Lecture / Ecriture
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Typhon de Joseph Conrad

Joseph Conrad
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  Le nègre du “Narcisse”
  Le duel
  Typhon
  Amy Foster
  Falk
  La ligne d’ombre
  Demain
  Les idiots
  Un paria des îles
  Lord Jim
  Un sourire de la fortune
  Le Frère-de-la Côte
  Karain : Un souvenir

Joseph Conrad est le nom de plume de Teodor Józef Konrad Korzeniowski, écrivain anglais d'origine polonaise, né en Ukraine en 1857, et mort en Angleterre en 1924. Orphelin à 11 ans, Conrad s'enrôla comme mousse en 1874 et sera marin jusqu'en 1894. Il se consacra ensuite à l'écriture.

Typhon - Joseph Conrad

Furie dans le Sud-Est asiatique
Note :

   Etonnant de penser que Joseph Conrad, à 18 ans, en provenance de ce qui est maintenant la Pologne, était en même temps qu’Arthur Rimbaud, qui avait alors 21 ans, à Marseille en 1875. Pour situer les époques. Leurs destins divergeront sérieusement; Joseph Conrad commençant par s’embarquer, menant une vie de marin avant de venir à l’écriture – et pas seulement dans des romans ou nouvelles «maritimes» comme on le pense trop souvent. Par bien des côtés, il me fait songer à Pierre Loti, autre grand voyageur des contrées lointaines et inlassable rapporteur d’histoires.
   
   « Typhon » participe de cette veine maritime. C’est à la fois l’histoire du Capitaine Mac Whirr, caricature d’Anglais parti travailler dans les colonies, en l’occurrence la Mer de Chine dans le Sud-Est asiatique et celle d’un évènement météorologique qui dépasse l’entendement; un typhon vécu sur la mer dans un bateau devenu tout à coup coquille de noix.
   
   Une partie non négligeable du roman (certains le classent comme nouvelle) est consacrée à nous restituer les particularités physiques et psychologiques de ses personnages, et le moins qu’on puisse dire est qu’il ne lésine pas sur les particularités. De véritables caricatures d’Anglais, comme déjà dit. La partie principale relate le drame météorologique, le typhon, qui engendre un drame humain insupportable pour le Capitaine Mac Whirr: le sort affreux promis à 200 coolies chinois qui rapatrient la Chine, leur temps d’expatriation terminé, avec les quelques richesses qu’ils ont pu glaner, enfermés en cale et ballotés en tous sens avec leurs biens. Il est le seul à se soucier d’eux au plus fort du typhon, quand le bateau devient incontrôlable, et suscite des réactions de haine et d’incompréhension de la part de son second, Jukes, par le biais de qui, en partie, l’affaire nous est contée.
   
   Joseph Conrad excelle dans ces parties descriptives: de la nature, du monde maritime, du typhon. Ici dans l’œil du cyclone:
   « A travers une échancrure, au haut du dôme de nuages lacérés, la lueur de quelques étoiles tombait sur la mer obscure qui s’élevait et s’abaissait confusément. Parfois le sommet d’un cône d’eau s’écroulait à bord et se mêlait à l’agitation roulante de l’écume sur le pont submergé ; et des nuages bas fermaient circulairement la citerne au fond de laquelle le «Nan-Shan» barbotait. Ce cercle de vapeurs denses tournoyait d’une façon folle autour de son centre si calme, entourait le navire comme un mur ininterrompu d’un aspect inconcevablement sinistre. A l’intérieur du cercle, la mer agitée comme par une propulsion interne s’élevait en montagnes à pic qui cherchaient à se chevaucher, se heurtaient entre elles et claquaient pesamment contre les flancs du «Nan-Shan», cependant qu’un gémissement affaibli, l’infinie plainte de la fureur de la tempête, arrivait de par-delà les confins de ce calme oppressant. Le capitaine Mac Whirr restait silencieux. Jukes, l’oreille tendue, perçut soudain le rugissement lointain et traînant de quelque immense lame invisible qui prenait son élan sous l’épaisse obscurité formant l’effroyable limite de son cercle visuel.»

   
   Le typhon passé, il faudra gérer le drame humain, éviter les ennuis avec les autorités, et Mac Whirr, de manière surprenante par rapport au profil brossé par Joseph Conrad s’en sortira humainement. Ce ne devait pas être exactement le cas de figure typique en ces contrées à l’époque!
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critique par Tistou




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Et s'il fallait vraiment de tout pour faire un monde?
Note :

   Considéré comme une nouvelle, avec ses environ 75 pages, "Typhon" fut d'abord publié dans un magazine avant de paraître dans un recueil de quatre titres en 1903. C'est André Gide, ami de Conrad, qui nous en fit la première traduction française en 1923.
   
