foncer au cœur du danger pour sauver son cheval dans l’île en flammes).
   
   L’amour du narrateur et de Marie prend une dimension universelle grâce à la multiplicité des décors dans lesquels les amants se retrouvent et ne semblent jamais déplacés, qu’il s’agisse des rues de Paris, des plages abandonnées de l’île d’Elbe où Marie déguste des oursins, ou du champ de course japonais où le narrateur consomme une barquette de tako-yaki avec le plus grand naturel. Parfois les allusions mythologiques se font un peu insistantes, comme lorsque le narrateur voit Marie et son amant s’éloigner sur un escalier roulant vers des hauteurs qu’il imagine comme des Enfers et qui lui font prédire la mort de l’un des membres du couple. Comme l’escalier, la réécriture d’Orphée est ici un peu mécanique. Mais le roman ménage de belles surprises, de magnifiques scènes comme le morceau de bravoure de la 2e partie, la fuite du pur-sang dans la zone aéroportuaire. Celui-ci se fond soudainement dans la nuit et on ne sait plus trop ce qu’il représente, un ferment de folie, de peur et de liberté dans le ballet bien réglé des assistants japonais, un double de Marie elle aussi si trouble, la rébellion de l’amant qui voudrait ne pas laisser partir Marie… Chaque épisode se voit ainsi déréglé par l’irruption d’une force naturelle, la mort, le cheval ou le feu, qui va lier ou délier les amants. Peu importe en fait tant ils semblent unis aussi solidement que Tristan et Iseut par leur philtre d’amour (ainsi le narrateur nous apparaît-il au début comme l’amant d’une femme nommée Marie qu’il quitte au milieu de la nuit pour rejoindre la véritable Marie, comme Tristan ne pouvait s’imaginer l’époux que d’une autre Iseut).
   
   Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Claude Simon en lisant Toussaint: même importance des chevaux comme manifestation du désir, même transformation mythologique de la réalité, même description très précise de scènes fondatrices, même emploi récurrent du participe présent. Mais un Simon assagi, moins cru, moins brutal dans la superposition des scènes, moins audacieux dans le maniement de la syntaxe. Qui resterait assez envoûtant cependant.
   
   ***
   
   En guise de philtre d’amour, Marie sur l’île d’Elbe ramène des profondeurs de la mer de quoi agrémenter des pâtes alla vongole (chères aux personnages de Marguerite Duras) et jette des feuilles de sauge dans la sauce tomate que prépare son amant.
   
   La vérité sur les feuilles de sauge du jardin, c’est qu’elles ne peuvent pas être, puisque lorsque Marie redécouvre le jardin de son père, les plantes aromatiques en pots sont mortes, il ne reste plus qu’un pied de basilic en pleine terre.
   
   Marie est vraiment une sorcière, aux recettes fantomatiques. Dites-vous que j’ai cuisiné ces pâtes à la sauge, que j’ai jeté subrepticement ces feuilles magiques dans une sauce tomate d’apparence banale, qu’un homme, inconscient de la fatalité à laquelle il se soumettait, a goûté ce plat… Je sais maintenant que je peux lui faire déménager des commodes à 3 heures du matin et qu’il ne se formalisera pas (au contraire, peut-être sera-t-il même attendri) si je mets cet été des vieilles tongs multicolores un peu kitsch. Je tâcherai de ne pas abuser de mon pouvoir.
   Une non-recette pour être fidèle au livre mais écrire quand même un billet culinaire.
   
   
   1 Faire l'amour
   2 Fuir
   3 La vérité sur Marie
   4 Nue
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critique par Rose




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Enthousiaste!
Note :

   Voilà un roman coup de poing, hallucinatoire, qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus. Bâti sur un rythme endiablé, reposant sur une écriture d’une éblouissante précision et dotée d’un pouvoir de séduction extraordinaire, ce roman s’impose comme l’une des œuvres majeures de la rentrée littéraire 2009. Il fut d’ailleurs très justement récompensé par le "Prix Décembre" (qu’on avait parfois connu moins inspiré…).
   
   C’est une forme de malédiction qui semble coller aux basques de Marie, jeune femme aux multiples et troublantes facettes qui font d’elle un personnage énigmatique, déroutant et donc attirant. Une malédiction construite en trois chapitres clairement distincts, décalés dans le temps, comme autant de chemins de traverse à suivre pour découvrir la vérité sur cette femme fragile, sous des apparences trompeusement décidées, qu’est Marie.
   
   Le premier chapitre est en soi une véritable prouesse littéraire. Marie, jolie trentenaire qui vient de se séparer de son compagnon au retour d’un voyage au Japon, vient de faire l’amour avec un homme proche de la cinquantaine. Ecrasée par un été parisien étouffant, la ville cède à un orage dantesque. Soudainement, l’amant s’effondre victime d’une crise cardiaque. C’est à la mort en direct de cet inconnu que nous allons assister sans qu’aucun détail ne nous soit épargné, avec un luxe de précision et un style qui rend de façon haletante l’urgence des gestes et la détresse d’une Marie qui n’a pas d’autre recours que d’appeler à l’aide son ancien compagnon. Le chapitre se conclut sur un étrange et troublant rapprochement de deux êtres qu’on devine tourmentés et encore passionnément attachés l’un à l’autre. Un climat de mystère s’est installé.
   
