Lecture / Ecriture
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Les amandes amères de Laurence Cossé

Laurence Cossé
  Vous n’écrivez plus ?
  Au Bon Roman
  Les amandes amères
  La Grande Arche

Laurence Cossé est une écrivaine française née en 1950.
Elle a été journaliste, critique littéraire (Le Quotidien de Paris) et producteur-délégué à France-Culture.

Les amandes amères - Laurence Cossé

Intelligent et scrupuleusement honnête
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Edith, Parisienne, traductrice, mariée mère de famille, se voit un jour proposer les services de Fadila, Marocaine de 65 ans comme femme de ménage. Elle l’embauche, la faisant ainsi entrer dans son intimité. Fadila travaille bien, quoique selon des normes pas vraiment européennes, (elle m’a un peu fait penser à la bonne de «La porte» de Magda Szabo, en moins brutale toutefois). Edith s’intéresse à elle et découvre peu à peu sa vie. Elle découvre en particulier que son existence est gravement compliquée du fait qu’elle ne sait absolument ni lire, ni écrire. Assez légèrement, elle lui lance «Je vous apprendrai». Son très jeune fils vient d’apprendre à lire comme en se jouant et elle ne doute pas de venir à bout de cette tâche, même si cela doit être plus difficile pour une adulte d’âge déjà mûr.
   Consciente cependant qu’elle ne peut se lancer à la légère dans une opération aussi importante, elle potasse tout ce qu’elle peut trouver comme littérature pédagogique – papier et virtuelle- sur l’apprentissage de la lecture - et de l’écriture qui, non, ne va pas de soi- chez une adulte maîtrisant déjà fort mal la langue orale en français. Elle constate tout de suite que les choses sont complexes et que par exemple, pour commencer, la simple distinction entre illettré et analphabète peut donner lieu à bien des exégèses. Mais au fond, on s’en fiche, que Fadila soit l’une ou l’autre, le principal est qu’elle cesse de l’être. De même la grande guerre entre méthode globale et méthode syllabique, qui excite tant et surtout des théoriciens qui n’essaient pas dans les faits d’apprendre à lire à qui que ce soit, a vite fait de montrer à quel point elle est dénuée de bases solides.
   
   Ce roman est tout à fait captivant pour qui s’intéresse aux processus d’apprentissages et en particulier ceux de la lecture. Il devrait à ce titre passionner tous les parents et instituteurs et –trices, et même tous ceux qui s’intéressent à l’écrit ou au cerveau humain. Car Laurence Cossé n’a pas cédé le moindre pouce à la facilité romanesque ou à la démagogie. Elle analyse un à un et jusqu’au moindre détail, les points d’achoppement, les progressions, les régressions, tente à chaque fois d’en comprendre les raisons pour multiplier les premières et venir à bout des secondes. Edith, son personnage, vit cela comme un défi intellectuel (vision qui m’a semblé tout à fait juste). Jamais elle ne perd son calme, jamais elle ne se décourage, elle garde toujours une vision intellectuelle des choses. Elle veut constamment comprendre les problèmes pour les maîtriser. Son dévouement est total, mais elle ne fait pas entrer en jeu ses émotions. Elle sait que les relations d’enseignement doivent reposer sur autre chose. Elle dissimule ses déceptions et ses craintes et affiche en permanence un bel optimisme bien positif.
   
   Et pourtant, plus le temps passe, mieux elle mesure l’ampleur des difficultés auxquelles elle se heurte. Il n’y a rien dans les réflexes intellectuels de Fadila qui la prépare à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Mieux, il s’y trouve bien des choses qui y font obstacle. Edith ignorait tout de ce qui fait le socle de nos écoles maternelles et qui est désigné par les pédagogues sous le nom de «pré-requis»: ces multiples apprentissages de la petite enfance qui ont l’air de détails (tenir un crayon) ou encore l’air d’être sans rapport (avoir le sens du rythme) et qui sont en fait indispensables à l’apprentissage de la lecture. Acquis, cette dernière se fera avec la plus grande facilité, non acquis, elle ne se fera pas ou mal, ou très difficilement. Mais de toute façon, même si Edith avait su qu’il fallait avant tout en passer par là, peut-on encore acquérir cette formation basique, ces réflexes du cerveau à 65 ans? Eh bien, rien n’est moins sûr. Et ce serait tricher et amoindrir le propos que de nier ce fait.
   
