Lecture / Ecriture
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La Plaisanterie de Milan Kundera

Milan Kundera
  L'art du roman
  Risibles amours
  La Plaisanterie
  L'ignorance
  L'immortalité
  L’insoutenable légèreté de l’être
  La fête de l’Insignifiance

Milan Kundera est un écrivain d'origine tchécoslovaque, né à Brno en 1929.
Il vit en France de puis 1975 et a obtenu la nationalité française en 1981.

La Plaisanterie - Milan Kundera

Réflexions sur la trahison
Note :

   Je viens de lire "La Plaisanterie" (1967) de Milan Kundera dans une traduction révisée par Claude Courtot et l'auteur lui-même. Milan Kundera explique, en effet, qu'il a été horrifié par une première traduction française qui ne respectait pas son style et même réécrivait le roman. C'est pourquoi il a revu le texte français une première fois en 1980, une autre en 1985 avec l'aide de Claude Courtot. Dans une note à la fin de cette édition, il déplore que ce livre, sorti en France au moment de l'invasion de Prague par l'armée russe, n'ait été lu que d'un point de vue politique, dans l'éclairage de l'actualité et il ajoute: "Or aujourd'hui les rumineurs de l'actualité ont depuis longtemps oublié le Printemps de Prague ainsi que l'invasion russe. Grâce à cet oubli, paradoxalement, "La Plaisanterie" va pouvoir redevenir enfin ce qu'il a toujours voulu être: roman et rien que roman."
   
   Hélas! j'ai bien peur - pour moi qui viens de lire le livre si tôt après les révélations faites sur le passé de Kundera et sur sa possible dénonciation d'un jeune homme opposé au régime - que l'actualité ne m'ait rejointe et c'est sous cet éclairage politique que j'ai d'abord reçu ce roman! Mais pas seulement! Car "La Plaisanterie", on s'en rend compte assez vite, dépasse l'actualité et se révèle être une réflexion sur l'homme en général et sur le sens que celui-ci peut donner à sa vie.
   
   Les premières questions qui viennent à l'esprit en lisant "La Plaisanterie" concernent les rapports de l'individu avec un régime totalitaire. Comment celui-ci est-il amené à adhérer à l'idéologie en place, sacrifiant parfois amitiés, amours, conscience? Qu'est-ce qui explique qu'une dictature puisse avoir un tel pouvoir sur l'individu? Pourquoi la délation est-elle une constante dans un tel système?
   Comment ne pas voir, en effet, qu'un des thèmes centraux du récit est la trahison:
   Dans "La Plaisanterie", une jeune fille, Marketa, suit un stage de formation du parti. Son amoureux, un brillant étudiant communiste, Ludvik Jahn, lui envoie en guise de plaisanterie et pour se moquer de son enthousiasme de néophyte, une carte avec quelques mots qui, pris au premier degré, font de lui un ennemi du régime. Commencent alors la mise à l'écart, l'inexorable défection des amis, leur trahison, sa condamnation lors d'un procès mené par un autre étudiant Pavel Zamenek, jusque là son ami. Ludvik, exclu du parti, interdit d'études, est envoyé à l'armée, dans un corps disciplinaire qui rassemble les ennemis du régime, et doit travailler à la mine. Sa vie, brisée, va être désormais marquée par la haine et la vengeance. L'intérêt du roman est encore renforcé par le changement de point de vue selon que Ludvik, Héléna, Jaroslav ou Kostka présentent le récit. Cette variation de focale permet de pénétrer dans la conscience de chacun et d'avoir plusieurs visions des évènements donc plusieurs "vérités".
   
   Nous découvrons les facettes multiples et complexes des personnages et les motivations de leur trahison qui révèlent parfois les recoins les plus noirs de l'âme humaine: l'intérêt, l'ambition, la fascination du pouvoir, le fanatisme autrement dit la certitude d'avoir raison et l'idée que la fin justifie les moyens, la lâcheté, l'égoïsme, la peur d'être mis au ban de la société... mais d'autres aspects, pourtant, sont, a priori, tout à fait positifs: La révolte contre l'injustice, l'idéalisme, la fidélité à une idée, la foi en une société meilleure... Ainsi Marketa n'a aucune honte d'avoir montré la carte de Ludvik Jahn aux camarades de la direction qui surveillent le courrier. Communiste, elle a foi dans le parti à l'égal d'un fanatique envers sa religion. Elle juge le jeune homme coupable donc elle le dénonce mais, par honnêteté, elle refuse de céder à la pression de Pavel Zemenek, qui, lui, apparaît comme un vaniteux, ambitieux qui aime plaire et qui jouit du pouvoir qu'il exerce sur les autres. Elle est prête à soutenir Ludvik s'il s'avoue coupable, agissant selon un stéréotype romantique un peu ridicule. Mais dans tous les cas, elle reconnaît au Parti le droit de surveiller ses pensées et sa vie privée puisque la réussite du communisme et du bonheur des peuples dépendent de ce contrôle. Tout se passe, en effet, comme si le parti s'emparait de la conscience de l'individu qui ne s'appartient plus, perd son sens critique, sa liberté et devient conformiste par obligation ou par choix. Il doit se couler dans un moule et si, comme Ludvik, il n'y parvient pas tout à fait, les séances de critiques et d'autocritiques sont là pour le remettre dans le droit chemin. C'est ainsi que Ludvik se voit reprocher des "résidus d'individualisme", "son mauvais comportement avec les femmes" "sa froideur envers autrui".
   "Et comme une étrange fatalité, un tel germe veillait sur la fiche de renseignements de chacun, oui, de chacun d'entre nous."

