Lecture / Ecriture
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Limonov de Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère
  Un roman russe
  La classe de neige
  La moustache
  L'Adversaire
  D'autres vies que la mienne
  Limonov
  Le royaume

Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né en 1957.

Limonov - Emmanuel Carrère

Un russe qui a fait carrière
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   Prix Renaudot 2011
   
   
   "Limonov" c'est évidemment pour une bonne part la biographie d'Edouard Limonov, l'écrivain russe connu pour avoir écrit d'assez nombreux livres autobiographiques, tranches de vie palpitantes situées en Ukraine, à Moscou, à New York ou encore à Paris. Mais ce n'est pas une biographie littéraire au sens où il n'y a pas d'étude systématique des ouvrages. Carrère préfère conter l'histoire d'un aventurier contemporain et ce Savenkov pour l'état-civil russe est une sorte de transformiste. Jeune rebelle et apprenti poète en Ukraine, clochard puis valet de chambre d'un milliardaire à New York, ami de Jean-Edern Hallier à Paris et baroudeur en Serbie, candidat aux élections russes et prisonnier à Lefortovo, ruiné par un procès perdu face au maire de Moscou et romancier à gros tirages en Russie, détestant à la fois Gorbatchev et Soljenitsyne (qui le traite d'"insecte pornographe") et plein de compassion pour la dame-pipi d'un hôtel à nouveaux riches. Les situations changent et révèlent un tempérament complexe, mais le caractère de l'homme Limonov ne change pas. Il est dur et exigeant avec lui-même. Le confort ne l'intéresse pas: il peut vivre en spartiate. La cellule familiale ne le retient pas: en émigrant en 1974 il est persuadé de ne jamais revoir ses parents. Les loisirs ne l'absorbent pas et on ne le voit guère lire. Alors qu'est-ce qui fait courir Limonov? — Le sexe, l'écriture, la politique.
   
   Des ouvrages biographiques que son héros russe (ou anti-héros) a publiés, Carrère extrait avec force détails toutes ses aventures avec Anna à Kharkov, Elena à Moscou, Natacha à Paris, etc. Le livre collectionne ainsi les scènes crues plus que les histoires d'amour: Limonov n'est pas un playboy tendre. Pourtant, il est devenu un homme à femmes en composant des poèmes. Plus tard ce qui a fait de lui un écrivain a été la nécessité de trouver des ressources quand il vivait de la charité publique à New York. Il se prit donc lui-même comme sujet et débita sa vie en volumes souvent écrits dans l'urgence à commencer par "Le poète russe préfère les grands nègres". Plus récemment, quand le pouvoir lui a collé un complot imaginaire et l'a envoyé au camp d'Engels faisant de l'écrivain à scandales le "zek" Savenkov, il a rédigé de tête, de crainte que ses cahiers ne soient confisqués. Avant de le libérer — la scène télévisée est grandiose — le directeur du camp lui fait dédicacer son exemplaire du "Livre des eaux" qui est peut-être son meilleur livre; avec le "Livre des morts" ces deux textes rompent avec les tranches de vie comme "La grande époque".
   