   Une histoire qui ne connaitra donc pas de happy end, et j‘en rends grâce à l’auteur! Plus encore, une histoire à laquelle Laurence Cossé a donné une fin qui montre à quel point la capacité de lire et d’écrire peut-être primordiale pour l’homme et pas seulement d’un point de vue pratique comme de signer son nom ou lire celui d’une station de métro, mais vraiment pour être homme pleinement.
   
   Je n’ai pas du tout aimé l’écriture tout au présent et que j’ai trouvée sans grâce, tout à fait comme je ne l’aime pas, exemple dès l’incipit :
   "On sonne à la porte. Edith travaillait, sur la table de la salle à manger. Je ne bouge pas, se dit-elle, la barbe. Qui ça peut-il bien être? Il fait presque nuit. Mais elle s’est levée, elle va ouvrir. C’est Aïcha, tout sourire, la gardienne du 31, accompagnée d’une femme plus âgée.»
   quand je lis ça j’ai immédiatement comme une grosse envie de refermer le livre! Mais j’ai bien fait de m’en abstenir car cela n’en reste pas moins de l’excellent travail. On est plus près de l’examen clinique que d’une grande vague romanesque, mais c’est aussi un livre très intelligent et scrupuleusement honnête. Et c’est captivé que le lecteur suit pas à pas Edith à travers les embûches, dans ses tentatives de résoudre l’énigme de ce non-apprentissage.
   A lire.
    ↓

critique par Sibylline




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Edith. Fadila. Le visage de l’altérité
Note :

   Edith est traductrice. Un soir, Aïcha, "une figure du quartier", sonne à sa porte. A ses côtés, une femme plus âgée: c’est Fadila, sa mère, qui cherche du travail. Edith l’engage pour quelques heures de ménage. Très vite, Fadila lui confie, avec ses mots, qu’elle ne sait ni lire ni écrire: elle n’a jamais été à l’école au Maroc, d’où elle est originaire. Edith a alors l’idée de lui apprendre à lire et à écrire le français. Un tel apprentissage, si rude, exigeant, douloureux est-il possible à 65 ans?
   
   D’un côté, il y a Edith, française, dont le métier est de manier les mots, qui sait faire dialoguer des langues différentes. D’un autre, il y a Fadila, d’origine marocaine, qui n’a pas été scolarisée, dont le français oral semble hésitant et approximatif. Une altérité radicale. Malgré tout, une relation va s’instaurer entre ces deux femmes, autour d’un savoir - la lecture-écriture du français - que l’une essaie d’apprendre à l’autre.
   
   Cette relation se décline majoritairement sous un angle didactique. L’auteure explore les méthodes qu’essaie de trouver Edith pour enseigner à son élève un contenu de savoir bien spécifique, relatif au français. Etant béotienne en la matière, elle progresse de manière empirique et réajuste ses méthodes en fonction des réactions de Fadila. Edith apprend beaucoup de son apprenante, de la manière dont elle réagit et s’approprie ce savoir. L’exposé des méthodes employées, très pertinent en soi et instructif pour le lecteur, m’a semblé particulièrement froid et abrupt: le ton paraît très objectif, laissant filtrer peu d’émotions, notamment au début. Edith semble malgré tout attachante dans la mesure où son humanité transparaît en creux dans ses doutes, ses questions, ses réajustements continus.
   
   Malgré toute la bonne volonté d’Edith, Fadila résiste: l’apprentissage n’est pas si linéaire que la formatrice l’espérait. Elle est bien souvent déroutée par les comportements de son apprenante: un mot dont la reconnaissance visuelle ou encore l’écriture avaient pu s’opérer un jour ne peut plus être lu ou écrit le jour suivant. Et puis, Fadila n’est pas assidue et cela rend la tâche d’Edith encore plus difficile. Derrière cette résistance, ces comportements qui déroutent, quelques affects se font jour: Edith interroge Fadila sur sa vie au Maroc, son enfance, son histoire. Cette femme essaie de mettre en mots, avec ses mots si hésitants et heurtés, des fragilités, des failles qui ont tissé sa vie. Fadila est une femme à laquelle on s’attache beaucoup. Une réflexion d’Edith, à propos du manque de régularité de son apprenante, m’a beaucoup touchée:
   "Une demi-heure serait le minimum, une demi-heure tous les jours. Comment demander cela à une femme lasse et révoltée qui se voit comme une vieille femme? Une femme déracinée, seule le soir dans une chambre minuscule, qui ne peut pas éteindre la télévision sous peine d’être happée par l’angoisse." (p. 166)
   
   Edith interroge ici le sens de cet apprentissage, si coûteux, pour cette femme âgée, en souffrance. Par ailleurs, elle semble se poser la question suivante, face à Fadila: comment enseigner à un autre si radicalement éloigné de moi, à la fois sur le plan des savoirs et sur le plan culturel?
   
