Lecture / Ecriture
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Manhattan Freud de Luc Bossi

Luc Bossi
  Manhattan Freud
  Trouvée

Manhattan Freud - Luc Bossi

Pour (re)découvrir la psychanalyse dans la bonne humeur et le suspens!
Note :

   1909. L’illustre Docteur Freud traverse l’Atlantique pour gagner le nouveau continent. A ses côtés, Jung, son fils spirituel. Ce duo mythique va mettre ses talents d’enquêteurs de l’inconscient au service de la police new-yorkaise pour résoudre une série de meurtres énigmatiques. Au centre de ceux-ci, Grace Korda, jeune femme amnésique, qui a été retrouvée inconsciente, aux pieds de son père, assassiné. Freud va lui proposer sa méthode thérapeutique. De fil en aiguille, une vérité inconsciente surgit: celle-ci pourra-t-elle emmener les enquêteurs vers la vérité du meurtre?
   
   Mettre en scène de façon romancée deux incontournables piliers de la psychanalyse: voilà une entreprise, à laquelle s’est attaquée Luc Bossi, qui me laissait un peu sceptique avant d’aborder la lecture de ce thriller. Au final, j’ai été conquise par le côté plaisant de cette aventure, même si l’ensemble apparaît bien caricatural.
   
   Voici Freud loin de sa Vienne natale, embarqué dans un transatlantique, à la conquête de l’Amérique. Une Amérique du début du 20e siècle dont il découvre le gigantisme et la démesure. De richissimes architectes œuvrent pour bâtir des gratte-ciels toujours plus hauts, à la mesure de leurs rêves de grandeur. C’est justement l’un de ces artisans du démesuré qu’on retrouve assassiné, sa fille gisant inconsciente à ses pieds. Ce livre est vraiment plaisant puisqu’il nous propose un voyage dans le temps et l’espace et permet au lecteur de découvrir New-York au début du 20e siècle, avec la mythique Manhattan, ses buildings immenses et ses inventeurs de génie (tel Tesla, dont Freud et Jung se plaisent à analyser sa personnalité originale et pour le moins farfelue, sous la plume de Luc Bossi).
   
   Le propos me semble de bout en bout caricatural concernant Freud et Jung: l’auteur nous les dépeint particulièrement complexés, cherchant, à toute occasion, à s’analyser, à analyser l’autre, à la lueur de leurs théories. Cette dimension grotesque provoque le rire du lecteur, comme l’illustre ce passage mettant en scène un Jung en pleine action qui ne perd cependant pas le sens de l’analyse théorique, ce que lui fait remarquer l’inspecteur présent à ses côtés:
   "Au douzième étage, Kahn s’arrêta quelques secondes, hors d’haleine.
   - Il y a aussi le rapport semi-mystique à la mère, dit Jung. Comme August, Herman ambitionne de construire pour Lucia un temple. Mais il accomplit ce but dans la chair, la sienne et celle des autres.
   - Vous ne voulez pas la boucler un peu? suggéra Kahn, qui reprenait difficilement son souffle. Vous êtes plus fatigant encore que cet escalier." (p. 343.)

   
   Un autre passage m’a également semblé jubilatoire: un reporter essaie d’expliquer de manière concise au grand patron du New York Times en quoi Freud est célèbre. La concision extrême du reporter et la réaction du dirigeant sont très drôles:
   "Un reporter fit irruption pour demander s’il pouvait passer deux colonnes sur les premières impressions d’Amérique du fameux «docteur Freund» qui avait débarqué à New York l’avant-veille.
   - Qui est ce Freund? Qu’est-ce qu’il a inventé?
   - Il cherche l’origine des maladies mentales. Il affirme que pour garder l’esprit sain, nous avons tous dû survivre à un conflit œdipien.
   - Un quoi?
   - Un conflit œdipien. C’est-à-dire qu’enfant, nous voulons tuer notre père et coucher avec notre mère.
   Ochs lança un regard désespéré vers le ciel.
   - Non, non et non! Combien de fois vais-je le répéter, nom de Dieu? Je ne publie pas de ragots dans le New York Times! Je fabrique un journal de référence! Mettez-vous ça dans la tête!" (p. 67.)

