Lecture / Ecriture
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La Porte de Magda Szabó

Magda Szabó
  Le faon
  La ballade de la vierge
  La ballade d’Iza
  Rue Katalin
  Le vieux puits
  La Porte
  L'instant

AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2011


Magda Szabo est née en 1917 dans une famille cultivée de la bourgeoisie, elle finit ses études de hongrois et de latin à l'Université de Debrecen en 1940 et commence à enseigner. À partir de 1945, elle est employée par le Ministère de la Religion et de l'Éducation (!) jusqu'à son licenciement en 1949.

En 1947, elle se marie avec l'écrivain Tibor Szobotka (1913-1982). Ses premiers livres paraissent juste après la Seconde Guerre mondiale.

Puis s'ensuit, pour des raisons politiques, dans la dernière période du stalinisme, un long silence littéraire, rompu seulement vers la fin des années 1950, où elle connaît alors un grand succès. Les prix se succèdent, en Hongrie et hors des frontières.

On trouve actuellement des traductions françaises d'environ 6 de ses œuvres.

La Porte - Magda Szabó

Orages domestiques
Note :

   Titre original: Az ajtó
   
   
   L'affaire se présentant comme le recueil des relations orageuses entre une maîtresse de maison et sa femme de ménage, ce roman m'a d'abord paru très éloigné de mes centres d'intérêt et j'ai bien cru devoir en abandonner la lecture, malgré le flatteur Prix Fémina étranger de 2003. Mais à partir du chapitre "La glace de Murano" où Emerence déclare qu'elle recevra une personne de marque chez ses employeurs, je me suis ressaisi et le livre s'est même cramponné à moi.
   
   Emerence Szeredas n'est pas une simple employée de maison: elle est aussi la gardienne d'un immeuble voisin de celui de la narratrice qu'on découvrira sur le tard s'appeler elle-même Magda… L'histoire se déroule à Budapest vers la fin de l'époque communiste — la publication originale date de 1987 — et l'on remarque plusieurs allusions au passé national. Mais pour Emerence le pouvoir est haïssable, quelle que soit son idéologie fondatrice. Il n'y a que des humains, qui peuvent ou non lui plaire, moins souvent d'ailleurs que les animaux avec qui elle semble s'entendre au mieux — comme ses chats ou le chien Viola, héritier du nom d'une génisse! Elle n'accepte pas qu'on entre chez elle, qu'on franchisse sa porte, d'où le titre du récit. C'est qu'Emerence est un personnage, non seulement comme tout personnage de roman, mais comme un personne dont on dit "C'est un drôle de personnage!" ou bien "C'est un fichu caractère!"
   
   Effectivement. Qu'il s'agisse de sa jeunesse, des temps troublés des années quarante, ou des vingt ans passés au service du Magda, Emerence fait parler d'elle. Encore jeune fille de la campagne, les trois morts dont elle est en partie responsable ne peuvent que jeter une suspicion sur elle. Il en ira de même à la ville, mais je ne veux pas dévoiler pourquoi la police interviendra chez elle au point qu'un officier deviendra en quelque sorte son garant. À diverses reprises les relations d'Emerence et de Magda tournent au clash, à la haine, mais finissent pas s'arranger, du moins tant que la santé chancelante de la première ne vient pas se télescoper avec les activités croissantes de la seconde, devenue écrivain à succès et aspirée par les mondanités. La fin sera dramatique — on le sait dès l'incipit, puisque la narratrice affirme non sans une certaine exagération due à sa mauvaise conscience: «c'est moi qui ai tué Emerence.» En forçant sa porte.
   
   Au-delà du symbole d'une porte qui doit rester inviolée, se trouve posée la question de savoir si le traumatisme subi dans l'enfance par Emerence suffit à expliquer ses alternances de haine brutale et de générosité envers les autres. Par ailleurs, il est difficile de croire que la narratrice — l'auteure?— puisse accepter de la part de son employée autant de réactions d'anti-intellectualisme et d'insolence. Une lecture à conseiller aux amateurs et amatrices de romans psychologiques.
    ↓

critique par Mapero




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Drôle d'histoire !
Note :

   Drôle d'histoire vraiment que celle-ci dont on ne sait s'il s'agit d'un roman ou d'un témoignage comme l'auteur l'annonce. Elle nous raconte du premier au dernier jour les relations qu'elle a entretenues avec sa femme de charge Emerence.
   
   Arrivée avec son mari dans une nouvelle maison, Magda Szabó ne parvient pas à mener de front les tâches ménagères et son travail d'écrivain. Il est tout de suite parfaitement clair que son mari, écrivain lui aussi, n'est pas concerné par le problème et ne saurait apporter la moindre aide à ce souci purement féminin. D'ailleurs sa santé est mauvaise.
   
