Lecture / Ecriture
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L'instant de Magda Szabó

Magda Szabó
  Le faon
  La ballade de la vierge
  La ballade d’Iza
  Rue Katalin
  Le vieux puits
  La Porte
  L'instant
  Abigaël

AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2011


Magda Szabo est née en 1917 dans une famille cultivée de la bourgeoisie, elle finit ses études de hongrois et de latin à l'Université de Debrecen en 1940 et commence à enseigner. À partir de 1945, elle est employée par le Ministère de la Religion et de l'Éducation (!) jusqu'à son licenciement en 1949.

En 1947, elle se marie avec l'écrivain Tibor Szobotka (1913-1982). Ses premiers livres paraissent juste après la Seconde Guerre mondiale.

Puis s'ensuit, pour des raisons politiques, dans la dernière période du stalinisme, un long silence littéraire, rompu seulement vers la fin des années 1950, où elle connaît alors un grand succès. Les prix se succèdent, en Hongrie et hors des frontières.

On trouve actuellement des traductions françaises d'environ 6 de ses œuvres.

L'instant - Magda Szabó

«L’Enéide» réécrit
Note :

   Titre original: A Pillanat
   
   
   "L’Enéide", de Virgile, réécrit, à telle enseigne que Magda Szabo sous-titrera son ouvrage "La Créüside".
   
   "L’Enéide", la geste d’Enée, entre la chute de Troie, sa fuite vers Carthage puis le Latium pour y fonder Rome (Enée avait été "tuyauté" par les Dieux, sa maman notamment, Vénus, pour ce destin). L’Enéide dans laquelle, au départ de sa fuite, et afin que les desseins des Dieux s’accomplissent – recréer l’empire Phrygien au Latium et pour ce faire épouser Lavinia, la fille du roi local – il était indispensable que Créüse meure. Et dans l’Enéide, Enée sauve son père et son fils, va à Carthage et finit par arriver au Latium…
   
   Dans "La Créüside", Magda Szabo s’offre un droit de regard, ne juge pas le deal imaginé par les Dieux comme politiquement correct et fait une légère retouche. Créüse, qui sait qu’elle va mourir au moment de prendre le bateau qui leur fera échapper à la chute de Troie, fait un arrêt sur image, tue Enée et se fait passer pour lui. Son corps est féminin? Qu’à cela ne tienne, il suffira de dire que pour protéger la fuite d’Enée les Dieux lui ont donné l’apparence de sa femme, Créüse! (des sacrés tocards au passage, ces Dieux, incapables de faire respecter leurs décisions, à en croire Magda Szabo!)
   
   Enée éliminé, Magda Szabo relance l’image. Nous seuls – ou peu s’en faut – savons qu’en fait il s’agit de Créüse et l’Histoire reprend son fil, ravaudé par la Hongroise. Un sacré défi quand même!
   
   Magda Szabo a déclaré qu’elle avait porté en elle cet ouvrage soixante ans et qu’il était finalement né à l’édition l’année où tombait le Mur de Berlin. Elle s’en explique très complètement dans un imposant Avant-propos qui retrace la genèse de "la Créüside", replaçant cette création dans son contexte politique et historique:
   "…et nous avons tenté de fonder une patrie, on nous a privés de notre jeunesse, de notre ambition, cela a entraîné pour chacun de nous des complications diverses, comparables à de funestes aventures mythologiques où le corps et l’esprit sont broyés. Il ne nous est plus resté qu’une vie irrémédiablement gâchée, sous la chape de plomb de l’histoire, une vie qu’une reconnaissance tardive, des distinctions ne peuvent guère ressusciter. Il n’est pas facile de supporter les années qui restent encore, ni le sourire qu’on adresse aux braves petits vieux que nous sommes. Il était une fois après la Deuxième Guerre mondiale une jeune génération ambitieuse, désireuse de poursuivre la tradition de Babits, ces jeunes connaissaient toutes sortes de prouesses stylistiques et poétiques, mais comme on dit en Phrygie: cinq roues c’est trop, trois, ce n’est pas assez, il vaut mieux qu’il n’y en ait pas une seule, …"

   
   Quoiqu’il en soit l’œuvre est impressionnante, de détermination, d’inventivité, de clarté. Elle impressionnera encore davantage les férus d’histoire grecque antique pour qui Enée et Créüse sont déjà des familiers.
   
   En tout cas Magda Szabo a dû effectivement se régaler parce qu’une fois de l’ornière de la conformité à l’histoire sortie, elle peut continuer à raconter l’histoire mais sous une perspective totalement nouvelle. Et subversive.
   
   Etonnant.
   ↓

critique par Tistou




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Tombé de l'arbre du temps
Note :

   Lectori salutem
   
   Amis qui aimez les lectures faciles et distrayantes, passez votre chemin, cet instant n’est pas le vôtre. Vous n’y prendriez guère de plaisir. Mais vous les classiques, les hellénistes, les latinistes, les fondus de la mythologie, les amateurs de contes et de mythes fondateurs, entrez! Ce que vous allez lire ici est tout sauf banal, tout sauf médiocre. Magda Szabó a osé se lancer dans ce grand jeu littéraire: une variation sur l’"Énéide". Comme il y a avait eu une "Enéide" pour nous conter les aventures du grand Enée, elle nous a fait une "Créüside" pour conter celles de Créüse, son épouse d’autant plus oubliée qu’elle périt avec Troie et ne suivit donc pas le Bon Père dans ses aventures palpitantes.
   