   Emmanuel Carrère fait œuvre plus originale en faisant le portrait Limonov homme politique et chemin faisant il esquisse son propre autoportrait. C'est ce qui occupe l'essentiel de la seconde moitié du livre, où l'on suit la chute de l'URSS. Fils de l'historienne Hélène Carrère d'Encause qui avait prédit l'événement —via l'évolution démographique divergente des républiques soviétiques—, notre auteur est aussi un témoin privilégié des actualités de la Russie dès l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev. Il n'a plus tellement besoin des écrits de Limonov ni d'entretiens qu'il n'a pas faits — quelques questions tout au plus— pour boucler son récit de l'effondrement du régime soviétique et la mise en place d'un capitalisme gangstérisé bientôt mis au pas par Poutine. Aborder le Limonov de cette époque plait moins à l'auteur: ses engagements politiques, surtout la fondation du parti national-bolchevique, posent un problème au biographe: comment supporter cette ambiance "nazbol" , fasciste ou néo-nazie autour de Limonov. Avec une pince sur le nez? Même pas, car Limonov se rachète en prenant part aux cérémonies à la mémoire des victimes du pouvoir. Il ne lui reste plus qu'à être assassiné comme Anna Politkovskaïa pour devenir un héros russe à ses yeux. Le livre s'ouvrait sur un choc en citant Poutine: «Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur.» Emmanuel Carrère finit par comparer Poutine à un Limonov qui aurait réussi. «Une vie de merde» estime Limonov. Même si vous n'êtes pas fan de Russie, même si Limonov n'est pas un gentil démocrate, n'ayez pas de préjugé, lisez ce livre qui est déjà un grand succès pour son auteur!
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critique par Mapero




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Héros des temps modernes
Note :

   J’ai eu du mal à me mettre dans ce roman. Je sortais de plusieurs lectures plus «littéraires» et le premier obstacle a carrément été l’écriture d’Emmanuel Carrère que je trouvais vraiment banale, genre «j’écris comme je parle». Bon, ça peut se faire. D’accord, mais cela me dispense de m’extasier sur le style. Ex : vêtu «d’une chemise blanche largement ouverte sur un costume noir» (vous êtes sûr?) Quoi qu’il en soit, arrivée au terme des presque 500 pages, je m’y étais habituée.*
   
   Ce qui m’a accrochée, quand même, dès le début, c’est que l’histoire de ce Limonov n’est pas banale et que, séduit ou/et choqué, il est très difficile de s’en désintéresser. Ce qui n’est pas exactement le cas de celle de l’auteur. Et c’est ainsi que lorsqu’aux environs de la page 200 il quitte son personnage pour s’appesantir sur son propre cas… comme il se trouve malencontreusement que j’ai horreur du nombrilisme à la française qui sévit en ce moment, j’ai ressenti plus qu’une légère contrariété. Je me demande d’ailleurs ce que c’est que ce «ventre mou» du livre et comment il se fait qu’il n’ait pas sauté aux relectures, car l’histoire reprend ensuite peu à peu son cours et a su regagner mon intérêt. Elargissant la vue plus largement autour de Limonov (et de lui-même) l’auteur évoque toute la vie politique de la Russie moderne dont la complexité pour ne pas dire la confusion est telle (ajoutée à une légère tendance de ma part à confondre les noms russes) qu’elle m’avait jusqu’alors majoritairement échappé.
   
   Notre époque a gardé le goût des personnages hors pairs, des héros, elle s’est contentée de ne plus exiger d’eux la vertu. Ils peuvent être lâches (ce qui n’est pas le cas de Limonov) ou malhonnêtes, voire meurtriers, ils peuvent agir pour de mauvaises raisons (appât du gain, ambition, racisme etc.) au fond on n’attend plus d’eux que de prendre plus de risques que nous, de s’exposer davantage, de risquer ce qu’on ne risquera pas. On a perdu au fil des siècles l’idée de nous préoccuper de leurs mobiles. Autrefois le héros libérait des peuples, des princesses ou des orphelins, il corrigeait une injustice, fondait un monde meilleur. Aujourd’hui, non, ce n’est plus obligatoire. Ce qui compte c’est ce qu’il fait et non pourquoi il le fait.
   Et c’est une bien grosse perte.
   On se retrouve avec des Limonov et des «Nasbol» (national bolchevique, je te demande un peu!), des assassins voire criminels de guerre dont on ne peut s’empêcher d’admirer l’audace et le courage en certaines circonstances!... Comme on ne sait plus quelles sont les idées, on ne risque pas de les hiérarchiser. Tout se vaut. Peu importe pourquoi il a fait le coup, du moment que c’était un joli coup, du moment qu’il y avait du panache. C’est en cela, parce qu’il l’incarne, que cette biographie romancée d’un personnage comme E. Limonov nous parle et capte notre attention.
   