   Sans transition s’ouvre un deuxième chapitre qui se déroule quelques mois plus tôt. Nous découvrons la rencontre de Marie et de celui qui allait devenir son amant et allons assister à une nouvelle scène de folie. Elle est tout aussi brillamment exécutée que la première et, comme elle, se déroule de nuit, sous un nouvel orage diluvien qui inonde les pistes de l’aéroport Narita à Tokyo. L’amant, éleveur de chevaux de son état, va devoir lutter avec un étalon qui refuse d’embarquer dans le box de chargement et qui, pris de folie, va partir en un galop de légende et au plus profond de la nuit zébrée d’éclairs sur les pistes d’un aéroport aussitôt transformée en enclos de rodéo. On croit que la tension va alors retomber, une fois l’animal capturé, mais JP. Toussaint se lance alors dans une nouvelle épopée associée au récit d’un voyage en soute mémorable et éprouvant pour les nerfs. Fin du chapitre. Un moment de littérature éblouissant et absolument saisissant, qui prend aux tripes.
   
   Le troisième chapitre nous montre Marie, quelque temps plus tard, dans sa petite maison de l’île d’Elbe. Elle y est seule s’occupant de remettre de l’ordre dans un jardin torturé et en s’occupant des chevaux que lui a laissés son père à sa mort. Le compagnon narrateur refait une apparition inattendue. Un jeu trouble de séduction réciproque, jamais consommée, suggestive et insupportable commence. Les conditions sont alors de nouveau réunies pour nous projeter dans une nouvelle scène infernale où un incendie de chaleur se déclenche nuitamment. Une nuit qui hante décidément JP. Toussaint et qui se pose comme autant d’inévitables transitions vers un ailleurs inconnu et inattendu. Là encore, l’auteur sait happer des lecteurs conquis et les plonger au cœur même de la destruction inexorable qui est à l’œuvre.
   
   Trois chapitres pour dire la perte d’un amour, le désir de l’autre toujours présent, et un jeu complexe de séduction qui ne peut progresser que dans le drame que semble déclencher Marie malgré elle. Trois chapitres d’une remarquable densité et d’une maîtrise stylistique devenue rare. Un jeu brillant déroulé sur un rythme effréné, aux confins de l'hallucination.
   
   On en sort abasourdi, enthousiaste aussi et en concluant qu’un grand, très grand livre, est né!
    ↓

critique par Cetalir




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Au trot et au galop
Note :

   Voilà un beau roman d'amour!
   
   
   Amour déclaré pour une Marie par un narrateur dont on ignore tout, au fil d'un récit imprévisible et tourmenté, mené tambour battant comme à l'habitude par Jean-Philippe Toussaint.
   
   A la page 74: "... je ne me trompais jamais sur Marie, je savais en toute circonstance comment Marie se comportait, je savais comment Marie réagissait, je connaissais Marie d'instinct, j'avais d'elle une connaissance infuse, un savoir inné, l'intelligence absolue: je savais la vérité sur Marie."
   
   La longue description (le quart du livre) de l'embarquement du pur-sang Zahir en avion, vrai moment de bonheur littéraire pour le lecteur carrément embarqué, prend une importance telle dans ce récit que l'on souhaite lui trouver sa justification. Peu avant ce départ, dans l'aéroport, le narrateur aperçoit Marie sur un escalator qui s'éloigne peut-être à jamais de lui. Les émotions qu'il doit vivre alors (tues par l'auteur) trouvent un écho sublime dans celles du cheval inquiet, effrayé et malade durant le décollage du 747 sous l'orage.
   
   Un autre cheval paraît dans la dernière partie du récit: Marie a pris en affection la jument Nocciola qui appartenait à son père décédé. Après la mort de la jument dans un feu sur l'île d'Elbe, Marie décide de retrouver le lit de son amoureux. Un peu comme si cette perte définitive d'une part d'elle, la jument du père, cette autre fille du père, l'autorisait à revenir sereine et réconciliée vers son ami:" ...Marie... devant moi dans le noir, se dépouillant de sa dimension imaginaire pour s'incarner dans le réel..."
   

   La liaison temporaire de Marie avec J-C de G. paraît comme l'épreuve qui lui a permis de trouver le chemin vers l'homme qui l'aime.
   
   Avec cet ouvrage, Jean-Philippe Toussaint confirme la verve que nous lui connaissons depuis "La salle de bain". Il est souvent dit que ses personnages se suffisent à eux-mêmes: ils donnent aussi l'occasion au lecteur de leur prêter ses sentiments personnels au travers des scènes intenses éperdument étirées.
   
   Et puisqu'il est question de chevaux, j'ai envie de comparer la lecture de ce livre à une chevauchée au trot et au galop. Peu d'écrivains réussissent à tenir un rythme aussi alerte sans que j'aie envie de lâcher les rênes. Ce sera ma vérité sur l'auteur.

critique par Christw




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