   Mais M. Szabó en a décidé autrement. "Et si", se dit celle qui connaît l’Enéide comme sa poche, "Et si Créüse n’était pas morte? Si elle avait pris la place d’Enée? Et si c’était elle ensuite qui avait vécu toutes ces aventures, rencontré Didon puis atteint le Latium, posant les bases de ce qui allait devenir l’empire romain? Comment tout cela aurai-t-il pu se passer?"
   C’est ce que l’auteur imagine ici (fort bien) pour nous et nous conte, soutenue par sa parfaite connaissance du sujet et la beauté de son écriture. "L’instant" du titre, c'est celui où Créuse prend la place d'Enée.
   Les écrivains ont leurs lubies. Magda Szabó disait qu’elle avait depuis toujours rêvé de ce livre-là, qu’elle l’avait porté en elle pendant des décennies, qu’elle lui a donné vie avec passion et l’avait vu enfin édité avec un sentiment formidable de plénitude. Et nous lecteurs, nous voilà à demi incrédules, face à une œuvre incroyable, d’aucune époque, ou alors de toutes, qui nous étonne, nous désarçonne, ne ressemble à rien de ce que nous avons déjà lu et qui réussit la gageure de cet invraisemblable pari sans se ridiculiser. Pas banal!
   
   Comme un fruit "tombé de l'arbre du temps" J'adore cette image "je suis à présent au bout de la branche, je tombe en tournoyant…" C’est de la mort que M. Szabó parle ainsi, et elle en parle encore de façon tout aussi belle quand elle dit ailleurs: "Cela viendra avec le temps, les Parques auront achevé le fil, les ciseaux claqueront quand le moment sera venu, quand l’avenir aura mûri."
   Mais si je reprends ici l’expression "tombé de l'arbre du temps" pour m’en faire un titre, c’est en la détournant complètement, en la séparant de la signification que l’auteur lui avait donnée pour m’en tenir à la seule image: La Creüside, récit d’une histoire vieille de plusieurs millénaires, est une œuvre littéraire qui s’est détachée de l’arbre du temps et s’est refusée à ses contingences. Telle un fruit mûri à la perfection, elle en est tombée et s’est offerte à nous, aussi vieille que la civilisation, aussi jeune que ma lecture d’aujourd’hui.
   
   Dans "Le vieux puits", M. Szabó nous raconte comment enfant elle reprenait ses histoires préférées et les modifiait pour qu’elles soient plus conformes à son goût. Elle nous raconte également comment adolescente, elle s’est passionnée à rejouer des pièces ou romans, interprétant tour à tour divers personnages et là encore modifiant le récit. Ici, à plusieurs reprises, on assiste à des "dialogues" où Créüse-Enée est en fait seule à parler et où l’on devine les réponses de son interlocuteur à ce qu’elle dit, elle, un peu comme lorsqu’on entend quelqu’un téléphoner. M. Szabó, d’âge mûr, réalisant son chef d’œuvre au sens compagnon-artisan du terme, a dû retrouver ses aptitudes, ses goûts et ses passions d’adolescente quand elle a imaginé et rédigé toutes ces scènes. Je la vois en Créüse, jouant toutes ces parties, discutant âprement avec ses personnages. Je suis persuadée que c’est ainsi que cela s’est passé. Il y a un grand moment humain quand, vieillissant, nous retrouvons intact ce que nous étions adolescents et que nous pouvons renfourcher notre cheval d’alors et repartir à l’assaut de nos rêves pour nous y livrer avec autant de foi qu’autrefois. C‘est la nique au temps, car rien n’a changé, ou plutôt si, tout, sauf nous.
   
   Vous vous demandez sans doute s’il est possible d’apprécier la "Créüside" si l’on ne connait pas l’Enéide, eh bien à mon avis le peu qu’il vous reste de vos cours de lycée est nécessaire mais peut suffire et si vraiment il ne vous reste rien, la lecture de la fiche de l’Eneide fera l’affaire. Juste une petit rappel des faits très simplifiés, permet de prendre pied dans la Créuside, ceci dit, plus votre connaissance sera grande, mieux vous pourrez apprécier celle de l’auteur; et dans quelque cas que vous soyez, lisez le prologue avant de vous lancer.
   
   Je mets 5 étoiles non pour le plaisir de la lecture qui est bon mais pas excellent, mais pour l’entreprise littéraire grandiose et folle menée ici à bien. Ces folies-là nous aident à croire en la littérature.
   
   
   Citation:
   "Tu seras roi, un roi n’est jamais seul, la solitude est l’apanage de ceux qui ne font pas partie des élus."

critique par Sibylline




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