   Et encore, Limonov est un aventurier à l’ancienne, bientôt cette étape-là sera dépassée aussi. Alors, non seulement peu importera pourquoi le héros a mené l’action, mais aussi de quelle façon il l’a menée, et après les actes de bravoure pour des causes méprisables, viendra le succès des actes lâches pour ces mêmes causes car nous en sommes presque déjà au moment où seul sera pris en compte le résultat. On admirera ceux qui ont réussi. Point. Réussi quoi? et comment? cela ne sera plus considéré. Au moment de franchir ce pas, je ne serais pas étonnée de voir les aventuriers de type Limonov, Bob Denard et consorts connaître une vague de popularité, puis on passera à l’étape suivante.
   
   Bref, je m’éloigne du sujet. Oui, ce «Limonov» est un livre à lire. Il est très intéressant (presque tout le temps), instructif sans être ennuyeux. Je projette de lire au moins un des écrits d’Edouard Limonov lui-même -sur lesquels Carrère a appuyé son livre- pour voir l’idée que je me ferai du personnage vu sans intermédiaire.
   
   
   PS : En passant, ce qui m’a étonnée, c’est de voir avec quelle facilité E. Carrère rapportait ce qu’Untel ou Telautre lui avait dit en privé, en citant les noms et sans sembler se soucier le moins du monde de savoir si la personne en question apprécierait que cela se sache publiquement. Etonnant.
   
   
   * J'apprends avec stupéfaction que le Prix de la langue française a été attribué à Emmanuel Carrère en 2011. Nonobstant le fait que Maman fait partie du jury, je rappelle que selon ses jurés, "le Prix de la langue française récompense l’œuvre d'une personnalité du monde littéraire, artistique ou scientifique, qui contribue par le style de ses ouvrages ou son action à illustrer la qualité et la beauté de la langue française".
   Relisant le début de ma chronique, je vous prie donc de m'excuser d'avoir un si mauvais jugement, je reconnais que les chemises se portent par dessus les costumes, qu'on peut ressembler à quelque chose qui n'existe pas encore et non l'inverse
   "Le Rousskoié Diéto est un quotidien en russe créé en 1912, un peu avant la Pravda à laquelle, par le format et les caractères, il ressemble à s'y méprendre."
   … et que les pauvres amateurs (sens littéral) que nous sommes ne sont pas près de remplacer les vrais "professionnels de la profession".
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critique par Sibylline




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« Vie de merde, oui »
Note :

   Le titre que je donne est tiré du livre: c’est la réaction du héros de cette biographie romancée quand, à l’issu d’un entretien avec celui qui lui consacre un livre, il lui demande pourquoi il s’intéresse à lui. Résumant ainsi sans détour ce qu’il retient de son existence mouvementée. Serait-il devenu sage, à soixante ans passés?
   
   Globalement, j’apprécie cette pensée renvoyée à la figure de son biographe non officiel. Remarque qui le «scie». Lui qui est admiratif (bien qu’il tente de s’en défendre ou du moins de prendre une distance avec le héros au long du récit) de la vie d’aventurier qu’il nous conte. Envierait-il une vie qui semble à l’opposé de la sienne?
   
   J’ai compris qu’on puisse s’intéresser à cet homme russe, aux multiples vies et visages. Je comprends même la fascination qu’un tel personnage romanesque par excellence peut exercer. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de juger cette vie comme le symptôme d’une psychologie instable. Et donc difficilement enviable.
   
   Car Limonov, né sous le régime communiste dans une ville provinciale, sera toute sa vie à la recherche du père, n’admirant pas le sien (excusez la psycho de comptoir!). C’est l’impression qu’il me reste à la sortie de cette lecture somme toute enrichissante.
   
