Lecture / Ecriture
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Saga de Tonino Benacquista

Tonino Benacquista
  Les morsures de l'aube
  Trois carrés rouges sur fond noir
  La maldonne des sleepings
  Quelqu'un d'autre
  Saga
  Malavita
  La machine à broyer les petites filles
  B comme: Le serrurier volant
  Homo erectus
  B comme: La Commedia des ratés
  B comme: Les cobayes
  B comme: L'outremangeur

Auteur français, né le 1er septembre 1961.

Saga - Tonino Benacquista

Ecrire sur l’écriture avec le talent de l’écrivain…
Note :

   Grand prix des Lectrices de Elle 1998
   
   Tonino Benacquista est de ses auteurs que rien ne semble effrayer. Il passe aisément du polar noir (Les Morsures de l’Aube, La Maldonne des Sleepings) à la satire sociale (Malavita) en passant par la traversée psychologique de l’âme humaine en ce qu’elle consacre de plus nauséabond et bestial (Quelqu’un d’autre) avec l’agilité du génie. Dans cet opus déjà célèbre, l’auteur écrit sur l’écriture, sa puissance et ses doutes, sa formidable essence cathartique et son infinie solitude finalement.
   
   Quatre personnalités que tout oppose vont se retrouver associées par un producteur de télévision véreux afin de mettre sur pied une sitcom à faible coût pour remplir les quotas des cases nocturnes. Ils reçoivent pour unique consigne : « Tout et n’importe quoi ». Et si finalement ce programme dépassait les cases anonymes pour devenir un véritable phénomène de société.
   
   Benacquista nous entraîne dans le quotidien de ces quatre scénaristes aux univers tellement bien brossés qui vont fusionner dans une alchimie créatrice sans borne. Il nous invite à suivre leurs vies parallèlement à celles de leurs personnages, nous conduisant le long des liens infimes qui unissent réalité et fiction, création et transmission.
   
   Comme à son habitude, Benacquista fait preuve d’un humour cinglant, d’un cynisme redoutable coulant d’une plume acérée pour notre plus grand plaisir. De rebondissements en chaos, ce livre ne saurait délier son action ; il a parfaitement construit son récit. Il s’agit selon d’un des meilleurs morceaux de l’auteur qui plaira particulièrement aux adeptes de Malavita.
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critique par Kassineo




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Plus belle la vie
Note :

   Imaginez que votre vie soit écrite, scénarisée par un de ces talents qui a tout prévu, dans les moindres petits détails, avec les rebondissements incontrôlables et les coups d’accélérateurs dont la vie regorge, jusqu’à la conclusion, toujours désarmante. Bon, force est de reconnaitre qu’à part quelques privilégiés ou défavorisés selon ce qu’il peut arriver de bien ou de mal, la grande majorité d’entre nous allons vivre une vie sans histoire, faites d’anodins malheurs et d’insignifiants bonheurs que les plus chanceux ou les plus clairvoyants sauront reconnaitre. C’est vrai, les histoires inventées sont toujours plus passionnantes que la vraie vie et c’est pour ça qu’on en raffole depuis notre petite enfance; contes lus par papa au moment de s’endormir, séries policières ou médicales américaines à l’adolescence, grandes et belles histoires plus tard. Des histoires et encore des histoires, plus ou moins grandioses, plus ou moins inspirées, histoire de nous consoler de n’être que des animaux suffisamment intelligents pour nous rendre compte de notre incapacité à être heureux durablement.
   
   Et ça dure depuis qu’un conteur plus inspiré que les autres a surement dû palabrer autour du feu préhistorique, pour conjurer le sort, apaiser les peurs ancestrales, tout simplement enjoliver la vie et réécrire l’Histoire. Depuis, ça n’a pas arrêté. Et ça dépasse même ceux dont le métier est de nous faire rêver. Le pouvoir de la fiction décuplé par la force des images depuis l’avènement du cinéma, puis de la télévision, autorise les histoires inventées à vivre leur propre vie, portées par leurs spectateurs. L’auteur est la mère porteuse qui façonne l’embryon mais c’est le public qui fait grandir l’histoire. Sans parler des personnages qui échappent souvent à leurs créateurs, comme l’homme échappe à Dieu au point de se demander si il y a bien un créateur quelque part, caché dans l’ombre. Peut-on alors TOUT mettre en scène?
   
   Toutes ces réflexions proviennent de la "Saga" de Tonino Benacquista. Quatre travailleurs de mots doivent écrire une série pour combler un manque de quotas de création française. Le feuilleton sera diffusé à quatre heures du matin. Le cahier des charges est ridicule : dix personnages, pas un de plus, un seul décor, bref l’économie absolue et une liberté totale. Seulement, même au milieu de la nuit, des téléspectateurs veillent. La Saga va connaitre le succès et ses auteurs les problèmes qui vont avec. Lorsque la série est diffusée en prime time, la liberté de ton se réduit, jusqu’aux téléspectateurs même qui réagissent.
   
   Ce qui surprend c’est qu’à aucun moment lors de l’écriture de ce soap, on ne voit les quatre scénaristes débattre d’une intrigue, discuter une situation, argumenter un personnage, défendre leur point de vue. Comme si ces has-been et ces losers n’avaient plus d’égo. Tout coule comme une rivière tranquille. En fait le propos n’est pas là. Pas encore. La vraie réflexion sur le pouvoir de la fiction est à venir.
   
   Tonino Benacquista sait de quoi il parle puisqu’il a été lui-même scénariste pour Jacques Audiard et auteur de polars. Il connait toutes les ficelles d’un roman haletant qui se lit vite. Mais, est-ce cette parution en fin de siècle (1997) qui donne au roman son côté inéluctable, fataliste, désabusé, résigné? On sent bien que quelque chose s’évapore dans la société, difficile de dire quoi exactement. L’auteur prédit la fin des séries alors qu’elles n’ont jamais été autant présentes sur le petit écran depuis le XXIème siècle. Cependant, quatre ans avant le Onze Septembre, Benacquista décrit la catastrophe (scène 27. Intérieur nuit); ce qui pourrait laisser à penser qu’Oussama avait lu Saga et ajouter au trouble du pouvoir/influence des histoires. Au passage il nous accorde cette définition du terrorisme : une connerie individuelle seule capable de plastiquer la connerie collective. Autre détail croustillant, Tonino orthographie cacahuète cacahouète. Et, dans quel bouquin évoque-t-on Ponson du Terrail, le pionnier des scénaristes de séries, maitre du roman feuilleton à sa grande époque (première moitié du XIXème), auteur de deux cents romans et feuilletons, dont le cycle Rocambole.
   
   En guise de conclusion à cette singulière réflexion sur nos désirs et nos envies au travers de la fiction, voici la différence fondamentale entre le roman et le scénario: "Le scénario ce n’est pas du verbe, c’est avant tout de l’image. Aucun dialogue n’est meilleur que le silence".
   Dont acte. Noir.

critique par Walter Hartright




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