Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le serment des barbares de Boualem Sansal

Boualem Sansal
  Le village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller
  Harraga
  Rue Darwin
  Le serment des barbares
  2084 - La fin du monde

Boualem Sansal est un écrivain algérien né en 1949.
Après une formation d'ingénieur et un doctorat d'économie, il a été enseignant, consultant, chef d'entreprise et haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie algérien. Il est limogé en 2003 pour ses prises de positions critiques contre le pouvoir en place particulièrement contre l'arabisation de l'enseignement.
Il vit toujours en Algérie.

Le serment des barbares - Boualem Sansal

Traumatismes
Note :

   Subjugué par "Le Village de l'Allemand", j'ai voulu voir en quoi consiste le roman qui a fait connaître le romancier de Boumerdès appelé Boualem Sansal. Il s'agit du "Serment des Barbares" publié en 1999. 
   
   Le récit nous transporte à Rouiba en banlieue d'Alger. Deux hommes viennent d'être assassinés, un riche et un pauvre. L'enquête sur la mort d'Abdallah, un pauvre ouvrier agricole, est confiée à l'inspecteur Larbi, un vieux policier intègre. Elle ne suffit pas à mobiliser son esprit et son temps. La curiosité est un admirable défaut chez cet homme: il regardera donc aussi du côté du riche bazari qu'on a bien curieusement tué chez lui, comme Abdallah. Ce qui, dans l'esprit du flic, ne paraît pas conforme aux méthodes des terroristes barbus. Le tueur sera éliminé avant qu'il ne tue une troisième fois, mais ce n'est pas ça qui garantit que l'inspecteur Larbi pourra vivre une retraite heureuse. En fait l'enquête policière est indispensable mais elle n'est pas l'essentiel. Elle sert de trame au récit et jusqu'à la dernière page — mais Boualem Sansal a d'autres intentions que d'écrire un simple polar.
   
   Une vision de l'histoire de l'Algérie contemporaine où l'on cherche à dévoiler des aspects méconnus de la Guerre d'Algérie. La lutte pour l'indépendance n'a pas été le fait du seul FLN qui aujourd'hui en monopolise l'histoire officielle. Boualem Sansal évoque ainsi les maquis de Bellounis, chef de guérilla qui s'opposa au FLN fondé en 1954 par des jeunes impatients qui reprochaient à Messali Hadj la modération du PPA puis du MNA. Des survivants de cet épisode se retrouvent au cœur de l'intrigue. En rapport avec des harkis ou d'anciens colons comme les Villatta rapatriés dans le Languedoc. Avec de la nostalgie pour la prospérité agricole perdue: «Il reste rien de ce paradis colonial. Le béton l'a bouffé et ce qu'il a épargné, les bidonvilles l'ont avalé.» Et bien sûr l'enjeu de la mémoire qui passe par les cimetières.
   
   Une réflexion sur les problèmes de la société algérienne depuis 1962. Le lecteur hexagonal n'est sans doute pas tout à fait surpris quand l'auteur évoque la corruption des dirigeants d'Alger, les fortunes douteuses des bazaris, les mauvais choix industriels, les usines et les bâtiments en ruines ou inachevés, la ruine agricole, le chômage qui en résulte. Mais il y a plus. Nombreux sont les jeunes désœuvrés appelés "hittistes" parce qu'ils s'appuient sur les murs ("hit" en langue populaire d'Alger). Dès lors les barbus surgissent dans ce paysage massacré dont Rouiba est l'illustration, suivis des "tangos" —les terroristes— désignés d'après l'initiale et selon l'alphabet radio bien connu des militaires. Une société algérienne coincée entre le plongeon dans l'archaïsme des barbus et l'envolée dans la modernité, entre la fierté berbère et l'émigration clandestine des "harragas".
   
   Une écriture largement baroque imprègne le récit. Elle se fait entendre dans certains chapitres plus que d'autres: mouvements de foule, sentiments de peur, description de Rouiba, ou de la Casbah d'Alger. D'où parfois le sentiment de longueurs où l'on aurait pu couper aisément 50 ou 100 pages. Si l'on compare avec "Le Village de l'Allemand", on voit que l'écriture de Boualem est devenue plus classique avec moins de phrases longues et de points-virgules. C'était donc un premier roman extrêmement prometteur d'un auteur d'emblée capable d'utiliser avec bonheur les expressions populaires du pataouète aussi bien que des allusions littéraires parfois pastichées, sans compter de nombreuses trouvailles. Voyez ces «putes incroyables, garées dos au mur, capot ouvert…» ou encore ce «misérable F3 qui insulte la vie et les normes AFNOR.»

critique par Mapero




* * *