   On y suit un homme intelligent dans le sens où il est capable d’évoluer. Évoluer en s’adaptant à toutes situations. Évoluer au contact des autres. Un type «ici et maintenant», certainement même trop ici et trop maintenant. Jugez un peu: Limonov a été petit voyou adolescent et aspirant artiste. Puis, répondant à l’appel d’une vie plus aventureuse, il part en Amérique où il touchera le fond mais saura pousser sur le fond de la piscine pour ne pas se noyer. De loque, il se sortira de la misère en travaillant comme homme à tout faire pour un riche milliardaire. Puis il écrira sa propre vie avec un goût certain pour la provocation (ça donne envie d’aller lire, au passage). Deviendra une icône culturelle dans le Paris littéraire et artistique. Puis voudra sentir les pulsions morbides que procurent la situation de guerre. C’est en Serbie, la guerre du moment, qu’il pourra assouvir ce désir quelque peu bassement masculin. Enfin il se verra en sauveur politique de sa Russie natale, envers et contre les nouveaux apparatchiks, au sein des «National bolchéviques», les nasbols, groupe politique qu’il crée et qui ratisse large, le monsieur a en effet une ambition sans bornes. Le seul succès qu’il connaîtra est la prison. Son parti rassemblant un certain nombre d’insatisfaits menaçant de leur vitalité le pouvoir en place. Et on sait comment ça se passe en Russie avec les menaçants. J’en oublie certainement tant cette vie est rocambolesque.
   
   Et au hasard des rencontres il sera sensible à la méditation. Révélant un personnage ouvert à tout. Farfelu et décidé. Jusqu’au boutiste et fonceur. Énergique et arriviste. Parallèlement est traitée aussi sa vie amoureuse chaotique, variée et passionnée.
   
   Mais aussi, inséré à la biographie et en filigrane, apparait le témoignage de l’auteur sur sa vie et ses désirs en réaction au miroir renvoyé par ce personnage russe haut en couleurs.
   
   Le livre est touffu, plein de richesses et d’enseignements. Est recherchée l’efficacité du récit, au détriment du style parfois bâclé à mon goût, dommage. Une lecture, au final, foisonnante sur un personnage hors du commun à la vie tourmentée et peu enviable. A vous de dire.
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critique par OB1




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Pour comprendre l'âme slave
Note :

   Exergue : "Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur." Vladimir Poutine.
   
   Je viens d’achever ce terrible récit biographique qu’Emmanuel Carrère a consacré à Editchka Veniaminovitch Savenko, fils d’un tchékiste dépourvu d’ambitions (ou trop réaliste pour en cultiver) et de Raïa Zybine, elle-même fille frustrée d’un ex-apparatchik des années trente, et qui ne se pardonne pas la rétrogradation paternelle.
   
    Né en 1942 alors que son père occupait des fonctions de planqué à l’arrière, Editchka, dit Édouard à l’occidentale, réalise très tôt que son père n’est pas un héros, et cette désillusion précoce conditionne les choix hasardeux du personnage, qui se rebaptise Limonov par dérision pendant sa période "jeune artiste maudit" à Kharkov puis à Moscou.
   
   De fait, même si le personnage Limonov est impressionnant, l’intérêt du travail d’E. Carrère réside dans la perspective qu’il adopte pour dérouler le fil de son raisonnement. Comme dans "D’autres vies que la mienne", le précédent ouvrage que j’ai lu du même auteur, l’écrivain a besoin de se situer par rapport à son sujet, et il est assez lucide pour le souligner, à plusieurs reprises. Le procédé peut être terriblement agaçant, mais à bien y réfléchir, ce jeu de miroir, pour être narcissique, n’est dans ce cas précis pas si gratuit, comme en témoigne ce parallélisme établi pages 35-35 :
    " Je vis dans un pays tranquille et déclinant, où la mobilité sociale est réduite. Né dans une famille bourgeoise du XVIe arrondissement, je suis devenu un bobo du Xe. Fils d’un cadre supérieur et d’une historienne de renom*, j’écris des livres, des scénarios, et ma femme est journaliste.(…) Je ne pense pas que ce soit mal, ni que cela préjuge de la richesse d’une expérience humaine, mais enfin du point de vue tant géographique que socioculturel on ne peut pas dire que la vie m’a entraîné très loin de mes bases…
    Limonov, lui, a été voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique; clochard puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan; écrivain à la mode à Paris; soldat perdu dans les Balkans ; et maintenant dans l’immense bordel de l’après-communisme, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. Mais ce que j’ai toujours pensé, (…) C’est que sa vie romanesque et dangereuse racontait quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la seconde guerre mondiale."

