Lecture / Ecriture
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Un privé à Babylone de Richard Brautigan

Richard Brautigan
  Le monstre des Hawkline
  Mémoires sauvées du vent
  Un privé à Babylone
  La vengeance de la pelouse
  Le général sudiste de Big-Sur
  La pêche à la truite en Amérique - Sucre de pastèque
  L’Avortement

Richard Brautigan (1935 - 1984) est un écrivain et poète américain.

Un privé à Babylone - Richard Brautigan

Un bouquin formidable
Note :

   L'habitude bien établie chez les amateurs de Richard Brautigan est de mépriser « Un privé à Babylone », qui ne serait pas à la hauteur de ses autres romans.
   
   Je ne partage pas du tout ce point de vue. Grande amateur de polars d'un côté et de Brautigan de l'autre, j'ai ADORE ce livre ; et, moi qui suis avare d'étoiles, je n'hésite pas à lui en offrir 5.
   
    Cette histoire, lue il y a des années déjà, n'a jamais disparu de ma mémoire. Je suis toujours sous le charme de son poétique privé et les images (spécialité de Brautigan) que ce livre m'a apportées sont toujours dans mon esprit. Ecoutez ça : « Toujours aussi humide et dégoûtant, mon appartement. Ca ne s'était pas arrangé pendant mon absence. Un vrai cul-de-basse-fosse. Bon dieu, comment je faisais pour vivre comme ça ? Ca avait quelque chose d'effrayant. J'ai enjambé un certain nombre d'objets non identifiés qui se trouvaient par terre. J'ai fait exprès de ne pas trop les regarder. Je ne tenais pas à savoir ce que c'était. J'ai également évité de regarder mon lit. Mon lit ressemblait à quelque chose qui aurait dû se trouver dans la section des fous dangereux d'un asile psychiatrique.»
   
   Vous avez l'image, vous avez l'idée, et le décalage. Vous êtes dans l'histoire, mieux vous êtes dans la peau du privé. Et je ne dirais pas que le style est sans autre ambition que de manier la simplicité. Je le trouve au contraire extrêmement efficace, percutant et juste.
   
   Vous devriez lire, si ce n'est déjà fait. Vous allez vous régaler. Je l'ai déjà lu plusieurs fois. Moi, quand j'aime...
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critique par Sibylline




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Mésaventures d'un privé déliquescent
Note :

   "Toute cette histoire ressemblait exactement à une énigme policière dans un magazine bon marché. Je n'arrivais pas à y croire."
   
    Un héros qui n’en est pas un dans une intrigue qui n’en est pas une et dont la résolution laisse perplexe.
   
    Au moment de Pearl Harbour, un privé dans la dèche, vivant dans la crasse et tapant tout ce qui lui reste d’amis -au point d’en être réduit à voler les mendiants aveugles (pas tant que ça).
    Un privé qui a fait la guerre d’Espagne et en a rapporté bizarrement quelques trous (1) dans les fesses.
    Un privé sans clients, sans bureau et sans secrétaire, sans balles dans son pistolet, sans voiture. Sans avenir.
   
    Comme porte de sortie provisoire mais largement empruntée car battante, ce C. Card s’est donné un rêve, un scénario mythique dans lequel il saute à pieds joints dès qu’il peut (ce qui le pousse à souvent manquer ses arrêts de bus): Babylone, produit (peu) raffiné de l’industrie hollywoodienne qui lui inspire toutes les aventures romanesques et les revanches indispensables pour oublier la mouise qu’il entretient par paresse et avec nonchalance. Il y suit avec passion les aventures de Smith Smith contre les ombres-robots. Son ÇA s’en donne à cœur-joie pendant que son Moi se déglingue entre une mère qui lui rappelle sans cesse qu’il fut à quatre ans l’assassin de son père et des créditeurs âpres à rentrer dans leur argent. En place de Surmoi d’occasion, le policier Rink, sévère et capable de torture mais qui le décevra finalement. Amère leçon.
   
    À l’époque du structuralisme triomphant, des livres théoriques sortaient en nombre et tentaient de décrire de façon taxinomique la logique des possibles narratifs. Vous tenez là un exercice pratique qui avait tout pour plaire aux zélés légataires de W. Propp.
    Tout y est parce que Brautigan a décidé d’entreprendre “une déconstruction flâneuse du roman noir à la Dashiell Hammett ou Raymond Chandler” pour reprendre les termes de Pierre-Yves Pétillon.
   
   Flâneuse, c’est bien le mot. Il faut attendre la page 138 pour savoir la raison de la rencontre de C. Card avec sa commanditaire. Une histoire de cadavre à enlever à la morgue. Tout est fait pour retarder l’avancée de l’intrigue qui se désinvente sous nos yeux: Babylone vient comme par magie (mécanique) meubler des vides béants. Aucun délayage n’est évité, tous les obstacles à une ligne narrative trop droite seront proposés. L'avantage? Le privé est très lent dans l’induction tandis que les nombreux détours vaguement narratifs rendent le lecteur perspicace: aucune surprise ne l’attend, pas même la présence de la mère dans le cimetière par nuit noire. Un personnage entre-t-il en scène? On comprend qu’il est de passage pour faire gagner du temps au narrateur et activer les capacités du lecteur. Le privé tombera forcément sur des personnages de son passé qui retardent son présent tellement vide. Sa propriétaire n’a vécu que pour mourir à un moment de creux qu’il fallait combler. Complice, le lecteur n'est jamais surpris de n’être jamais surpris.
   
    R. Brautigan s’est amusé dans ce dessin assez peu animé: comme il s’attaqua à d’autres genres populaires (Le monstre des Hawkline, Willard, Le général sudiste de Big-Sur etc.), il a parodié ce que faisaient Spade ou Marlowe qu’il met sur le même plan qu’un peplum... Il a surtout voulu se livrer au plaisir des comparaisons dans le style de Hammett et Chandler: s’il a quelques scènes très drôles (Petite daube , le Cou, Sourire), certaines inventions bien venues (orage de cactus) ou encore quelques réussites stylistiques, d’autres images sont franchement désolantes, sans doute volontairement pour saturer le genre et tirer sur la corde qui pourrait pendre les trafiquants du noir.
   
   Il reste que le lecteur est frustré sur un point. Il ne saura jamais comment fait la fatalement blonde fatale pour écluser autant de bières à l'heure...
   
   Card aura passé une bonne partie de sa journée à la morgue en compagnie de son pote Pilon: il se retrouvera pour finir avec un cadavre dans son réfrigérateur. N’est-ce pas un peu tout le genre du polar noir que Brautigan voulait mettre au froid?
   
   
   NOTE
   
   (1) Dans sa brillante préface, le traducteur Marc Chénetier nous livre une clé possible de lecture qui passerait par les mots hole et card.

critique par Calmeblog




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