   
   
   Dans ce «thriller initiatique», ainsi que le promet la quatrième de couverture, l’auteur délivre quelques extraits succincts des théories découvertes par Freud et Jung et quelques flashbacks sur l’histoire de l’émergence de celles-ci. Même si les références bibliographiques ne sont pas indiquées, et même si certaines phrases ne sont pas tout à fait exactes, j’ai apprécié l’effort de documentation de l’auteur, comme le suggère ce passage:
   "Tétanisé par cette explosion de violence, Freud n’avait pas bougé.
   « Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation », avait-il écrit un jour. Manifestement, la civilisation était restée à un jet de pierre de la barbarie." (p. 262-263.)

   
   J’ai également apprécié l’écriture de l’auteur, simple et métaphorique. J’ai retenu notamment ce passage qui livre une réflexion sur l’essence d’une enquête:
   "Une enquête était le voyage d’un soupçon. Et il fallait de nombreuses escales avant d’arriver à bon port."(p. 162.)
   
   Une excellente découverte, malgré quelques appréhensions avant la lecture. Un thriller plaisant qui ose mettre en scène deux psychanalystes mythiques: même si le propos reste caricatural à mes yeux, l’auteur sait manier l’humour pour offrir à son lecteur un thriller détendant, qui sort des sentiers battus.
   
   
   PS: Note du postmaster: Le résumé de ce roman fait beaucoup penser à celui de "L'interprétation des meurtres" de Jed Rubenfeld. Le roman de Luc Bossi est paru en 2009, celui de Jed Rubenfeld en 2006. Cela vaudrait la peine de lire les deux ensemble pour comparer. Si vous le faites, envoyez-nous vos commentaires. Lequel avez-vous préféré?
    ↓

critique par Seraphita




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Freud et Jung à la manœuvre
Note :

   Atypique et ingénieux polar que ce "Manhattan Freud". A la fois une enquête policière sous assistance psychanalytique et rudiments des bases de la psychanalyse sous couvert d’enquête. Il fallait y penser de convoquer le bon Docteur Freud comme assistant enquêteur!
   
   1909. La notoriété des théories de Sigmund Freud va croissante et il est invité, en compagnie de Carl Jung et Sandor Ferenczi aux Etats-Unis pour une série de conférences afin de populariser ses techniques auprès des psychologues américains. Mais voilà qu’à peine posé le pied sur le sol américain, nos trois psychanalystes vont se trouver confrontés à une enquête. August Korda, un milliardaire local qui voulait profiter de la venue de Freud pour faire analyser Grace, sa fille, vient d’être assassiné. Freud et Jung vont néanmoins entrer en contact avec Grace et les choses s’accélérer avec des accumulations d’assassinats qui présentent toutes les caractéristiques de meurtres rituels, chargés de symbolisme. Freud et Jung vont donc progressivement collaborer avec l’inspecteur-chef Reynolds Kahn, lui-même en butte, ou à tout le moins bridé, à sa hiérarchie. C’est que les cadavres qui s’accumulent sont tous des membres d’un club de milliardaire qui s’est donné le projet de créer une ville de toutes pièces, une ville verticale sur l’île de Manhattan – c’est la naissance des gratte-ciels – une ville qui sera la référence absolue…
   
   C’est ingénieusement mené, mêlant analyses de Freud aux méandres de l’enquête, mais toujours ludique. Le bon dosage. Ça vous a un petit air suranné à la Nestor Burma, ou à l’Arsène Lupin de la psychologie. Et puis c’est réjouissant d’imaginer que Sigmund Freud a pu faire des erreurs dans ses analyses, voire se tromper…
   
   « Quand Jung lui avait rendu visite pour la première fois, quatre ans auparavant, Freud avait été ému aux larmes de constater qu’un savant aussi réputé s’entichait de ses idées. Le médecin suisse s’était en effet fait connaître très jeune en inventant une technique de diagnostic révolutionnaire de certaines maladies mentales. Il était un pionnier dans le traitement de la démence précoce, ou schizophrénie, un mot inventé, comme celui d’autisme, dans son hôpital de Zurich.
   Le voir adopter les principes controversés de la psychanalyse était donc une aubaine inouïe … Devant les analystes viennois, Freud avait déclaré que Jung était devenu son Kronprinz – son prince héritier. Jung, pour sa part, avait écrit que leur amitié était celle d’un "père et d’un fils". »

critique par Tistou




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