   
   Ayant ainsi prévenu ses lecteurs du point de vue adopté, Emmanuel Carrère entreprend de reconstituer le parcours atypique et remarquable de son personnage, à l’aide notamment des nombreux éléments biographiques relatés dans les livres de son héros. Le fait est que cet Édouard est un personnage complexe et déroutant: narcisse égoïste et vrai dur, poète et politicien réactionnaire, sentimental défaitiste, fidèle (à sa manière!) macho ivrogne et faible tout à la fois, touché par une expérience spirituelle aux frontières du chamanisme, idéaliste intransigeant, prisonnier politique après avoir fait le feu de feu dans les Balkans des années 90.
   Même Jules Verne n’avait pas pensé à doter un seul personnage d’autant de facettes!
   Le seul aspect du personnage qui ne me tente pas, finalement, c’est de m’attaquer à ses œuvres!
   
   L’intérêt majeur de ce livre réside dans l’ouverture qu’il nous apporte sur une mentalité, l’état d’esprit d’un peuple qui vit seulement à trois heures de chez nous, et dont nous restons impuissants à comprendre leurs options politiques et leur mode de fonctionnement. Cette admiration soumise d’un peuple à son nouveau dictateur, Poutine, m’a totalement déconcertée quand je l’ai entendu défendre avec véhémence par l’épouse russe d’un de nos amis. Elle venait de choisir de quitter son pays, avec tous les inconvénients d’un exil (sans doute plus économique que politique), mais elle s’offusquait du mauvais jugement que nous avions de lui! Je me demande si Éléna n’a pas trouvé en Carrère un avocat à sa cause :
   " Poutine, j’y pense beaucoup en terminant ce livre. Et plus j’y pense, plus je pense que la tragédie d’Édouard, c’est qu’il s’est cru débarrassé des capitaines Lévitine qui ont empoisonné sa jeunesse et que, sur le tard, alors qu’il croyait la voie libre, s’est dressé devant lui un super-capitaine-Lévitine : le lieutenant-colonel Vladimir Vladimirovitch."

   
   Suit un portrait du président russe et deux pages suffisent pour mettre en évidence ce qui nous empêche, nous les lecteurs occidentaux sans racines slaves, pourquoi nous ne comprenons rien à la relation des Russes et de leurs dirigeants.
   " On dit qu’il (Poutine) parle en langue de bois : ce n’est pas vrai. Il fait ce qu’il dit, il dit ce qu’il fait, quand il ment c’est avec une telle effronterie que personne n’est dupe. Si on examine sa vie, on a la troublante impression d’être devant un double d’Édouard. Il est né, dix ans plus tard que lui, dans le même genre de famille. : père sous-officier, mère femme de ménage (…) Il a grandi dans le culte de la patrie, de la Grande Guerre patriotique, du KGB et de la frousse qu’il inspire aux couilles molles d’Occident.… Il a intégré les organes** par romantisme, parce que des hommes d’élite, par qui il était fier d’être adoubé, y défendaient leur patrie.. Il s’est méfié de la perestroïka, il a détesté que des masochistes ou des agents de la CIA fassent tout un fromage du Goulag et des crimes de Staline, et non seulement il a vécu la fin de l’Empire comme la plus grande catastrophe du XXe siècle, (…)
   Arrivé au pouvoir, il aime, comme Édouard, se faire photographier torse nu, musclé, en pantalon de treillis, avec un poignard de commando à la ceinture. Comme Édouard, il est froid et rusé, il sait que l’homme est un loup pour l’homme, il ne croit qu"’au droit du plus fort, au relativisme absolu des valeurs, et il préfère faire peur qu’avoir peur. Comme Édouard, il méprise les pleurards qui jugent sacrée la vie humaine. L’équipage du sous-marin Koursk peut mettre huit jours à crever d’asphyxie au fond de la mer des Barants, les forces spéciales russes peuvent gazer 150 otages au théâtre de la Doubrovka et 350 enfants être massacrés à l’école de Beslan, Vladimir Vladimorovitch donne au peuple des nouvelles de sa chienne qui a mis bas.(…)
    La différence avec Edouard, c’est que lui a réussi. Il est le patron. Il peut ordonner que les manuels scolaires arrêtent de dire du mal de Staline, mettre au pas les ONG et les belles âmes de l’opposition libérale…"( Page 478)

