Lecture / Ecriture
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Skoda de Olivier Sillig

Olivier Sillig
  Skoda

Skoda - Olivier Sillig

La guerre, catalyseur du meilleur et du pire
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   "Stjepan n'a perdu connaissance qu'un instant minuscule, insignifiant. Malgré çà, il ne se souvient de rien. Ni d'un sifflement ni d'une explosion. Pourtant çà ne peut être que le fruit, la moisson d'un obus. Tiré d'où? Du ciel bleu, ou de la terre chaude et bruyante du crépitement fou des cigales? Stjepan l'a appris: le soldat tué n'entend pas la balle qui le tue. Ni l'obus. Encore moins le missile."
   
   Un pays en guerre, non précisé mais probablement quelque part en Europe de l'Est. Un soldat qui reprend conscience. Autour de lui ses quatre camarades sont morts. Où est-il? Que faisaient-ils ici? Juste à côté, une voiture, portière ouverte. Les trois occupants adultes sont morts aussi. Seul a survécu un bébé. Stjepan, le tout jeune homme de vingt ans qui ne s'est jamais occupé d'un petit va partir avec lui pour un périple incertain, aux contours flous. Il l'appellera Skoda, du nom de la voiture où il l'a trouvé.
   
   Le cœur du livre est la relation qui s'instaure entre ces deux-là réunis par le destin. Stjepan se découvre une responsabilité inconnue et la douceur qu'il déploie auprès du tout-petit contraste fortement avec l'environnement hostile qui les entoure. La guerre est là, les rencontres peuvent être désastreuses ou réconfortantes, c'est selon. L'histoire est épouvantable, c'est celle de tous les pays en guerre, ou certains parmi les hommes en profitent pour dépasser des limites que la société n'accepte pas habituellement.
   
   Pourtant, c'est un roman que je n'ai pas lâché, Stjepan avance avec Skoda dans une certaine innocence, porté par son désir de le sortir de cette situation. Le récit est d'une grande simplicité, l'écriture fluide. très vite je me suis attachée à ce jeune homme tendre, dont au fond nous ne savons presque rien.
   
   Bien sûr je ne vous en dis pas plus, si ce n'est "lisez-le", c'est un texte minimaliste qui en dit beaucoup sur ce que les humains s'infligent les uns aux autres.
   "Ensemble. Stjepan ignore comment, mais ils resteront ensemble jusqu'à ce que Skoda ait l'âge de Stjepan - maintenant, là, il sent qu'il n'est plus un gamin, que pour lui tout çà c'est terminé. Jusqu'à ce que Skoda ait son âge. Dans un monde qui sera peut-être un peu moins fou.
   Tu verras, petite hirondelle".

   ↓

critique par Aifelle




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Une route ponctuée de rencontres où la mort guette, en filigrane
Note :

   Dans un pays en guerre, "après le coucher du soleil", gît un jeune homme, un sillon de sang sur la tête. La vie semble s’être arrêtée dans cet espace-temps flou. Pourtant, Stjepan, c’est le prénom du jeune homme, se redresse et découvre, au milieu du chaos, une voiture sur une route de terre battue. Dans celle-ci, un bébé, miraculeusement vivant parmi des morts. Stjepan l’emporte avec lui sur la route. Vers quel horizon les mènera-t-elle?
   
   "Skoda" est un titre intriguant, qui interpelle le lecteur. Dans un pays en guerre, où Stjepan se réveille suite à un traumatisme qui a blessé son corps, sans doute aussi son âme, ce jeune homme de 20 ans a besoin de nommer ce qui l’entoure, peut-être pour se bâtir des repères dans ce pays en proie au chaos, à la violence, à l’absurdité. Créer de l’humain là où règne la mort, baptiser l’autre pour matérialiser la vie: dès qu’il voit le bébé, vivant parmi les morts, il le nomme. Recréer de l’humain également, là où l’humanité s’est perdue: au moment de quitter le "vilain douanier" qui l’a violenté, mais aussi, étrangement, secouru, Stjepan lui demande "comment vous vous appelez?" (p. 41). Il obtiendra son prénom, comme une parcelle d’identité glanée dans la rencontre avec un autre qui lui rappelle "le petit père des peuples": un clin d’œil à Staline
   
   Même si l’espace-temps n’est guère cadré dans ce roman, les thèmes abordés sont universels et rejoignent une humanité commune: l’auteur dépeint l’absurdité d’un pays en guerre dans lequel chacun cherche à survivre, à sa manière. Le chaos et la violence sont rendus par des scènes parfois très réalistes et très crues, dans le choix des mots. Mais la forme même essaie de donner corps à cette violence: ainsi au moment de certains épisodes d’une rare violence, les paragraphes deviennent plus courts, l’espace entre chacun s’agrandit, donnant du souffle à la lecture: Stjepan peut ainsi se ressaisir, le lecteur également par contre coup, en témoigne le court paragraphe suivant :
   "Mais oui, ça ira, Stjepan est dur à la tâche. La vieille lui apporte du vin. Il creuse trois trous distincts; ici la terre est meuble" (p. 80.)