   On a conseillé à Magda d'embaucher Emerence qui est par ailleurs concierge et que tout le monde tient en haute estime. Il s'avère cependant dès la première rencontre qu'Emerence ne vient clairement pas là pour obéir mais pour régner. C'est elle qui décide de ses horaires (variables et imprévisibles, nuit comprise) et de ses appointements. Par contre, elle travaille beaucoup et bien. Les soucis ménagers disparaissent de la vie de M. Szabó... pour faire place à d'autres. Emerence est franchement désagréable. Elle ne répugne pas à insulter ses employeurs qu'elle traite communément de feignants (car ils ne font que lire et écrire, ce qui n'est rien) et dont elle moque à grands sarcasmes les convictions.
   "Fatigue, et de quoi? Les fatigués, c'est tous les malheureux qu'on aura obligés à venir à la maison de la Culture pour vous écouter, ils auront déjà donné aux bêtes, trait les vaches, changé les litières, fait cinq millions de choses dont vous n'aurez pas la moindre idée, bien assise que vous serez à raconter n'importe quoi."

   Votre sang ne fait qu'un tour, le mien aussi, mais celui de Magda, non. Elle tient beaucoup à afficher un angélisme tout catholique et une tolérance d'une mièvrerie remarquable. C'est, me direz-vous qu'elle a besoin qu'on lui fasse son ménage, mais pour ma part -et je ne suis sûrement pas seule- j'aurais choisi de le faire moi-même et d'éjecter Emerence avec perte et fracas.
   
    Pour faire bonne mesure, celle-ci est de son côté extrêmement susceptible ne supportant pas l'ombre de ce qui pourrait passer pour une remarque. Elle établit sa dominance, imposant par exemple ses cadeaux alors qu'elle crache sur ceux que Magda s'aventurerait à lui faire. Les épisodes de domination d'Emerence se multiplient, son pouvoir est quasi total, s'étendant même au chien de la maison qu'elle dresse à sa dévotion.
   
   Et c'est là que s'est installée une tension, une emprise de la lecture. J'ai eu du mal à croire la réalité des relations humaines que l'on me présentait là, mais il a bien fallu. C'était une incroyable et puissante histoire de domination. Cet auteur, installée dans sa soumission au point de ne pas même en être pleinement consciente, de la croire normale, d'aimer finalement cette femme au point d'en devenir aussi dépendante psychologiquement qu'elle l'était déjà matériellement. Cette complaisance -dans un certain sens- masochiste allant jusqu'à s'accuser de sa mort, la violence de ce qui est fait et dit entre elles sans que cet écrivain reconnue ne revendique jamais la fierté de son travail... c'était incroyable et fascinant.
   
   Comme nous l'apprenons au fil du récit, Emerence de son côté, a eu une vie très difficile avec des épisodes franchement horribles qui font frémir le lecteur effaré. C'est un personnage fort et intelligent (mais pas aussi intelligent que M. Szabó le répète sans cesse) et elle a réagi en se mettant toujours au dessus de ce qui l'avait une fois blessée et il n'y a plus rien au-dessus d'elle que "Le Travail" entité matérialiste et logique qui, croit-elle justifie, assure et apaise tout.
   
   J'ai ressenti tout au long de ma lecture une sorte d'attraction-répulsion pour cette lecture elle-même, parallèlement à l'attraction-répulsion que les deux femmes éprouvent l'une pour l'autre. Je n'ai pas beaucoup apprécié la Magda Szabó qui se donnait à voir là. Son prosélytisme religieux m'a agacée, comme toujours
    "Alors j'eus l'idée que cette singulier créature qui prétendait ne jamais faire de politique avait pourtant, par les voies imperceptibles de la vie quotidienne, assimilé quelque chose de ce qui s'était produit chez nous juste après la guerre, et qu'il faudrait chercher un pasteur susceptible de réveiller en elle ce qui s'y trouvait autrefois."
    Et je lui en ai voulu de ne pas être capable de revendiquer sa liberté, son rôle d'écrivain et la valeur de son travail. Ce qui est étonnant car cela ne correspond pas à la M. Szabó que l'on connaît depuis son enfance ("Le vieux puits") et que l'on retrouve par transparence dans ses romans. J'ai été étonnée que l'auteur donne ce récit pour véridique et je ne sais que penser de cette histoire. Mais ce roman-témoignage contient une ENORME charge émotionnelle. Indéniable. Il remue son lecteur. Il a de grandes qualités littéraires qui nous obligent, même quand les caractères, leurs pulsions, leurs moteurs nous sont étrangers et même choquants, à les regarder et à accepter qu'ils soient ainsi. C'est donc un grand livre.
   
   
    Prix Femina étranger 2003
    ↓

critique par Sibylline




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Intense et bouleversant!
Note :

   D’entrée de jeu, j’ai été happée par une sensation d’urgence, une urgence de dire les choses, de passer à un aveu inavouable; une urgence qui nous emporte dans le récit et ne nous lâche plus.
   
