Lecture / Ecriture
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Et si les œuvres changeaient d’auteur de Pierre Bayard

Pierre Bayard
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  Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?
  Et si les œuvres changeaient d’auteur
  L'affaire du chien des Baskerville
  Enquête sur Hamlet
  Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Pierre Bayard est un universitaire et psychanalyste français né en 1954.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Et si les œuvres changeaient d’auteur - Pierre Bayard

152 pages en bonne compagnie
Note :

   Le thème favori de Pierre Bayard, celui que l’on trouve déjà dans «Comment parler des livres que l’on n’a pas lus», c’est que la lecture d’une œuvre littéraire n’est jamais objective, qu’elle se contente de répéter quelques clichés déjà connus antérieurement sur le texte en question, lecture plus ou moins nuancée par des éléments neuf apportés par le contact avec l’œuvre. Pour lui, on n’entre pas vraiment dans le texte, on ne l’aborde pas sans préjugés, on l’accommode aussi de fantasmes personnels. C’est pour cela qu’il était plus simple de parler d’une œuvre que l’on n’avait pas lue, vu que la lecture ne faisait que compliquer les choses.
   Dans chaque nouveau livre, Bayard tâche de contourner l’obstacle qui empêche la lecture vraie d’une œuvre. A chaque fois, il trouve un obstacle différent. Ici l’obstacle, c’est l’auteur lui-même.
   L’auteur, ou plutôt l’idée que l’on s’en fait, d’après ce que l’on a appris sur lui.
     «  la plupart des des critiques littéraires échangent l’auteur réel contre un auteur imaginaire qui est le produit à la fois de ses rêveries et de son souci de théorisation… ce que nous imaginons de l’auteur nous interdit l’accès à l’écrivain et, ce qui est beaucoup plus grave, à son œuvre».
   Les structuralistes ne voulaient plus tenir compte de l’auteur, et bannissaient toute biographie, voulant tendre vers des lectures inspirées de la linguistique de l’intertextualité et du contexte socio-historique. Les œuvres s’interprétaient les unes par rapport aux autres.
    
   Pierre Bayard réinterroge la notion d’auteur (ce qu’il fit déjà dans «Le plagiat par anticipation») d’une façon ludique, proposant un nouveau «jeu» à chaque fois, pour assouplir la rigidité attachée aux préjugés littéraires, et montrer l’incertitude.
   Il s’agira donc ici de lire les œuvres en faisant comme si elles avaient été écrites par d’autres auteurs.
   L’idée n’est pas neuve, Bayard la tient de Borges, et il ne s’en cache pas. Pour l’auteur du «Plagiat par anticipation» il n’y a rien de neuf, mais il peut y avoir de nouvelles manières de dire, qui changent les donnes , ou entraînent d’autres questions.
     «  Décider de faire d’un auteur une métaphore active en lui attribuant les œuvres d’un autre permet d’abord d’aller beaucoup plus loin dans la perception et la représentation des points communs entre les deux auteurs ».
    
   Les premier chapitres vont examiner des attributions déjà imaginées par d’autres commentateurs: ce serait une femme écrivain qui aurait écrit l’Odyssée (hypothèse émise par Samuel Butler, écrivain anglais un peu oublié), attendu que dans l’Odyssée, ce sont les portraits et agissements de femmes qui dominent l’action. Raymond Queneau disait déjà qu’il n’y avait que deux sortes de récit, l’épopée (construit sur le modèle de l’Iliade) et le roman (construit sur le modèle de l’Odyssée). Le roman serait-il donc inventé par les femmes?
   
   On va aussi relire les pièces de Shakespeare comme si l’auteur en était Edouard de Vere, aristocrate lettré, cité plusieurs fois comme possible auteur de certaines pièces de ce Shakespeare dont on sait peu de choses, dont on croit savoir qu’il ne savait pas assez de latin de grec et d’histoire pour avoir écrit autant de bonne littérature...
   
   Pierre Bayard a déjà écrit un livre sur Hamlet. Si vous l’avez lu, vous savez déjà que pour lui, Claudius n’est pas l’assassin du papa…
   Vous n’allez donc pas vous étonner de cette nouvelle fantaisie shakespearienne.
   
   Pour ce qui est du Dom Juan œuvre supposée de Corneille, j’avoue que je n’ai pas été surprise par la lecture proposée par Bayard d’un Dom Juan tragique, connue depuis longtemps. Mais la confrontation entre Corneille et Molière est intéressante.
    
   L’Etranger par Kafka ?
   Nous sommes dans l’univers de la Faute. Meursault est coupable et accusé dès le départ par la société tout d’abord, et petit à petit il va adhérer à cette culpabilité jusqu’à commettre un vrai meurtre afin de pouvoir être jugé et même mis à mort. Tout cela parce qu’il n’a pas intériorisé cette culpabilité, et ne sait pas de quoi il est coupable. la société, elle, le sait, et le fait savoir au lecteur: il enterre sa mère sans émotion, il profite de son amie Marie mais ne l’aime pas, il n’aime pas son travail et refuse de monter dans la hiérarchie…
   Pour l’Etranger, je ne l’ai jamais lu comme s’il était de Camus ou de Kafka; j’ai l’impression de l’avoir écrit moi-même il y a très longtemps. Inutile de me demander ce qu’en dit Bayard; je ne peux pas le savoir…
   En revanche, "Autant en emporte le vent" écrit par Tolstoï vaut le déplacement, ainsi que "le Cri" peint par Schumann.
   
   Un jeu qui peut paraître déconcertant, des chapitres inégaux (je préfère le premier et les deux derniers) mais dans l’ensemble, de l’humour, des idées, un réel amour de la littérature. Avec Pierre Bayard, on est toujours en bonne compagnie.

critique par Jehanne




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