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L'Art français de la guerre de Alexis Jenni

Alexis Jenni
  L'Art français de la guerre

L'Art français de la guerre - Alexis Jenni

Peindre ou faire la guerre
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   Prix Goncourt 2011
   
   
   Lecture achevée on pousse un ouf de soulagement!… "L'art français de la guerre" c'est l'histoire de Victorien Salagnon, et de trois guerres voire quatre ou cinq. Maquis et la Libération de la France, guerre d'Indochine, guerre d'Algérie: un jeune résistant lyonnais devenu capitaine traverse nos conflits, vivant ce que le narrateur appelle la guerre de vingt ans. Avec "Des Hommes" Laurent Mauvignier s'était contenté de la guerre d'Algérie. Ici l'ambition est plus grande d'autant que comme le dit le narrateur «L'armée en France est un sujet qui fâche.» Le récit est fractionné en séquences, intitulées "Roman" de I à VI et ces séquences sont enchâssées au sein des "Commentaires", numérotés de I à VII, exprimant les faits et opinions du narrateur à partir d'une journée très enneigée de janvier 1991.
   
   Le narrateur a abandonné son travail, sa compagne, sa maison, sa voiture et choisi de devenir un marginal; il survit en distribuant des prospectus. C'est ce qui l'amène à rencontrer le vieil officier à la retraite, toujours comblé par sa passion pour le dessin et la peinture qui avait commencé au maquis. D'année en année — bien que le lecteur se rende mal compte de la chronologie de leurs rendez-vous — le narrateur fréquente l'officier, l'un confessant l'autre. Le narrateur prend en charge le récit des guerres de Salagnon, et Salagnon prend en charge la formation du narrateur: il lui apprend à peindre, plus exactement l'art de la peinture à l'encre de Chine, avec un pinceau ramené d'Hanoï où un vieil aristocrate lui avait montré sa collection de merveilleux rouleaux d'artistes chinois. Ces chapitres dits "Commentaires" sont écrits à la première personne du singulier. Leur style n'en est pas toujours très heureux. On s'ennuie beaucoup à la lecture de certains passages, parfois répétitifs et plombés de prêchi-prêcha. Sans doute est-ce volontaire pour mieux faire saisir la nullité de la vie du narrateur qui a saboté son existence de "français moyen" par opposition avec la vie héroïque de Victorien.
   
    Le contraste est effectivement saisissant avec les épisodes des aventures de Salagnon, écrits à la troisième personne comme dans un roman balzacien. On se demande même si le livre ne serait pas meilleur s'il ne contenait que ces six épisodes. Victorien a tôt fait de se faire à la vie militaire, lui qui a été scout avant de rallier le maquis entraîné par son oncle. Le personnage de l'oncle l'emporte sur celui du père, un médiocre petit commerçant incapable de tenir sa comptabilité sans son fils. L'oncle est la figure tutélaire: il introduit Victorien dans la jungle des campagnes indochinoises — la longue séquence sur la guerre d'Indochine est sans doute la plus intéressante et la plus réussie du livre — et le précède dans les djebels d'Algérie avant de sombrer dans l'OAS tout en restant lecteur d'Homère.
   
    C'est tout un pan de l'histoire de France qui est revisité et les allusions au général de Gaulle sont assez savoureuses.
   « De Gaulle est le plus grand menteur de tous les temps, mais menteur il l'était comme mentent les romanciers. Il construisit par la force de son verbe, pièce à pièce, tout ce dont nous avions besoin pour habiter le XXe siècle. Il nous donna, parce qu'il les inventa, les raisons de vivre ensemble et d'être fiers de nous. Et nous vivons sur les ruines de ce qu'il construisit, dans les pages déchirées de ce roman qu'il écrivit, que nous prîmes pour une encyclopédie, que nous prîmes pour l'image claire de la réalité alors qu'il ne s'agissait que d'une invention; une invention en laquelle il était doux de croire.»
   De Gaulle est le Romancier qui a installé la France dans un grand récit flatteur dont elle aura plus tard bien du mal à s'extirper car les trente glorieuses ne méritèrent pas vraiment leur appellation.
   
    Salagnon découvre la pratique de la torture, entre deux portes, par hasard, au Tonkin. Plus tard, lors de la bataille d'Alger, il est au cœur de ces pratiques indignes, même s'il laisse son compagnon d'armes Mariani réaliser les bassesses majeures: torture, corvée de bois et assassinat de civils. C'est que Mariani avait jadis sauvé Salagnon, lui évitant la captivité au Vietnam. Responsable de bien des horreurs sur ces champs de bataille lointains, la France y perd son âme.
   