   Pour l'histoire, elle est simple : le capitaine MacWhirr, marin expérimenté, est au commandement d'un excellent bateau à vapeur à usage commercial, qui navigue sur les mers de Chine. Il est secondé par l'officier Jukes, plus jeune, et le chef mécanicien Rout. Cette fois, ils ont à transporter 200 coolies chinois qui rentrent au pays après avoir travaillé pendant des années. Chacun d'eux possède un coffre contenant toutes les économies et les biens que ce travail a pu lui permettre d'acquérir. C'est tout ce qu'ils possèdent et, le lecteur le verra, ce point est important. Pour le reste, le navire rencontre une tempête phénoménale, un typhon, et après bien des incertitudes et à peu près désagrégé, il parviendra à le traverser et à atteindre le port.
   
   Bien que haletant, le histoire du choc de la tempête n'est pas l'unique richesse de ce récit remarquable. C'est tout autant une peinture de caractères qui nous présente ces marins depuis bien avant cette aventure, jusque dans leur courrier à leurs proches, expédié à chaque escale et qui, comme Conrad le montre si bien, est tellement révélateur de leur caractère et de leur vie. C'est que ces trois là sont bien différents! Le capitaine est monobloc. Ses idées sont simples, strictes, sans nuances. Pour tout dire, il est même bête. Au début le lecteur pense qu'il est simplement psychorigide, comme on dit maintenant, mais cela va beaucoup plus loin que cela. Il manque d'intelligence. Il a de tout une vision simplifiée et fixe. Cela agace parfois beaucoup son Second, Jukes, dont l'esprit est vif, mais sans lui faire perdre le respect qu'il a par ailleurs pour les qualités de marin du capitaine. Rout quant à lui s'en tient à son travail et s’accommode assez bien des deux personnalités. Le typhon (dans lequel ils se trouvent d'ailleurs pris à cause du manque d'adaptabilité du capitaine), va permettre à chacun de montrer ce qu'il vaut. Leur courage s'affichera et finalement, de façon inattendue, la vision simplifiée du capitaine, rencontrant la détresse -primaire elle aussi- des coolies, permettra à chacun de s'en tirer à moindre mal.
   
   Une histoire passionnante, portée par une admirable étude psychologique dans laquelle même les rôles très secondaires (les épouses à terre par exemple), loin d'être bâclés, sont au contraire extrêmement bien vus; et une réflexion philosophique aussi: les insuffisances elles-même pourraient-elles avoir leur rôle et usage?... Qui sait?
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critique par Sibylline




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Steamer en mer de Chine
Note :

   Célébrissime roman de mer, Typhon» de Joseph Conrad navigue entre deux centres d'intérêt : la tempête effrayante, les caractères des hommes à bord.
   
   Dans l'Atlantique nord on parle d'ouragan et en mer de Chine de typhon. Le "Nan Shan", capitaine MacWhirr, battant pavillon du Siam, fait route vers un port chinois où il ramène deux cents coolies qui ont effectué un contrat de sept ans dans une colonie quelconque. Il essuie un typhon terrible — on est tenté de dire de catégorie 5 mais l'échelle de Saffir-Simpson n'existe que depuis 1969. Conrad qui a l'expérience de la navigation donne une description du déchaînement des forces de la nature qui est particulièrement impressionnante et le lecteur imagine que ce cargo solide puisque lancé par un chantier naval de la Clyde, Dumbarton, ne résistera pas longtemps à l'association infernale du vent et des vagues et qu'il fera son trou. "Le navire était comme une créature vivante, livrée à la rage d'une populace : bousculé, frappé, soulevé, culbuté, écrasé".
   
   Pour la plupart des lecteurs l'intérêt de Typhon résidera principalement dans les caractères des personnages. MacWhirr que Jukes son second lieutenant a jugé têtu, borné et incapable de sauver le navire et les hommes, a finalement réussi. "Je pense qu'il s'en est très bien sorti pour un homme aussi stupide" confiera Jukes à un collègue embarqué sur un paquebot. A l'image de son allure, les lettres que MacWhirr envoie à sa chère épouse sont totalement insipides, d'ailleurs elle en saute des passages. Le capitaine MacWhirr passe à l'évidence pour un ours, un homme sans conversation, ayant tout oublié de ses études, buté et incapable de s'adapter aux circonstances. Quand le typhon menace, Jukes cherche à convaincre son patron de dévier sa route, de changer de cap. "Jukes avait autant de détermination qu'une bonne demi-douzaine de ces jeunes seconds que l'on peut attraper en jetant un filet sur la mer". Mais c'est en vain. Le chef mécanicien, Salomon Rout, lui, reste calme et en homme d'expérience il contrôle la situation devant ses machines. Dans l'entrepont c'est un autre enfer que sur la passerelle où l'on affronte les éléments : les Chinois se battent entre eux pour les dollars qu'ils ont gagnés, au milieu des malles désamarrées et éclatées par les chocs contre les parois. On ajoutera au tableau l'aveu d'un certain racisme de plusieurs membres de l'équipage à l'endroit des "Chinetoques" et leur regret de ne plus naviguer sous pavillon britannique. Il est vrai qu'à la date où Conrad écrivait son roman le monde était encore dominé par l'empire britannique...

critique par Mapero




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