Lecture / Ecriture
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Famille modèle de Eric Puchner

Eric Puchner
  Famille modèle

Famille modèle - Eric Puchner

Dynamitage
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Les Ziller sont une famille états-unienne moyenne: Warren, le père est promoteur immobilier et a fait venir toute sa famille en Californie; Camille, la mère fait des films éducatifs sur la sexualité très gnangnan; Dustin, le fils aîné rêve de devenir une star du rock, son groupe commençant à fonctionner localement; Lyle, la fille adolescente est désespérée par son physique qu'elle trouve ingrat et par sa peau de rousse éternellement blanche même sous le soleil californien; Jonas, le dernier est un garçon aux réflexions morbides, souvent seul qui n'hésite pas à s'habiller en orange des pieds à la tête. Toute cette histoire se passe en plein milieu des années 1980. Tout va bien, sauf que Warren à dilapidé les économies de la famille dans un projet irréalisable, mais qu'il ne l'a encore dit à personne.
   
   Eric Puchner s'amuse à démonter ou carrément exploser le fameux rêve américain. Cette famille qui a tout pour faire envie: des gens heureux, un chien, une belle maison dans une résidence surveillée, des voitures pour les parents et pour les grands enfants, va voir sa vie basculer. A tel point qu'on se demande même un moment jusqu'où elle va tomber.
   "Toute la famille semblait au bord de l'implosion. Dustin espérait se faire dévorer par un puma; son père s'était fait arrêter pour une raison mystérieuse dont personne ne voulait parler; sa sœur, toujours couverte de cloques, ne quitterait pas sa tente pour éviter le soleil brûlant; et malgré ça, ils partaient quand même passer le week-end dans le désert, parce qu'ils le faisaient chaque année. Sa mère le lui avait expliqué plusieurs fois, comme pour se convaincre elle-même que c'était une bonne idée. Il se demanda si sa famille n'était pas un organisme moribond. A l'image de ces mantes religieuses qui se font manger par leur partenaire, mais continuent de s'accoupler malgré leur tête manquante." (p.233/234)

   
   Cet extrait (une pensée de Jonas) résume assez bien l'atmosphère du bouquin: tout s'écroule, la famille se délite, chacun essaie de s'en sortir, mais l'auteur se débrouille pour que ce ne soit jamais plombant. Il a un style, une écriture qui donne une image décalée et finalement assez drôle des Ziller. Même dans les pires moments, il y a toujours un Jonas pour détendre l'atmosphère par une déclaration incongrue, totalement déplacée, qui fait le désespoir des autres membres de la famille mais le bonheur du lecteur. En écrivant mon billet, je me fais peur parce je prends conscience que plus les protagonistes tombent, plus ils se retrouvent dans des situations difficiles et plus j'ai pris du plaisir à les suivre. Quel monstre suis-je donc pour me satisfaire du malheur des autres? Je me rassure en me disant que c'est la faute de l'auteur et en lisant d'autres billets qui vont dans le même sens.
   
   Ce gros roman (520 pages quand même) se lit sans aucun problème: à chaque chapitre, il se passe un événement qui propulse l'un ou l'autre dans une situation imprévue. La première partie est très rapide, tout va très vite. Les autres ont un peu plus lentes, mais pas moins intéressantes, captant plus les pensées, les réflexions des uns et des autres. Un roman -le premier d'Eric Puchner- qui montre que rien n'est jamais acquis, qui bat en brèche le rêve américain. La famille Ziller représente un large panel de la société: des gens avec des désirs, des souhaits, des rêves, qui côtoient, approchent de près ou touchent tous les types d'individus que cette société, depuis ces années 1985/1986 n'a cessé de créer: à la fois des riches, des flambeurs, des stars (plus ou moins avérées; de nos jours ce mot sans sens réel est totalement galvaudé) mais aussi des pauvres, des laissés pour compte, totalement oubliés voire méprisés par les premiers nommés.
   