    La thèse du roman est finalement que les émeutes des banlieues, notamment en 2005 près de Lyon, sont le prolongement guerrier logique des guerres coloniales perdues, leur contrecoup. Faute de mener la guerre au loin on la mène au plus près, là où les injustices sociales dressent d'autres jeunes rebelles à affronter la police et la gendarmerie au lieu que ce soient la Légion et les parachutistes. Heureusement et pour alléger un roman déjà bien épais, Alexis Jenni a fait l'impasse sur d'autres guerres coloniales à Madagascar en 1947 et au Cameroun en 1950. Salagnon n'avait pas le don d'ubiquité, Dieu merci, 630 pages c'est beaucoup.
   
   Corollaire de cette thèse, Mariani a rapporté des théâtres d'opérations extérieurs un racisme profond que le narrateur se croit bien inspiré de délayer: il fait de jeunes émules qui composent les "gaffes", rêvent de ratonnades, et transforment en bunker l'appartement de Mariani perché au dix-huitième étage d'une tour devenue donjon à Voracieux-les-Bredins, synthèse de toutes les banlieues défavorisées.
   
    Pour adoucir l'ensemble, il y a Eurydice. Fille de Salomon, un médecin juif de Bab-el-Oued, elle est la jeune infirmière présente au côté de son père quand Victorien la rencontre au cours des combats de l'été 1944 dans la vallée de la Saône après le débarquement des Forces françaises libres. Salomon avec son parler pataouète et Eurydice avec son charme sont les vraies figures solaires de ce livre noir comme l'encre de Chine qui sied au pinceau de Salagnon. Combien d'années Eurydice attendra-t-elle son héros parti sans se retourner pour batailler en Indochine?
   
    On dit parfois qu'un premier roman comporte trop de choses: il est sûr que "L'art français de la guerre" confirme cette hypothèse. Au point que le lecteur risque de sauter bien des pages pour ne pas étouffer sous la charge. Dommage pour une fresque rare et plus qu'à moitié militaire qui embrasse toute une époque, de 1940 à nos jours.
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critique par Mapero




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Un destin ballotté par l’Histoire
Note :

   En 2011, le prix Goncourt a été attribué à un premier roman "L’art français de la guerre", d’Alexandre Jenni, professeur de biologie dans un lycée de Lyon, comme il l’avait été en 2006 à Jonathan Littell pour "Les Bienveillantes".
   
   "L’art français de la guerre", une plongée au cœur des guerres coloniales qui ont ravagé la France après la deuxième guerre mondiale, une période de notre histoire difficilement assumée et qui a un goût d’amertume et de honte. Une amnésie collective que l’auteur a voulu lever en narrant l’histoire de cet ancien capitaine peintre de l’armée coloniale.
   
    Un samedi d’ennui et de vide, le narrateur, né après la guerre, aperçoit dans le bistrot de ses habitudes, un vieil homme à l’écart qu’on lui présente comme un ancien d’Indochine. L’Indochine! Un nom dont on n’entendait plus parler et qui évoquait horreur et mépris dans son milieu. Le lendemain, parmi les peintres du dimanche, il le reconnaît, l’aborde. Fasciné par ses talents d’aquarelliste, il lui demande de lui apprendre à peindre. Victorien Salagnon accepte et, lors d’une séance, lui apprend qu’il a rédigé ses mémoires. Il les lui confie. Commence alors le récit de ses années de guerre : deuxième guerre mondiale, Indochine, Algérie. Un récit où les héros d’hier deviennent les damnés de demain
   
   Ce roman raconte en deux parties le présent du narrateur fait de galères et le passé de Salagnon teinté de gloire et d’ignominie. Jeune adolescent de 17 ans, il suivit son oncle dans le maquis et participa à des coups d’éclat. La guerre finie, ce fut l’Indochine.
   Un destin ballotté par l’Histoire.
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critique par Michelle




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Le prompt Guy court
Note :

   La Fête des Pères m'a valu «L'art français de la guerre»,et du coup vous vaut en titre cette drôlissime contrepèterie. Je n'étais guère emballé, la littérature française actuelle n'encombre pas mon espace livres. De plus, le soupesant, je comptai 630 pages. Papa modèle (?), je remerciai avec effusion,craignant le pensum. Or,le Goncourt 2011 est un roman extraordinaire, de loin ce que j'ai lu en France de mieux depuis des années. Alexis Jenni, prof de 48 ans, publie ainsi son premier roman. Le choc est de taille, de masse et d'estoc, pour rester dans la métaphore militaire.
   