   
   Le roman est donc une analyse fouillée de la manière dont un régime totalitaire broie l'individu dans une société où la victime finit toujours par se sentir coupable et par collaborer avec son bourreau et cela quel que soit le pays ou l'origine de la dictature, communisme, nazisme, totalitarisme religieux... et cette description n'est donc pas seulement liée à l'histoire de Prague et de la Tchécoslovaquie.
   
   Mais le roman est aussi une réflexion générale sur la vie, sur la vacuité de l'existence, la déréliction des individus dans un monde qui ne semble être qu'une gigantesque farce, vision pessimiste et noire d'une société où l'amour semble impossible, où l'amitié ne peut survivre, où la souffrance est intense mais profondément inutile et surtout pas rédemptrice. Même la haine échoue car Ludvik, incapable d'aimer -il brutalise Lucie et la perd - est animé par une haine qui reste sa seule raison de vivre mais qui lui échappe:
   "Comment lui expliquer que je peux pas me réconcilier avec lui?(Zamenek) Comment lui expliquer qu'en le faisant je romprais mon équilibre intérieur. Comment lui expliquer que ma haine envers lui contrebalance le poids du mal qui est tombé sur ma jeunesse.. Comment lui expliquer que j'ai besoin de haïr ?"

   
   Son ennemi a changé de camp et reconnaît ses torts, tous les idéaux de sa jeunesse se dégonflent comme des ballons de baudruche, même le vocabulaire véhiculant des idées pour lesquelles il a tant souffert, n'a plus cours. La jeune maîtresse de Zemenek juge que c'est un vocabulaire de vieux. L'art populaire qu'il a défendu avec son ami musicien Jaroslav ne rencontre que désintérêt; la jeunesse sans idéal, bruyante et vulgaire, se saoule dans les bars.
   
   Il y a un ironie féroce dans ce roman. La vie est absurde: Ludvik passe à côté de l'amour véritable, celui de Lucie, trop habité par la haine qu'il cultive en lui. Sa "vengeance" pitoyable et mesquine envers Zemenek se retourne contre lui -encore une autre mauvaise plaisanterie- et c'est justice puisqu'il se sert d'Héléna comme d'un objet, sans avoir aucune considération pour ses sentiments. Héléna rate lamentablement son suicide. L'on ne sent aucune tendresse de l'auteur pour ses personnages. Il les maltraite constamment, les amène jusqu'au bout de leur vie pour mieux nous faire ressentir combien ils sont passés à côté d'elle en privilégiant ce qui est secondaire et non ce qui est essentiel. Ludvik en fait le constat lucide:
   "Nous vivions Lucie et moi dans un monde dévasté; et faute d'avoir su le prendre en pitié, nous nous en étions détournés, aggravant ainsi et son malheur et le nôtre. Lucie si fort aimée, si mal aimée, c'est cela que tu es venue me dire au bout des ans? plaider la compassion pour un monde dévasté?"

   
   Jaroslav lui-même, le personnage le plus sympathique du roman rate sa mort car celle-ci, non plus, n'a pas de sens "et l'idée m'envahit qu'un destin souvent s'achève avant la mort, que le moment de la fin ne coïncide pas avec celui de la mort..."
   
