Lecture / Ecriture
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Avec les pires intentions de Alessandro Piperno

Alessandro Piperno
  Avec les pires intentions
  Inséparables
  Persécution

Alessandro Piperno est un écrivain italien né en 1972.
Il enseigne la littérature française en université.
Il a obtenu le prix du Meilleur livre étranger 2011 pour "Persécution" et en 2012 le prix Strega pour "Inséparables".

Avec les pires intentions - Alessandro Piperno

Voulez-vous jet-setter avec moi?
Note :

    Légèrement irritant parfois mais somme toute plutôt marrant et assurément fort bien écrit voici "Avec les pires intentions", satire pointue de l'Italie à travers le portrait de l'adolescence d'un jeune Romain nanti, qui débute comme un roman un peu branché, qui m'est apparu un peu vain, comme un cocktail survitaminé et poudre aux yeux, avant de prendre une tournure plus grave, mais jamais sérieuse.
   
   Un grand-père opportuniste dans l'Italie fasciste, juif riche puis beaucoup moins. Un père entre deux continents qui prétend avoir vaincu le jet-lag, pardon,les inconvénients des fuseaux horaires, albinos et qui ne voit son fils qu'en vacances. Encore faut-il dire que ces vacances se déroulent par exemple à Positano sur la côte amalfitaine. Il est des étés pires. Daniel, le jeune héros, mal dans sa peau vivant une semi-judéité car sa mère est goy, donc pas bien ici mais mal à l'aise là, a toujours mieux devant lui, son frère ou certains de ses amis, Dav notamment, dont s'est amouraché Gaïa dont lui, le jeune homme est le meilleur ami, le sempiternel confident, vous voyez ce que je veux dire.
   
      Le roman d'Alessandro Piperno (la quarantaine) nous plonge dans les hésitations d'une jeunesse dorée, Dolce Vita des années 90, avec un Daniel qui ferait un excellent client sur le psy d'un divan de la Via Veneto. Ce Daniel Sonnino ne comprend pas pourquoi son oncle Teo, doué et séduisant, a  choisi d'aller vivre "dans ce pays insensé dénommé Israël".Il ne vivra décidément pas comme lui. Dans cette famille de la bonne bourgeoisie juive romaine, les Sonnino, une scintillante et futile existence semble écrite et, comme celle de son père Luca, manteau croisé en cachemire, Porsche Carrera et fréquentation assidue de la business class, attend sûrement Daniel Sonnino. Mais son dilemme identitaire (être juif pour les gentils et gentil pour les juifs) ainsi que sa timidité sexuelle et son incapacité à entreprendre la belle Gaia feront qu'il se cachera toujours un peu derrière son ombre, sorte de second rôle alternatif dans ce beau roman picaresque et réfléchi malgré tout.
   
   Entre Proust et Philip Roth dit l’éditeur. Il y a en effet dans "Avec les pires intentions" une recherche du temps passé et des années de (dé)formation qui font penser à l'un puis à l'autre.

critique par Eeguab




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Juif au milieu des gentils, et gentil au milieu des juifs
Note :

   Ce premier roman d'Alessandro Piperno nous emmène à Rome, chez les riches, pour une description de la bonne société mi-juive mi-catholique, certains voulant oublier, comme par bienséance, les affres du passé, mais tous préoccupés de paraître, d'exhiber leur raffinement et leur "standing". Daniel, le narrateur, présente d'abord sa famille, les Sonnino, établis à Rome : Bepy le grand-père occupant une place de choix. En seconde partie, le temps d'un voyage en avion, il se remémore les déboires et les déceptions de toute sa vie. "Voici l'histoire de ma fin. De ma révolution manquée. De mes démissions de fils à papa. Voici l'histoire du deuxième juif crucifié avec juste raison par une oligarchie de Romains. L'histoire de ma crucifixion, après laquelle je n'allais jamais pouvoir ressusciter. L'histoire de mon expulsion du jardin d'Eden, l'histoire que depuis le début je me proposais de raconter avant de m'égarer dans un labyrinthe de digressions inutiles."
   
   Entre les obsèques du grand-père Bepy et, bien des années plus tard celles de Nanni Cittadini pour lesquelles il rentre en urgence de New York, les souvenirs de Daniel Sonnino alternent entre confessions et galerie de portraits — qui ne se limitent pas comme on le croit d'abord à la première partie du livre. Le style recherché, à la limite parfois de l'ampoulé diront certains lecteurs, contribue à ce qu'on n'abandonne pas ce livre pourtant excessivement statique. On se demande même comment il se fait que ce roman ait eu un large succès en Italie. Sans doute la critique ironique de l'aristocratie romaine à blasons conjuguée à celle des nouveaux riches y est-elle pour beaucoup. Si le grand-père Sonnino ajoute à la fortune la faillite et la fuite, laissant ses héritiers se débrouiller, il reste que le héros de Piperno qui se prend pour un "petit Gatsby" découvre le luxe à Rome comme à Positano. C'est là que Daniel fait connaissance de Gaia, la petite-fille de Nanni Cittadini, l'ancien associé de Bepy. Il lui voue une admiration sans borne et assez sotte, au lieu, comme son ami David de goûter à des jeux interdits avec l'adolescente délurée. Si on lit jusqu'au bout, on saura pourquoi Gaia et Daniel ne se voient plus depuis des années et que de ce fait il n'est pas sûr qu'on le laisse assister aux obsèques du grand-père Cittadini.
   
   Le narrateur que sa maman chérie se figurait recevoir un jour le Nobel à Stockholm n'est qu'un minable anti-héros, il en a bien conscience quand il rencontre à New York tel ou tel ami d'autrefois qui a fait fortune et gardé la forme. "Je me suis présenté devant lui alourdi d'au moins vingt-sept kilos et allégé de cent mille cheveux par rapport à notre dernière rencontre. Je suis là : les yeux mouillés de celui qui mange, fume et boit continuellement pour combler ses vides existentiels, son impuissance érotique et une certaine colère rampante." Cette déglingue avait pris racine il y a bien longtemps, avant même que Gaia ait fêté ses dix-huit ans... Voilà pour le vilain petit canard de la famille Sonnino détonnant au milieu d'une société orgueilleuse bâtie sur l'argent et à l'aise dans le luxe, lui qui se plaint d'être juif au milieu des gentils, et gentil au milieu des juifs.

critique par Mapero




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