   Parcours en parallèle de deux personnages. Ils n'ont pas le même âge mais leur rencontre s'avèrera essentielle. Un jeune homme mal dans sa peau et un ancien militaire se trouvent un point commun, la peinture, le dessin plus précisément. Ils ont beaucoup à s'apprendre, l'un écrira l'histoire de l'autre, l'autre qui le formera à l'art de peindre. Mais ce résumé est infiniment réducteur. «L'art français de la guerre» tient de l'épopée, de l'aventure, de la fresque qui jamais ne s'égare, rare pour une fresque, mais aussi du journalisme écrit. Le théâtre militaire tragique et grotesque, tant de l'Indochine que de l'Algérie, y est stupéfiant d'empathie et de complexité. Je pense n'avoir jamais lu ça.
   
   Dans ces chapitres guerriers les hommes sont passionnants, grandioses et velléitaires, les interrogatoires dans une villa mauresque d'Alger, comme les mines meurtrières du Tonkin y ont des accents universels. Mais tout ceci est un peu court pour signifier mon enthousiasme envers ce roman magnifique, si bien construit où la langue française, un personnage à elle seule dans ce récit de la fin des colonies, est superbement mise en valeur. Plongez dans «L'art français de la guerre», vous aimerez et le narrateur, et Victorien Salagnon. Et d'autres qui traversent la Haute-Région ou la casbah, des braves types conduits au pire. Le pire ce n'est pas toujours l'autre même si l'autre sait l'odieux tout aussi bien. Impossible dialogue, "la mâchoire figée dans un spasme galvanique". Retrouvailles de la Résistance, douloureuses et personnages secondaires passionnants, le médecin juif grec ou l'ami Mariani, milicien dans l'âme et, le croiriez-vous, intéressant. Une belle critique cinématographique aussi quand le narrateur chronique le film «La bataille d'Alger» avec lequel il n'est pas tendre.
   
   L'autre art dans L'art... c'est le dessin et l'encre notamment avec des pages entières sur cette sorte de calligraphie du minimum, car Salagnon a beaucoup appris de vieux maîtres vietnamiens, accessoirement combattants du Vietminh. L'homme est ainsi fait. Les gens du Prix Goncourt, de fieffés lecteurs quoiqu'on en dise, ont bien fait d'éclairer ce roman, de loin le plus fort en France depuis longtemps. Certes j'en lis peu. Mais c'est mon avis. Et encore une fois quelle merveille que la langue française chantée par Alexis Jenni et ses personnages.
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critique par Eeguab




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Touffu et virulent
Note :

   Le titre avait tout pour me rebuter. Je n’aime pas les romans de guerre, et, étant profondément antimilitariste, "l’art" militaire m’insupporte!
   
   Puis, feuilletant tout de même l’ouvrage chez un libraire, je suis tombée sur des passages au hasard qui me plaisaient et qui semblaient parler de bien autre chose que de la guerre. J’ai donc plongé, et je m’en réjouis.
   Ce roman consiste en réalité en deux livres dont les chapitres alternent : d’un côté, les chapitres "commentaires", dans lesquels le narrateur nous parle de sa propre vie, commente l’actualité, donne son point de vue (divagant sérieusement parfois); et de l’autre, les chapitres "roman" qui constituent la biographie que le narrateur est en train d’écrire, biographie d’un vieux monsieur du nom de Victor Salagnon.
   
   Le narrateur prétend que Salagnon l’a sauvé du désespoir car, englué dans une vie qu’il n’a pas vraiment choisie (travail, maison, femme… et dans cet ordre-là, svp.!), il a disjoncté, commis des actes irréparables, s’est retrouvé dans la plus grande des solitudes, "désinstallé" comme un programme, "désactivant une à une les idées qui (l)’animaient", "essayant de ne plus agir pour éviter d’être agi.".
   
   C’est quand il est au plus bas de sa vie qu’il fait la connaissance de Victor Salagnon, ancien militaire, homme de toutes les guerres, mais aussi peintre depuis toujours et vieux sage. Le narrateur lui demandera de lui apprendre à peindre (pinceau + encre de Chine), et en contrepartie, il écrira son histoire.
   
   Voilà pour le cadre.
   
   Difficile de parler des sept cents pages qui le remplissent! C’est ambitieux, c’est intelligent, le style me plaît beaucoup, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’avec trois cents pages de moins, il y aurait toujours (beaucoup) de matière à réflexion.
   