   Ce qui a paru avoir une signification se vide de son contenu et c'est en cela que "La Plaisanterie" rejoint l'universel car le roman pose la question qui est celle de tout homme au moment du bilan: pourquoi ai-je vécu?
    ↓

critique par Claudialucia




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L'art de la digression
Note :

   Lorsque s'ouvre ce roman, Ludwik Jahn, étudiant et activiste communiste, séparé de sa petite amie par un séminaire organisé par le Parti, envoie à celle-ci une carte postale écrite sous le coup de la colère, contenant ces simples mots: "L'optimisme est l'opium du genre humain! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski!" Le tout se voulait une réponse à une lettre pleine de candeur et d'enthousiasme de la jeune fille qui avait agacé Ludwik. Mais les membres du Parti, alertés, sont loin de goûter ce que Ludwik présente comme une "plaisanterie", et l'excluent définitivement, à l'unanimité. Renvoyé de l'Université en raison de son exclusion, Ludwik est enrôlé de force dans l'armée, avec ceux qu'on appelle les "noirs", ceux qui sont considérés comme des ennemis du Parti et qui doivent travailler plusieurs années dans des mines afin d'espérer être réintégrés un jour. Bien que la vie militaire ne lui plaise pas vraiment, Ludwik se lie rapidement d'amitié avec ses nouveaux camarades, et rencontre une jeune fille, Lucie, qui habite le village voisin. Mais la demoiselle se révèle obstinément farouche, malgré les prières répétées de Ludwik, et elle finit par disparaître du jour au lendemain. Des années plus tard, Ludwik, de retour à Prague, entreprend de se venger d'un de ses anciens camarades d'Université ayant contribué à sa radiation du Parti, en le faisant cocu. Mais cette seconde plaisanterie se retourne contre lui: depuis bien longtemps déjà, le mari a lui-même déserté le nid conjugal et entretient une relation adultère avec une jolie jeune fille. Croisant à intervalles plus ou moins réguliers le chemin de Ludwik, d'autres personnages prennent tour à tour en charge la narration: Helena, la femme que le héros pense voler à son mari lui-même volage, complètement aveuglée par son amour démesuré pour Ludwik, mais aussi Jaroslav, ami d'enfance de ce dernier, musicien attaché aux traditions populaires de Moravie dont il constate chaque jour un peu plus la disparition au profit d'une culture occidentalisée, et Kostka, lui aussi ancien ami de Ludwik, biologiste dans un hôpital et fervent croyant. De l'entrelacement de ces destins, Kundera tire un roman polyphonique, s'étendant de l'après-guerre aux prémices du Printemps de Prague, et parvient à mêler avec talent histoires d'amour, d'amitié et réflexions sur le communisme et la condition humaine.
   
   "La Plaisanterie" est sans conteste l'un des romans les plus célèbres de Kundera, et l'un de ceux qui expriment le mieux sa désillusion concernant le Parti Communiste, dont il fut lui-même exclu, ce qui n'est certes pas la moindre de ses affinités avec son héros, ce jeune homme désabusé, victime d'une mauvaise plaisanterie qui lui échappe et change brutalement le cours de son existence, sans qu'il puisse rien faire pour y remédier. Grâce au recours à la multiplicité des narrateurs, et donc des points de vue, Kundera donne à voir dans ce livre la façon dont la réalité est constamment interprétée de façon biaisée, en sorte qu'elle finit par nous échapper: c'est ainsi qu'Helena brûle d'un amour pour Ludwik qu'elle croit réciproque, tandis que celui-ci veut simplement passer du bon temps avec elle et se venger de celui qui a participé à son exclusion du Parti et bouleversé ses projets et sa destinée d'une simple main levée.
   
   A travers les différents personnages qu'il met en scène, Kundera parvient également à nous faire partager leurs espoirs déçus, leurs attentes illusoires, leurs envies dérisoires, donnant du même coup davantage de profondeur aux relations complexes qu'ils entretiennent les uns avec les autres, relations faites de déceptions, de trahisons et de rancunes plus ou moins vives. Ces personnages, qui mènent une introspection particulièrement riche sur les événements qui ont fait basculer leur vie, nous paraissent d'autant plus proches et plus attachants que leurs rêves brisés sont aussi, pour une certaine part, les nôtres.
   
   L'une des originalités appréciables de ce roman, outre son caractère polyphonique, est la mise en place de ce trait d'écriture caractéristique de Kundera, la digression, que l'on retrouve ici dans une magnifique évocation, non dénuée d'un certain lyrisme, des anciennes coutumes musicale et folkloriques moraves, notamment à travers la reconstitution du rituel de la Chevauchée des rois. Avec son style souple, ondoyant mais sans fioritures, Kundera nous emmène à la découverte de ces destins particuliers qui ont tous une portée universelle, car c'est l'absurdité de l'existence de l'homme qu'il met en lumière, thème sérieux, s'il en est, et bien loin, précisément, d'une "plaisanterie".

critique par Elizabeth Bennet




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