   C’est l’histoire d’une trahison, écrite avec un terrible sentiment de culpabilité et sous le joug d’un cauchemar récurrent, toujours le même: une porte qui refuse de s’ouvrir…
   Et pourtant.
    Magda, la narratrice nous met sur la piste tout de suite : «Une unique fois dans ma vie […] une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissant […]. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure: celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur… »
   
   «Celle qui tournait la clé» s’appelle Emerence. Quel magnifique personnage de roman que cette vieille femme dont la vie est entourée d’un mystère que la narratrice percera au fur et à mesure. Dotée d’une énergie quasiment surhumaine, Emerence ne vit que pour le travail, «24 heures sur 24», ne dormant presque jamais, ne possédant d’ailleurs même pas de lit. Tout le monde l’apprécie, malgré son caractère peu amène, intransigeant, violent à l’occasion, allergique à toute sorte d’autorité, qu’elle soit politique ou religieuse. Constituant le pilier de son quartier, elle se sacrifie pour tous ceux qui ont besoin d’aide sans jamais accepter le moindre geste en retour. Non seulement elle protège jalousement son intimité en interdisant sa porte à qui que ce soit, mais elle s’obstine aussi dans un refus catégorique de tout attachement sentimental. Or, au cours des vingt ans pendant lesquels elle régentera le ménage de Magda, Emerence développera un amour absolu pour celle-ci; amour que Magda lui rend, même si elle ne comprend pas pourquoi cette femme si méfiante tient autant à elle. Mais «j’étais jeune, je n’avais pas analysé à fond à quel point l’affection est un sentiment illogique, mortel, imprévisible, et pourtant je connaissais la littérature grecque qui ne représentait rien d’autre que les passions, la mort, dont la hache étincelante est tenue par les mains enlacées de l’amour et de l’affection.»
   
   L’histoire s’acheminera vers le drame, vers la trahison. Magda est effectivement jeune et en prise avec la dure réalité. Le moment venu, elle ne sera pas à la hauteur de ce qu’exige Emerence: qu’ «en plus de l’affection, il faut savoir donner la mort»!
   Intense et bouleversant!
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critique par Alianna




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Inoubliable !
Note :

   "Apprenez qu’on ne retient pas celui dont l’heure a sonné, parce que vous ne pouvez rien lui donner qui remplace la vie."
   

   Dans ce merveilleux chef-d’œuvre, la narratrice nous place au milieu de son quartier où elle vit avec son mari après la Seconde Guerre mondiale. Écrivaine, elle engagera Emerence en tant que domestique, et cette rencontre va littéralement remplir sa vie. On ne saurait ne pas ressentir cet immense amour que se vouent les deux femmes sans jamais se l’avouer. Si Magda Szabo a fait le choix de centrer son texte sur un seul personnage, son choix n’est pas anodin. Secrète, serviable, ferme mais juste, Emerence possède une personnalité hors du commun qu’elle s’est forgée avec le traumatisme de son enfance et de la guerre. Emerence a aimé la narratrice et son mari comme ses propres enfants, et il y a beaucoup à apprendre de leur relation.
   
   Il s’agit de l’un de ces livres qui vous frappe et vous marque, un énorme coup de cœur avec une histoire mais surtout un personnage, inoubliables. Sans qu’il ne se passe de véritables événements, Magda Szabo nous chamboule de l’intérieur.
   
   "Lorsqu’on commet l’impardonnable, on ne s’en rend pas toujours compte, mais quand on l’a fait, quelque chose en nous le sait."
   

   Ce livre touche absolument à tout ce qui fait notre humanité, à tout, sauf à nos larmes. Je n’ai pas pleuré, je n’en ai pas eu envie, mais je peux vous dire que c’est l’un des livres qui m’a le plus touchée et marquée, même si j’aurais aimé que la mort d’Emerence se ressente plus émotionnellement parlant. La retransmission de ce qu’avait été Emerence est si intense que j’aurais eu l’impression de la trahir en commençant un nouveau livre avec un autre personnage principal le soir-même. Je regrette que mon anglais ne soit pas encore à un niveau assez élevé pour pouvoir me permettre de regarder "The door", que je regarderai sûrement en version sous-titrée, tant je ne suis pas encore prête à me séparer de l’héroïne (qui est ici Emerence, et non la narratrice). J’ai l’impression que rien de ce que je pourrais dire n’arriverait à la hauteur de ce qu’a déclenché en moi ce roman. Quel livre choisir de lire à présent? Lequel arrivera-t-il seulement à la hauteur de "La Porte"?
   
   "[…] et le collaborateur de la télévision me harcelait de questions, à quoi je pensais, à qui je devais de vivre cette journée, je lui répondis que je le devais notamment à Emerence qui s’était chargée de tout ce qui aurait pu m’empêcher d’écrire, tant il est vrai que derrière toute réussite se cache une personne invisible sans qui il n’est pas d’œuvre possible."

critique par Tatiana F.




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