   Je vais tenter de résumer la quintessence des propos de l’auteur :
   
   La France va mal (ça, on l’avait déjà remarqué), elle "se désagrège, les morceaux s’éloignent les uns des autres, les groupes si divers ne veulent plus vivre ensemble." Comme source de ce mal, il identifie le colonialisme et la pensée raciste. La "pourriture coloniale" est un des maîtres-mots, et c’est justement ce vieux militaire Victor Salagnon qui éclairera le narrateur à ce sujet. Il a tout compris, Salagnon, lui qui a fait la guerre pendant 20 ans (comme Ulysse, la référence étant dans le livre…), de 1942 à 1962, qui a organisé des massacres en Indochine ; qui a contribué à "nettoyer" la ville d’Alger en torturant, en exécutant sommairement…
   
   Et pourtant. Pour lui, il a y eu pire que la torture : la division de l’humanité en sujets d’un côté et citoyens de l’autre ; division consignant chacun à sa place héréditaire et qui se lit sur les visages : "Ce monde, nous avons accepté de le défendre, il n’y a pas de saloperie que nous n’ayons faite pour le maintenir." Un monde fondé sur la notion de race, ce "pet du corps social".
   
   Hélas, ce monde n’est guère révolu!
   
   Bien que la "race" n’existe pas, la notion est toujours bien présente aujourd’hui dans notre société : "La race en France a un contenu mais pas de définition, on ne sait rien en dire mais cela se voit. Tout le monde le sait." "Ils" sont là, "ils" font flamber les banlieues, "ils" veulent notre peau. Pas besoin de préciser qui est désigné par "ils"!
   
   La situation est tendue, "une étincelle et tout brûle". Un incident mineur peut déclencher une émeute. Le rôle des forces de l’ordre n’est pas toujours clair, les contrôles d’identité ne se font pas au hasard, non, il y a un "code couleur que tout le monde connaît" car la "pourriture coloniale" infeste toujours la France. C’est ainsi que de plus en plus de polices municipales se transforment en milices armées conseillées par d’anciens tortionnaires d’Algérie, membres de l’extrême-droite. "La violence se répand mais garde toujours la même forme. Il s’agit toujours, en petit ou en grand, du même art de la guerre."
   
   Y a-t-il un salut?
   
   Oui, il nous vient de l’art et de l’amour. Tant Salagnon que le narrateur y trouveront le repos de l’âme, tout en sachant que cela ne sauvera pas notre monde.
   
   Un livre touffu et virulent!
    ↓

critique par Alianna




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Il guerre comme il pleut
Note :

   Un titre à priori rebutant, une surprise à la publication des prix littéraires 2011, j’avais classé ce roman "paradoxe" sur la liste du Père Noël… Avant de le laisser prudemment mûrir dans la pile des "En attente". Tel est le destin des livres dont on attend beaucoup en étant certain d’être déçu. Et puis vient le jour où il faut bien la bouger, cette tour de briques papivores branlantes. Je me suis donc décidée à ouvrir le lourd volume (plus de 600 pages, ça pèse) au titre conquérant et barbare.
   Des conquêtes, vous n’en verrez guère, sinon peut-être celle de la désillusion et de l’amertume. L’art de la guerre est bien celui de la perdre, au sens moral autant que militaire. On pourrait n’y rien voir et n’y rien comprendre ; on pourrait laisser dire les mots : il guerre comme il pleut, et c’est la fatalité." (page 23). Pour illustrer son propos, Alexis Jenni met en pages deux anti-héros, l’un narrateur désabusé "réfugié" dans sa ville natale pour fuir un sentiment généralisé d’échec. Cet état d’esprit désillusionné ne l’empêche pas de rencontrer un ancien légionnaire taiseux, dont il découvre par hasard sur une brocante le don de dessinateur. Cet ancien soldat à la réputation sulfureuse [ "Tu vois, l’homme au journal qui occupe toute la place, c’est un ancien d’Indochine. Et là-bas, il en a fait, des trucs." page 33] va se révéler à l’opposé de l’image vulgarisée des durs de dur. Progressivement, les deux hommes vont échanger leurs talents respectifs : notre narrateur recueillant le témoignage de Victorien Salagnon, combattant des deux guerres coloniales perdues au XXème siècle, tandis que celui-ci tentera de transmettre au premier les secrets de son art immémorial. Par la recherche permanente du geste minimal qui rendra aux traits épurés la quintessence du sujet, Alexis Jenni pose un postulat : la réalité des faits ne se suffit pas, il faut en chercher la vérité au plus profond de soi, et tenter de s’accorder avec les multiples facettes mises à jour.
   