   
    Un dernier point cependant sur la manière du récit. Cette biographie d’une personne encore vivante se veut aussi précise qu’un documentaire journalistique. E. Carrère prend le parti de le ponctuer de remarques personnelles qui alourdissent régulièrement le flux de sa narration. Plus indigestes encore, certaines constructions sont répétitives. Je n’en citerai qu’un exemple bref, page 460 : "Comment raconter ce que je dois raconter à présent? Cela ne se raconte pas. Les mots se dérobent. Si on ne l’a pas vécu, on n’en a pas la moindre idée, et je ne l’ai pas vécu." Que penser de ces précautions oratoires au style volontairement banalisé, sans aucun égard aux répétitions les plus basiques? Est-ce la démonstration travaillée pour démontrer l’honnêteté intellectuelle? Déconcertant quand par ailleurs le lecteur ne peut se méprendre sur le travail abouti de l’écrivain.
   
    Ce "Limonov" me laisse la satisfaction d’un ouvrage intéressant pour sa teneur, mais il n’appartient pas aux lectures délices que je prends plaisir à vanter.
   
   
   *Hélène Carrère d’Encausse, dont les essais dans les années 80 sur la géopolitique de l’URSS ont été marquants.
   
   **(Nom générique pour la police politique sous ses différents états, de la Tcheka au FSB et passant par le GPU, le NKVD et le trop fameux KGB)
    ↓

critique par Gouttesdo




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Autoportrait d’un poète raté
Note :

    De Kharkov à Moscou, de 1943 à 2007, Emmanuel Carrère a pisté le personnage étonnant d’Edouard Savenko plus connu sous le nom de Limonov. A plusieurs reprises, il a rencontré " l’écrivain-voyou ", comme il le nomme, et son parcours invraisemblable lui a donné l’idée d’essayer de cerner cet homme pétri de contradictions. Délinquant et poète dans sa jeunesse, clochard puis valet d’un milliardaire à New York, écrivain reconnu à Paris, chef d’un parti fascisant à Moscou, soldat engagé aux côtés des Serbes, Limonov héros ou salaud? Asocial, provocateur, méprisant, égocentrique, il se pense en héros, court après la reconnaissance littéraire. Derrière cette façade peu sympathique, se cache un autre, l’amoureux, fidèle aux femmes qu’il épouse.
   
    Sur fond de Russie soviétique, de Pérestroïka, de Russie ultra-libérale et mafieuse, sa vie embrasse un demi-siècle de notre Histoire et permet de comprendre, sans pour autant adhérer aux dérives de ce personnage, les ressorts qui forgent une personnalité. Passionnant et dérangeant, un aventurier de notre temps forgé par les événements qui ont parcouru le XXe siècle.
   
   Edouard Limonov a fait de sa vie le terreau qui alimente son œuvre : "Autoportrait d’un bandit dans son adolescence", "Le poète russe préfère les grands nègres", "Journal d’un raté"…

critique par Michelle




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