Lecture / Ecriture
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En attendant les barbares de John Maxwell Coetzee

John Maxwell Coetzee
  Elisabeth Costello : Eight Lessons
  Michael K. , sa vie, son temps
  Disgrâce
  L'été de la vie
  En attendant les barbares
  L’âge de fer
  L'abattoir de verre

John Maxwell Coetzee est un écrivain sud-africain de langue anglaise naturalisé australien. Il est né en 1940 au Cap. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 2003.

En attendant les barbares - John Maxwell Coetzee

La nature humaine
Note :

   Mon troisième roman de cet auteur sud-africain (Prix Nobel de la Littérature) après «Le Maître de St. Petersbourg» et , surtout,  «La Disgrâce» qui m’a marquée durablement!
   
   L’action se déroule ici dans un «Empire» qui n’a pas de nom, mais bien sûr nous pensons à l’Afrique du Sud. Du cadre extérieur, nous apprenons tout juste qu’il s’agit d’un petit bourg dans les Marches, aux portes du désert, loin de la capitale. Nous ignorons également à quelle époque se situe le récit, il reste volontairement intemporel. Et, connaissant le contexte sud-africain, nous supposons que bon nombre des personnages doivent forcément être noirs, mais nulle part la couleur de la peau n'est mentionnée… tout ceci donne une sorte de validité universelle à l’histoire, caractéristique de beaucoup de livres de Coetzee qui, bien qu’étant en désaccord avec le régime de l’apartheid, refuse de prendre parti et de devenir un porte-drapeau des abolitionnistes.
   
   Le personnage central ici est un homme vieillissant qui administre le petit bourg cité plus haut. Tout le monde l’appelle «Le Magistrat». C’est lui qui parle ici à la première personne et nous conte son existence paisible, en osmose avec cette terre aride, son histoire et ses habitants. Sa ville ne connaît pas de problèmes. Jusqu’au jour où un enquêteur arrive de la capitale pour évaluer le risque d’invasion de l’Empire par les «barbares», c'est-à-dire les peuples nomades qui vivent non loin dans le désert. Les méthodes de l’enquêteur se révèlent peu originales: on capture quelques individus, on les soumet à la torture jusqu’à ce qu’ils avouent tout ce que l'on veut, et on utilise leurs «aveux» pour partir en croisade contre «l’ennemi», entraînant tout un peuple dans une folie qui deviendra autodestructrice.
   
   L’arrivée des troupes de l’Empire constitue le tournant dans la vie de notre Magistrat qui, impuissant, est obligé d’assister à la transformation de son petit bourg en contrefort totalitaire. Il est bientôt écarté de son poste et enfermé pour entente avec l’ennemi. En effet, il ne peut s’empêcher de souhaiter parfois «que ces barbares se soulèvent et nous donnent une bonne leçon, pour que nous apprenions à les respecter». Son refus de tolérer les exactions des représentants de l’Empire devient de plus en plus évident. Le NON qu’il oppose à la lapidation de quatre prisonniers, scelle son sort. Il entame une descente aux enfers qui connaîtra toutes les nuances de la torture, jusqu’à la déshumanisation totale…
   
   Le récit est saisissant! D’autant plus que notre magistrat ne perd jamais sa lucidité et qu’il analyse avec une grande justesse tous les comportements, y compris le sien. Rien n’est blanc, rien n’est noir. Très étonnantes, ces pages où il cherche à comprendre l’animosité de ses geôliers, de se mettre à leur place pour ausculter l’image qu’ils ont de lui; où il s’accuse lui-même de leur avoir permis de le faire ressembler chaque jour davantage à un animal ou une «machine rudimentaire».  Absolument remarquable, le moment où il s’interroge sur le sens du mot JUSTICE, et véritablement déchirante, la scène où quelques «barbares» sont torturés en public; public qui devient à son tour tortionnaire, allant jusqu’à encourager une petite fille à battre des hommes adultes! «Le spectacle de la cruauté corrompt le cœur des innocents!»
   
   Notre Magistrat perdra certes sa santé, mais jamais son humanité ni sa distance de réflexion. Or, il n’a rien d’un héros pour autant. Il est simplement humain, dans le bon sens. Pour nous, il est d’autant plus crédible et touchant. Et le message que Coetzee nous fait passer à travers lui est d’autant plus poignant. Un très très grand livre que, personnellement, je classe à côté de Gao!
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critique par Alianna




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La vérité ne suffit pas
Note :

   Le système colonial a souvent provoqué chez ses promoteurs une psychose de la rébellion des peuples colonisés. Le pouvoir colonial traquait inlassablement les mouvements séditieux et les combattait avec une brutalité incontrôlée. La paranoïa qui sévissait à sa tête tendait à gagner le corps entier dans des répressions d’actes jugés hostiles, même à l’encontre des populations les plus paisibles. Ces campagnes ont trop souvent débouché sur des massacres qui rendaient la coexistence avec les peuples conquis impossible à soutenir durablement. De telles mobilisations guerrières n’ont pas eu lieu de façon permanente, mais la surveillance et la répression maintenaient le système colonial et, quand la citadelle se sentait assiégée, elle répondait à "l’agresseur" avec une violence disproportionnée. J.M. Coetzee met en scène cette folie coloniale dans son roman "En attendant les barbares" avec une acuité remarquable.
   
   Dans un empire aux frontières non précisées, un avant-poste situé dans le désert est administré par un magistrat vieillissant et humain, trop humain. Le fantasme de la rébellion né chez les dirigeants de l’Empire les a conduits à diligenter une expédition de maintien de l’ordre. Le face à face entre le magistrat et le colonel qui dirige le détachement est tendu : le premier tente d’expliquer qu’il est entouré de paisibles nomades qui conduisent leurs troupeaux au gré des saisons, quand le second conclut à une dangereuse inconscience de son interlocuteur, qu’il envisage de neutraliser.
   
   Les premiers nomades rencontrés par le bataillon militaire sont faits prisonniers et sauvagement torturés. Le magistrat réagit.
   
   Ce qui est admirable dans cette figure de magistrat trop faible, c’est sa conscience du rôle ambigu qu’il joue sur cette scène tragique : "Car je n’étais pas, comme j’aimais le penser, l’indulgent contraire hédoniste du froid et rigide colonel. J’étais le mensonge que l’Empire se dit à lui-même quand les temps sont aisés, et lui la vérité que dit l’Empire quand soufflent les vents rudes, pas plus, pas moins."
   
   Comme souvent chez J.M. Coetzee, les personnages vulnérables, blessés, accouchent d’une parcelle de vérité qui ne les a pas secourus.

critique par Jean Prévost




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