Lecture / Ecriture
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Les âmes grises de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

Les âmes grises - Philippe Claudel

Gris un peu forcé
Note :

   Prix Renaudot 2003
   
   Autour du meurtre d'une petite fille, le narrateur, policier de son état, retrace la vie quotidienne d'un village de l'Est de la France pendant la première guerre mondiale. Les notables sont surtout représentés par le procureur Destinat, homme taciturne, veuf inconsolé et solitaire, retiré dans ce qu'on appelle "le Château"; le juge Mierck, incarnant la bourgeoisie de province à la Flaubert, personnage grossier et antipathique au narrateur. En fait le meurtre de la fillette, "Belle de Jour", fille de l'aubergiste, ranime le passé trouble et lourd du narrateur qui raconte son histoire dans les années 30 et pour qui c'est la seule façon de trouver un sens à sa vie de solitaire le rapprochant ainsi du procureur Destinat. De là ressort une première réflexion sur l'écriture:
   
   A quoi sert tout ce que j'écris, ces lignes serrées comme des oies en hiver et ces mots que je couds en n'y voyant rien? Les jours passent et je vais à ma table. Je ne peux pas dire que ça me plaise, je ne peux pas dire non plus que ça me déplaise. (84)
   
   Comme Destinat le narrateur est veuf, sa femme, Clémence est morte en couches. Comme lui, il vit dans le passé, entouré des fantômes que le chagrin et l'alcool semblent ressusciter, comme lui encore, il est une "âme grise", comme dit son amie Joséphine :
   Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est tout noir ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil...T'es une âme grise, joliment grise,comme nous tous ...(136)
   enfin, comme lui, il se dévoile peu à peu et ils se rejoignent sur l'amour de la beauté que ce soit la fillette ou les jeunes femmes mortes pour qui le temps s'est arrêté et qui ne vieilliront jamais, personnification de la grâce à la fois mystique et romantique.
   [Elles] étaient comme trois incarnations de la même âme, une âme qui avait donné aux chairs qu'elle avait revêtues un sourire identique, une douceur et un feu à nul autre pareils. La même beauté, venue et revenue, née et détruite, apparue et en allée. (272)
   
   Les personnages, dans leur grisaille, sont attachants voire fascinants bien que certaines scènes semblent forcer le trait - notamment celle de la torture du petit soldat Breton par les juges - mais comme c'est sensé être un narrateur qui se confesse, l'auteur se dédouane. Le lyrisme lorgne parfois du côté de Chateaubriand (Attala). Le roman se lit cependant bien - et c'est peut-être voulu - laisse une impression d'inachevé, comme un goût de cendres.

critique par Mouton Noir




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Tout simplement superbe!
Note :

   Un fait divers sordide secoue une petit ville de Province dans le nord est de la France : une fillette âgée de 10 ans, aimée de tous, troisième et dernière enfant de l'aubergiste du village, est retrouvée morte dans le canal.
   
   Nous sommes en 1917 et l'usine emploie tous les hommes du village qui échappent ainsi à la guerre. Mais si les hommes sont épargnés par le conflit mondial, ils sont accablés par la vie : Pierre-Ange Destinat, procureur en retraite, qui vit dans la solitude de son château, ne s'est jamais remis de la mort de sa femme ; le juge Mierk, ennemi juré de Destinat, est un goujat qui réclame des oeufs mollets devant le cadavre de l'enfant. Le narrateur enfin, Matziev, un policier venu exprès de la ville voisine pour l'enquête, n'épargne personne pas même lui-même dans ce récit où il nous délivre petit à petit les secrets et les blessures de chacun des personnages du livre.
   
    A la fois roman historique, enquête policière mais aussi roman d'amour, ce magnifique livre dresse le portrait de personnages tragiques dont les âmes ne sont ni tout à fait noires ni tout à fait blanches.
   
   Grande leçon d'humilité, ce récit à l'écriture sobre, concise, sensible est un des plus beaux que j'ai lus ces dernières années.
   
   Prix Renaudot 2003
   Prix des Lectrices de Elle 2004
   
   "A l'aube nous sommes partis. Clémence s'était levée, nous avait préparé une pleine cafetière brûlante et du vin chaud roulé dans un litron. Sur la porte, elle nous a fait un petit signe, et à moi, à moi seul, un sourire. J'ai fait quelques pas vers elle. J'avais tant envie de l'embrasser, mais je n'ai pas osé, devant Joséphine. Alors je lui ai rendu son signe. Et c'est tout.
   Depuis, il n'y a pas un jour où je n'ai regretté ce baiser que je ne lui ai pas donné."