   Le sujet est longtemps resté interdit. Ceux qui l’ont faite, cette "guerre de vingt ans", selon le raccourci saisissant de l’auteur, ont évité d’en parler. Ceux qui ont échappé au service obligatoire, par choix ou par opportunité (trop jeunes, trop vieux, réformés), ont pu commencer à exprimer toute une palette de pensées et de sentiments. Mais qu’on l’accepte ou non, la nation française n’est pas sortie indemne des deux conflits coloniaux, et si deux générations au moins ignore ce que désignait l’ Indochine (Laos, Siam, Cambodge, l’actuel Vietnam recouvrant les royaumes d’Annam au centre, Tonkin au nord et Cochinchine au Sud), il est difficile dans notre contexte actuel de nier les séquelles de la guerre d’indépendance Algérienne. Le roman d’Alexis Jenni a le mérite de revenir sur les deux conflits et leurs tabous, sans les excuser mais en essayant d’incarner l’engrenage de violences qui conduit des hommes à endosser le rôle des barbares. Ce roman ne réglera pas la question, pas plus que toute la littérature ou les documentaires qui tentent d’éclairer les "événements", mais il constitue peut-être une pierre à l’édifice mémoriel.
   "Nous avons appris que l’âme la plus ferme peut se détruire d’elle-même quand elle se morfond." (page 627)
    L’autre point majeur soulevé, l’art peut-il sauver de la barbarie, l’Art peut-il exonérer le bras qui torture de ses remords, est incarné ici par le destin de Salagnon, qui jusqu’au bout du roman, ne se départ pas d’un "nous" solidaire face au compagnonnage encombrant. Alexis Jenni ne tente pas de répondre à la question récurrente de l’engagement, on aura vite compris que ce sont les circonstances qui forgent le héros, ou du moins l’homme responsable de ses actes : (page 288) : "Ils m’effraient ces types parce qu’ils préfèrent montrer du rouge vif plutôt que de sauver leur peau en se cachant. Ils n’étaient plus que la hampe qui tient le drapeau et ils sont morts. C’est ça l’horreur des systèmes, le fascisme, le communisme : la disparition de l’homme. Ils n’ont que ça à la bouche : l’homme, mais ils s’en foutent de l’homme. Ils vénèrent l’homme mort. Et moi qui fais la guerre parce que je n’ai pas eu le temps d’apprendre autre chose, j’essaie de me mettre au service d’une cause qui ne me paraît pas trop mauvaise : être un homme, pour moi-même. "
   

   Accessible, soutenu par une écriture vivante, ce roman mérite le détour, malgré la gravité du sujet, ou pour elle, selon votre humeur.
   
   
   PS Petite note extraite qui éclaire le récit page 157 : "Les gens à la rue, c’est la réalité de tous les jours ; les gens dans la rue, c’est le rêve qui nous unit, le rêve français des émotions populaires."
   
   

   Page 156 : "La barricade défend les intérêts du peuple, et la police militarisée s’entraîne à prendre la barricade. Personne ne veut écouter ; nous voulons en découdre. Se mettre d’accord serait céder. Comprendre l’autre reviendrait à accepter ses paroles à lui en notre bouche, ce serait avoir la bouche toute remplie de la puissance de l’autre, et se taire pendant qu’on lui parle.(…) Seul l’affrontement est noble, et le renversement de l’adversaire ; et son silence, enfin. (…) Le corps social dépourvu de langage est miné par le silence, il marmonne et gémit mais jamais il ne parle, il souffre, il se déchire, il va manifester sa douleur par la violence, il explose, il casse les vitres et la vaisselle, puis retourne à un silence agité."
   

   Page 159 : "Le génie français construit ses lois comme il construit ses villes : les avenues du code Napoléon en constituent le centre, admirable, et autour s’étendent des bâtisses au hasard, mal faites et provisoires, reliées d’un labyrinthe de ronds-points et de contresens inextricables. On improvise, on suit plus le rapport de force que la règle, le désordre croît par accumulation de cas particuliers. On garde tout ; car ce serait provocant que d’appliquer, et perdre la face que de retirer."
   

   Style page 275 : "Il plut toute la traversée, des nuages fuligineux se décomposaient sur l’eau brune, un vent constant rendait pénible d’être sur le pont. Les courtes vagues de la mer d’automne frappaient les flancs du navire avec des claquements brefs, des résonances sourdes qui faisaient peur, qui se répandaient dans toute la structure du bateau et jusque dans les os des passagers qui n’arrivaient pas à dormir, comme des coups de pieds donnés à un homme à terre. Quand elle ne sourit pas de toutes ses dents, quand elle ne rit pas de son rire de gorge, la Méditerranée est d’une méchanceté affreuse."

critique par Gouttesdo




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