   Le final, sur le mode de "l’alpha et de l’oméga" d’un échec, m’a beaucoup déçue: il m’a semblé brutal, abrupt, ne laissant place qu’au pessimisme et à la résignation. Laurence Cossé a-t-elle voulu dire à ses lecteurs qu’une personne analphabète âgée ne peut apprendre à lire et à écrire? Qu’en est-il de l’éducabilité de tout être humain?
   ↓

critique par Seraphita




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B.A ... BA
Note :

   Edith est interprête et traductrice, épouse et mère heureuse, aisée. Fadila, elle, est marocaine, âpre et femme de ménage. Quand Edith se rend compte que Fadila ne sait pas lire, elle lui propose de lui apprendre. Sans réellement réaliser qu'elle s'engage sur un chemin qui ne sera pas de tout repos.
   
   Si je dois reconnaître une qualité au dernier roman de Laurence Cossé, c'est de rappeler que ce qui nous paraît si facile, tellement évident n'est jamais que le fruit d'un apprentissage, d'automatismes tellement bien enracinés qu'ils semblent naturels. La manière de relier les lettres, d'agencer les chiffres, de manier des abstractions, autant de choses qui sont profondément culturelles, parfois générationnelles, souvent sociales et qui mettent en lumière le fossé entre ceux qui savent manier les mots et les concepts et ceux qui ne le peuvent pas faute d'avoir appris suffisamment tôt. C'est le cas de Fadila, et d'autres.
   
   "Les amandes amères" est une histoire forte, grâce à Fadila, tour à tour crispante, admirable, attendrissante, exaspérante, dont on découvre au gré des découvertes d'Edith la vie peu commune. Un beau personnage qui n'a pas suffit à mon grand regret à faire pour moi de ce roman autre chose qu'un pensum heureusement vite terminé. Quelque chose n'a pas fonctionné: le personnage d'Edith, leur amitié, les interminables considérations techniques, le style, la fin au goût de déjà lu baclé de surcroît. L'ennui m'a gagnée quand j'aurais aimé être emportée par l'émotion comme avec "Au bon roman". A mon sens, mieux vaut lire sur le thème le superbe "B.a.-Ba". de Bertrand Guillot.
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critique par Chiffonnette




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Élève atypique
Note :

   "C'pas moi, j'pleure, c'est mon cœur."
   
   Fadila est "une femme lasse et révoltée qui se voit comme une vieille femme", "une femme déracinée", elle a quitté le Maroc, et qui surtout ne sait ni lire ni écrire, ce qui lui complique bien évidemment la vie et la rend dépendante des autres.
   A cette humiliation, s'ajoute la solitude d'une chambre minuscule où elle ne peut qu'angoisser. Tout ceci, Edith, maîtrisant parfaitement les mots (car elle est interprète et traductrice ) qui l'emploie pour quelques heures de ménage, le découvrira petit à petit. Sur une impulsion, la française propose à Fadila de lui apprendre à lire et à écrire.
   
   Mais la tâche est rude car d'une part on ne s'improvise pas formatrice et d'autre part parce que Fadila ne progresse pas de manière continue. Ce qui est acquis ne l'est jamais définitivement, et le caractère alternativement rude et plein de douceur de l'élève ne facilite pas les choses. Au fur et à mesure de leur relation, Edith reconstruit, petit à petit, le parcours d'une femme perpétuellement blessée, tandis qu'en parallèle se constitue le récit d'une amitié chaotique, tour à tour rugueuse et cocasse, car Fadila est surprenante à plus d'un égard!
   
   Un roman qui brosse le portrait d'une femme digne que la vie n'a pas épargnée et qui ne dispose pas du pouvoir des mots pour échapper à l'inquiétude qui la taraude. Un récit sobre et plein d'humanité.
   
   219 pages profondément émouvantes.

critique par Cathulu




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