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critique par Clochette




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Magnifique roman!
Note :

   Il m’a été impossible de reporter ma lecture jusqu’au lendemain. Impossible de refermer ce livre en me disant que je saurais, demain, ce qui était arrivé à tous ces gens. J’ai lu au-delà de deux heures du matin, et en vérité, ça m’arrive rarement. Quelques heures passées avec Philippe Claudel à me dire que tout était là, à sa place pour que la sobriété du style donne une puissance incroyable à ce livre, pour que des destins mineurs deviennent des tragédies et que l’intrigue tourne au suspens le plus saisissant.
   
   Quelle frustration de ne pouvoir rien en dire! A tous ceux qui n’ont pas encore lu ce magnifique roman, je recommande de pas lire ce billet plus avant, qui ne révèlera pas grand-chose, mais trop encore tant il est préférable d’y entrer en n’en sachant le moins possible.
   Tout commence par la découverte du cadavre d’une petite fille par un froid matin de 1917. Elle a été étranglée, elle s’appelait Belle, on l’appelait Belle de jour. Malgré la guerre qui gronde aux portes de ce petit village de l’Est de la France, cette mort accable la population. L’enquête commence.
   Mais le narrateur anonyme, dont on ne comprendra la profession que fort tard dans le livre ne choisit pas de reconstituer les événements chronologiquement. Bien au contraire, les étapes de ce qui tint lieu d’enquête se mêlent à l’évocation de souvenirs plus lointains, au début de la guerre, quand Lysia Verhareine arrive au village pour prendre le poste d’institutrice. Elle est comme une illumination, un bonheur tombé du ciel en cette période déjà funeste. Et pourtant, personne ne sait rien d’elle et personne ne saura expliquer son acte, sauf le narrateur, à la toute fin du roman.
   
   D’une digression à l’autre, Philippe Claudel emporte son lecteur au cœur de tous ces gens. Quelques mots, une mise en situation, et vous voyez le procureur Destinat, le juge Mierck, Clémence ou le docteur Lucy comme si vous les aviez déjà rencontrés. Avec une étonnante force d’évocation et une grande économie de mots, les personnages prennent vie et leurs destins deviennent tout à coup primordiaux. Pris dans la tourmente de l’Histoire, certains vont se montrer grandioses, d’autres mesquins, d’autres vont doucement s’éteindre, comme ce XIXe siècle qui vient agoniser dans les tranchées. Les plus touchants portent au cœur des blessures d’amour que l’auteur esquisse peu à peu par la voix d’un narrateur concerné au premier chef. C’est immensément triste mais tellement juste, tellement naturel et humain que je suis restée en admiration devant la maîtrise de l’auteur. Il n’en fait jamais trop, n’exagère pas certaines scènes pourtant tragiques, ne donne pas dans les clichés de la Première Guerre mondiale. La guerre est à côté, elle teint le paysage et les âmes en gris, elle scelle les destins et raccourcit les rêves, c’est une musique de mort, le chant des canons, qui accompagne les gens dans leur quotidien.
   “J’ai traîné un moment, en ne pensant pas à grand-chose, sinon à Clémence et au petit qui était dans son ventre. J’avais un peu honte d’ailleurs, je m’en souviens, de penser à eux, à notre bonheur, alors que j’étais à marcher près de l’endroit où on avait tué une fillette. Je savais que dans quelques heures j’allais les revoir, elle et son ventre rond dans lequel, lorsque j’y appliquais l’oreille, j’entendais les battements de l’enfant et sentais ses mouvements ensommeillés. J’étais sans doute, en ce jour glacé, le plus heureux de la terre, au milieu d’autres hommes non loin qui tuaient et mouraient comme on respire, tout près d’un assassin sans visage qui étranglait les agnelles de dix ans. Oui, le plus heureux. Je ne m’en voulais même pas.“

   
   Le style de Philippe Claudel traduit toute la rancune du narrateur, un homme qu’on comprend peu à peu au bord de l’abîme. Son style haché, ses digressions, ses interpellations au lecteur traduisent toutes ses difficultés à s’exprimer, à expliciter le drame de sa vie qui forme un tout avec les deux jeunes mortes. L’écriture suit un flot de pensées fébriles et pourtant minutieusement ordonnées de façon à maintenir le suspens jusqu’à la toute fin du livre.
   
   J’ai été totalement saisie par ce livre, le style de Philippe Claudel m’impressionne beaucoup. C’est pourquoi je n’ai pas envie de voir le film qui en a été tiré, j’appréhende la réduction au format bon téléfilm. C’est le style qui fait la force de ce roman, pas l’histoire, je ne préfère pas gâcher l’expérience.

critique par Yspaddaden




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