   Un roman de la rentrée littéraire (je stoppe mon compteur personnel, parce que cette année, j'explose les chiffres: je n'ai jamais autant lu de romans de cette fameuse et courue rentrée).
    ↓

critique par Yv




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Sourire acide
Note :

   Famille modèle :  le titre du roman de Eric Puchner est à prendre ironiquement si l’on en juge par les tribulations, déboires, drames et autres calamités qui s’abattent sur la famille américaine des Ziller, révélant des aspects cachés et pas toujours glorieux du caractère de chacun.
   Dans la famille Ziller, il y a d’abord le père, Warren, issu de famille modeste, il caresse le rêve de la réussite sociale. Il quitte la vie confortable qu’il s’était créée dans le Wisconsin, pour faire fortune (du moins le croit-il) en Californie en achetant un terrain constructible dans le désert pour devenir promoteur immobilier d’un lot de maisons modestes qu’il espère vendre comme des petits pains. Lorsqu’il s’aperçoit que les autorités déversent des déchets industriels à proximité, il est anéanti. C’est le début d’une faillite qu’il n’ose avouer à sa famille. Pour réussir et correspondre à l’image de chef de famille battant qu’il veut donner aux siens, il serait prêt à vendre des maisons à des familles modestes en leur cachant la vérité sur la pollution du terrain.
   
   Dans la famille Ziller vient la mère, Camille. Toujours habillée de couleurs pastels et de vêtements désuets, elle réalise des films d’éducation sexuelle complètement ratés en direction des écoles. Ecolo, elle fait des leçons de morale à ses enfants sur leur alimentation. Sa fille et ses deux fils la jugent démodée, un tantinet ennuyeuse et moralisatrice, vaguement ridicule mais ils la croient incapable de faire du mal, d’avoir des mauvais sentiments. Ils s’apercevront pourtant que quand les choses se dégradent chez eux, leur mère n’est pas aussi parfaite qu’ils le pensaient.
   
   Enfin il y a les enfants : Dustin est l’aîné de la famille. Sûr de lui, intelligent, beau et charmeur, il a tout pour plaire et réussir sa vie. Il va partir à l’université. Il adore la Californie, le soleil, la mer et le surf. Il est amoureux de Kira, si belle et si parfaitement bourgeoise qu’il s’ennuie un peu avec elle.
   Sa passion: son groupe de musique qui, il en est persuadé, le mènera à la gloire.
   Ses faiblesses: Il est attirée par Taz, la petite sœur de Kira, marginale paumée, droguée, passablement agressive et suicidaire.
   Lyle, l’intellectuelle de la famille, toujours dans ses livres, est en révolte contre les parents. Elle a horreur de la Californie, de la plage. Son teint de rousse ne lui permet pas de s’exposer au soleil. Elle couche avec Hector, un latino-américain pour se prouver qu’elle peut plaire.
   Jonas, le mal aimé, est un gamin aux idées morbides, étrange et asocial.
   Ah! j’allais oublier Mister Leonard, un des membres et non des moindres de la famille Ziller, j’ai nommé le vieux chien qui a déjà un pied dans la tombe mais qui n’en demeure pas moins un personnage incontournable du roman.
   
   La faillite du père est à l’origine de la détérioration des rapports entre les membres de la famille, une fissure qui ne cessera de s’agrandir mais c’est surtout la tragédie qui s’abat sur eux qui va les anéantir. Chacun va réagir selon son âge, son caractère, sa position dans la famille, mais aucun n’en sortira indemne. Le désespoir affleure sans cesse, les vies sont brisées. Pourront-ils se reconstruire? L’écrivain manie une ironie cruelle au détriment de ses personnages comme si, démiurge tout puissant, il les punissait par là où ils ont péché!
   
   Comme souvent dans les romans contemporains américains, les personnages d’Erich Puchner mais aussi leurs amis, les connaissances qui gravitent autour d’eux, sont atypiques, étranges et se fourrent dans des situations absolument loufoques qui provoquent à la fois la surprise et le rire. De nombreuses scènes, en effet, racontées avec brio et panache sont d’une drôlerie irrésistible comme celle où Warren pour venir en aide à son fils et lui éviter un chagrin d’amour s’introduit chez les parents de Kira ou comme la conversation de Jonas avec le chauffeur de camion qui est tout aussi réussie. De même le traitement de la sexualité dans les films de Camille est inénarrable. Pourtant le ton de la comédie, la légèreté apparente du récit ont toujours pour corollaire la tragédie et l’échec. Ces différentes tonalités représentent une des grandes qualités du roman qui sait à la fois toucher, susciter l’émotion et amuser. De plus la variation des points de vue – chacun présentant tour à tour sa vision des autres mais aussi sa propre intériorité- permet une approche riche et subtile des personnages et donne des éclairages variés au récit.. J’ai beaucoup aimé pénétrer dans l’intimité de cette famille, en partageant le quotidien, les pensées intimes de chacun, j’ai aimé m’identifier aux personnages, m’attacher à eux car ils sont tous fragiles et émouvants, profondément humains avec leurs espoirs et leurs doutes, leurs qualités mais aussi leurs défauts. J’ai suivi avec un intérêt toujours renouvelé leur histoire, ayant envie de connaître la suite, de découvrir s’ils vont s’en sortir et comment.
    ↓

