Lecture / Ecriture
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Rue Darwin de Boualem Sansal

Boualem Sansal
  Le village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller
  Harraga
  Rue Darwin
  Le serment des barbares
  2084 - La fin du monde

Boualem Sansal est un écrivain algérien né en 1949.
Après une formation d'ingénieur et un doctorat d'économie, il a été enseignant, consultant, chef d'entreprise et haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie algérien. Il est limogé en 2003 pour ses prises de positions critiques contre le pouvoir en place particulièrement contre l'arabisation de l'enseignement.
Il vit toujours en Algérie.

Rue Darwin - Boualem Sansal

Archives familiales
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   La quête des origines, à la recherche de la mère, et à celle du père: voilà me direz-vous un thème autobiographique que les romanciers ont usé jusqu'à la corde depuis des siècles. Boualem Sansal, pourtant, réussit l'exploit de nous persuader que l'exercice en était encore balbutiant. Avec "Rue Darwin" le romancier de Boumerdès — à moins qu'il ne se soit enfin résolu à émigrer comme tous les autres romanciers de son pays — renouvelle le genre en l'accompagnant de mystères qui semblent s'épaissir deux cents pages durant avant que la lumière ne se fasse sur ses origines — du moins celles du narrateur nommé Yazid.
   
   Déjà dans "Le village de l'Allemand" il y avait un héros qui, en enquêtant sur la mort de son frère, finissait par découvrir le passé caché de leur père. Avec "Rue Darwin", la recherche de l'identité du narrateur s'approfondit en quête de l'identité des parents véritables, et par ce biais, en quête de la généalogie d'une famille un peu spéciale.
   « Je découvrais que mon père n'était pas mon père et il venait de mourir; que ma mère n'était pas ma mère et elle venait de disparaître; que ma vraie mère était une inconnue qui m'avait conçu avec des inconnus de passage dans une maison interdite et elle avait disparu à son tour. Ne restait que Djéda et plus tard j'ai découvert qu'elle n'était pas ma grand-mère mais la sœur aînée de ma grand-mère, laquelle n'était pas plus ma grand-mère que son fils n'était mon père.»

   On comprendra petit à petit que le narrateur resté vieux garçon est le dernier rejeton vivant en Algérie d'une tribu aspirée par la diaspora, et dont l'histoire, livrée dans l'intermittence d'un récit de deuils, est comme on dit "haute en couleur".
   
   Vers 1900, le clan des Kadri avait connu un tournant remarquable: la jeune Sadia, dix-huit ans, en devint le chef. Un siècle plus tard, Yazid se souvient de celle qu'on n'appelait que Lalla, bonne maîtresse, ou chère Djéda, chère grand-mère. Elle dirigea jusqu'en 1964 une sorte d'empire féodal et commercial, et à l'époque de l'enfance de Yazid, sa fortune reposait en bonne part sur le premier bordel du pays. Au village, Djéda régnait sur une citadelle doublée d'une grande maison qui abritait les pensionnaires comme Karima ou Farroudja et beaucoup d'autres. Parfois, malgré les avorteuses, l'une de ces filles avait «un accident de travail» et un petit pupille s'ajoutait à la marmaille du «phalanstère». Bien des années plus tard, Karima est une vieille dame qui vit à Alger en compagnie de Yazid alors que ses enfants ont tous émigré. Le cancer menaçant l'existence de Karima, le narrateur l'hospitalise à Paris. Mais l'issue est inéluctable. Au moment où elle meurt, tous ses enfants sont revenus autour d'elle, sauf le plus jeune parti chez les talibans et de ce fait injoignable.
   
   Les souvenirs du narrateur, jouant habilement avec une temporalité éclatée, sont pour l'essentiel construits autour des décès de ses proches. Ceci fait du roman une passionnante interrogation sur la vie et la mort, mais aussi une réflexion sur les véritables liens de parenté. Des liens du sang ou des liens du cœur, lesquels sont les plus forts chez Yazid? Une fois sa mère décédée à Paris, il devra retourner à Alger chercher rue Darwin la clé de ses origines. Il ira écouter la vieille Farroudja, dans ce pauvre quartier de Belcourt où lui-même avait vécu quand Djéda trônait dans un luxueux palais qui avait abrité une reine en exil. La vie de Yazid a ainsi été disloquée entre deux familles qui s'ignorent, il n'a jamais pu dire «maman, je t'aime!» et, «enfant du néant et de la tromperie», il s'aperçoit qu'il a été privé d'un frère, un vrai, éloigné de lui par l'oukaze d'une grand-mère autocrate! Sans compter que la belle Faïza est devenue à sa place le chef du clan Kadri réinstallé en Europe.
   
   En plus du roman familial, "Rue Darwin" s'accompagne d'une double thématique rituelle chez l'auteur. Il s'agit d'une part de la critique de la religion, des imams et des muezzins, et — comme il se doit — de la critique du pouvoir politique algérien de Boumediene à Abdelaziz Ier qui se serait approprié l'ancien palais de sa Djéda et de la reine Ranavalona III par la même occasion rien qu'en manipulant le cadastre.
   
   Pour revenir à la littérature et conclure, il m'a paru que l'écriture de Boualem Sansal s'était simplifiée par rapport à ses plus anciens textes et comme ici l'évocation des morts sert de fil conducteur au récit, on ne reprochera pas à l'auteur d'avoir allégé son style pour la circonstance, bien au contraire. Et comme le dit si bien Dominique, faites une place à ce livre dans votre bibliothèque...

critique par Mapero




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