   L’écriture d’Olivier Sillig est tout en retenue, en pudeur: malgré des rencontres qui le font souffrir, Stjepan avance, poursuit la route et le lecteur se demande constamment vers quel horizon elle le mènera, en compagnie du bébé, même si déjà, il pressent la conclusion qui avance.
   
   Avec la guerre, l’auteur explore la question du sexe comme pulsion dont Stjepan est la cible au gré de ses rencontres. Le lecteur s’attache à ce jeune homme qui chemine au long d’une route dont le début lui a offert un bébé. L’auteur montre, dans le choix de ses expressions, toute la tendresse que manifeste Stjepan pour le bébé. Une belle expression poétique montre ainsi la précaution que lui témoigne le jeune homme: "Quand il prend l’enfant dans ses bras, il le fait comme si c’était une clochette que, par jeu, il ne fallait pas laisser sonner" (p. 22-23). Mais en même temps, et c’est ce qui à mon sens rend Stjepan encore plus attachant parce qu’humain, il reste ambivalent à l’égard du bébé: à son contact, il ressent toute la fragilité de ce petit être, si vulnérable dans ses mains: "Il pourrait aussi l’attraper par le cou et l’envoyer s’écraser contre les rochers, comme on le fait avec les chatons des portées trop nombreuses" (p. 92). Il ressent ce pouvoir qu’il détient sur ce petit bout d’homme.
   
   Dans ce court roman, le lait est présent, à la manière d’une parenthèse, au début et à la fin de la route, à l’image d’un élément nourricier, porteur de vie et d’espoir. Le terme du chemin se dessine, peut-être de manière trop prévisible à mon goût. Un court roman, empli du souffle que laisse l’espace, entre brise paisible et ouragan dévastateur.
    ↓

critique par Seraphita




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Tout simplement un bijou!
Note :

   Stjepan est un jeune homme dans un pays en guerre. Enrôlé, mais n'ayant pas le cœur à se battre, il échappe miraculeusement à une attaque qui laisse ses camarades morts. En se relevant, il aperçoit une voiture, portières ouvertes. Il s'approche et découvre des adultes morts eux aussi et un bébé d'à peine un mois, vivant. Il le prend dans ses bras, le nomme Skoda, comme la voiture, et part avec lui.
   
   Tout petit roman, presque une nouvelle qui se lit vite, sans s'arrêter. L'histoire est tellement prenante que l'on ne peut passer à autre chose avant de l'avoir finie. Alternant des scènes tendres, douces et d'autres d'une violence extrême, ce livre a beaucoup de force. C'est une tranche de vie pas banale d'un jeune homme sans histoire qui n'a pas demandé à être soldat. Cela se passe aujourd'hui dans un pays pas nommé, mais avec quelques indices, on peut penser à un pays de l'ex-Union Soviétique.
   
   Une opposition totale entre la beauté du geste de Stjepan, entre la relation qu'il noue avec Skoda, lui le jeune homme qui n'a jamais tenu un bébé dans ses bras et la brutalité, la fureur et la sauvagerie de la guerre. La bêtise de hommes-combattants contre l'ingénuité et l'innocence du duo improbable.
   
   Stjepan, au cours de son voyage fera des rencontres, dont il retirera toujours quelque chose, même si elles sont douloureuses. Il marche, n'arrête que pour monter dans un camion, ou tout autre véhicule.
   
   "Le paysage défile, ça ne se voit presque pas parce qu'il se répète continuellement, recommence sans cesse. C'est comme si Stjepan était un hamster faisant tourner un décor de théâtre vertical: la première colline qui sort derrière lui devenant alors la plus éloignée devant lui." (p.17/18)

   
   Les femmes sont, comme toujours dans les conflits, celles qui font vivre le pays, celles qui résistent, celles qui permettent à la vie de continuer, qui éduquent, qui élèvent et qui se battent parfois littéralement pour vivre et faire vivre.
   
   Histoire simple de gens simples dans un monde qui ne l'est pas. Stjepan, tout jeunot qu'il est se pose des questions sur ses capacités à s'occuper de Skoda, a lui aussi des accès de violence, des pensées sur le pouvoir:
    "Skoda dort profondément. Stjepan s'immobilise. Il prend l'enfant rien que dans une main et l'élève à la hauteur de sa tête. Il pourrait aussi l'attraper par le cou et l'envoyer s'écraser contre les rochers, comme on le fait avec les chatons des portées trop nombreuses. Il pense ça juste parce que c'est un pouvoir trop absolu pour lui, exagéré, absurde." (p.92)
   
   Attention, c'est tout simplement un bijou, une pépite de la rentrée littéraire. Impossible de passer à côté, d'autant plus qu'il n'a que 95 pages qui vous scotcheront, vous feront verser une -ou plusieurs- larmes, vous étonneront, vous attendriront, vous révulseront, vous choqueront. Tout cela à la fois sans doute.
   D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire...

critique par Yv




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