critique par Claudialucia




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Livre brillant!
Note :

   "Pour une fois, reprit Warren, j'aimerais juste avoir un dîner normal. Une fois dans l'histoire de cette famille. Est-ce que c'est vraiment trop demander, de pouvoir une fois dans sa vie s'asseoir et parler de sa journée? Tout le monde avait les yeux fixés sur lui. Peut-être avait-il crié sans s'en rendre compte. Il baissa la voix : je veux dire, il pourrait nous arriver quelque chose."
   
   Warren a entraîné sa famille en Californie, alors qu'ils menaient une vie très agréable dans le Wisconsin, attiré par une affaire mirobolante qui devait lui faire franchir un pas dans la richesse, donc dans le rang social. Au début du roman, son projet de lotissement dans le désert s'écroule, Warren sait qu'il est ruiné, mais ne se résout pas à le révéler à sa femme Camille, et à ses trois enfants.
   
   C'est l'histoire de la désintégration d'une famille, avec un portrait au vitriol d'une certaine Amérique, cupide et repliée sur elle-même dans ses résidences sécurisées, le tout teinté d'un humour corrosif de plus en plus désespéré.
   
   La première partie du roman, très jubilatoire décrit les membres de la famille, entre dans la tête et la psychologie de chacun. J'ai rarement ressenti avec une telle acuité à quel point on peut vivre sous le même toit et ne rien savoir de son plus proche entourage. Mine de rien, aucun d'eux ne s'adapte à la Californie, malgré l'avenir radieux promis par le père.
   
   Camille sa femme, toujours vêtue de pastel, très soucieuse d'équilibre alimentaire et d'équilibre tout court, s'ennuie dans un boulot idiot et regrette leur maison du Wisconsin, au bord du lac et les amis qu'elle a dû laisser là-bas.
   L'aîné, le beau Dustin, se prépare à aller à la fac, tout en passant son temps avec son groupe de rock qui deviendra bien sûr ultra-célèbre. Quant à Lyle, brillante étudiante, mais adolescente mal dans sa peau, elle se cherche et s'égare un peu, perdue dans une solitude insupportable. Le petit dernier, Jonas, habillé en orange de la tête aux pieds, vit sur une autre planète et cultive de bizarres manies, dans une relative indifférence.
   
   On se demande comment va arriver la déflagration, puisqu'il faudra bien que le père avoue qu'il a dilapidé tout leur argent plus celui des études des enfants et de la retraite du couple. Elle arrive cette déflagration, pas tout-à-fait comme on l'attendait, mais elle arrive et on a le coeur très serré, parce que l'auteur a su depuis longtemps nous faire aimer tous ses personnages.
   
   La deuxième partie dissèque la lente décomposition de la petite tribu et la façon dont chacun des membres devra revoir sa manière d'être, de penser et de vivre, ensemble ou pas. Les interactions sont étroites et leurs conséquences peuvent être sévères.
   
   Roman très addictif, dès les premières pages je ne pouvais plus le lâcher. Je ne saurais pas dire exactement pourquoi, une alchimie qui a bien pris, j'avais de plus en plus hâte de retrouver la famille Zeller et son avalanche de problèmes.
   
   "Comment sa mère l'avait convaincu d'emmener ce gosse avec lui jusqu'à Rat Beach, mystère. Sûrement à cause de la pénurie de voitures. Il adorait Jonas : c'était un gamin bizarre, désopilant, tout en orange pour le deuxième jour d'affilée, mais Dustin n'avait pas envie pour autant d'arriver accompagné d'un Oompa-Loompa".

   
   Auteur talentueux, livre brillant, à vous de voir...

critique par Aifelle




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