Lecture / Ecriture
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Les larmes et l'espoir de Elise Fischer

Elise Fischer
  Les larmes et l'espoir

Les larmes et l'espoir - Elise Fischer, Geneviève Senger

Echantillon allemand représentatif
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Deux auteurs : Elise Fischer et Geneviève Senger
   
   
   Magda von Ehrenberg et Esther Shprinzel sont sœurs. Plus exactement, elles ont été élevées ensemble dans la famille de Magda, les von Ehrenberg, de l'aristocratie prussienne. Le père, Ludwig, qui a assisté à la signature du traité de Versailles mettant fin à la guerre de 14/18, est revenu chez lui avec Esther, tout juste née; les raisons de cette quasi-adoption seront dévoilées au cours de l'histoire. Magda et Esther, nées le même jour, grandissent donc ensemble, entourées de leurs parents -adoptifs ou biologiques- et de leurs deux frères, Martin et Oskar. Mais, Hitler arrive au pouvoir, et, en 1939, chacune prend un chemin différent: Magda suit aveuglément celui que sa sœur nomme "le Moustachu" et Esther, la juive, part en France son pays natal lutter contre les nazis.
   
   Je remarque souvent dans mes lectures un bon début, une bonne fin et ce que j'appelle "un ventre mou" au milieu du livre (si si, je vous assure! Vous ne me croyez pas? Relisez tous mes billets et vous constaterez par vous mêmes.) Une fois n'est pas coutume, là, c'est l'inverse: le début, la mise en place des personnages, des liens qui les unissent, des lieux, du contexte, est long et la fin est un peu mièvre et attendue, "facile" que l'on sent venir depuis un moment, peut-être même depuis le début. Et puis, ce fameux milieu, ce "ventre" n'est point mou du tout. Musclé, même. Documenté, construit comme les journaux de guerre de Magda et d'Esther qui se répondent de chapitre en chapitre. L'aveuglement de Magda répond à l'engagement humain et humanitaire d'Esther, et vice-versa. Parfois, le comte Ludwig von Ehrenberg s'immisce dans la conversation, donnant des nouvelles du front, de l'avancée de la guerre et l'opinion d'un Allemand à la fois satisfait que l'Allemagne se redresse après l'humiliation du traité de Versailles, et dégoûté qu'elle le fasse de cette façon, avec Hitler. Absolument pas nazi, c'est un homme qui souffre pour lui, pour ses enfants et pour son pays.
   
   Ce que j'aime bien dans ce roman, c'est que l'on suit la guerre presque au jour le jour, par les yeux des deux filles, et de leur père comme si l'on n'en connaissait pas l'issue. Ils se questionnent sur les conséquences probables du conflit, sur la bonne santé de l'Allemagne, par exemple, Ludwig, en 1938:
   "... peut-être ne suis-je qu'un vieil homme qui a vu trop d'horreurs. Je ne peux, de ce fait, me résoudre au spectacle du monde en mouvement. Car il est indéniable que ce Führer veut donner un avenir à notre pays, et il m'arrive même de le trouver plein de bonne volonté. N'a-t-il pas accompli de grandes choses depuis son arrivée au pouvoir? Moi-même, je ne peux que me satisfaire de la tournure que prennent les événements. Jamais mes affaires n'ont été aussi fructueuses... Plus de syndicat, ni de menace de grèves pour perturber la bonne marche de nos usines!" (p.28)

   
   Les personnages sont parfois un peu prévisibles, mais à eux tous, ils forment ce que l'on appellerait aujourd'hui, un "échantillon représentatif":
   - le fils et la fille qui s'engagent sans états d'âme derrière Hitler, convaincus de la légitimité et du bien-fondé de la guerre
   - le fils, plus attentif et attentiste, goguenard qui part moins motivé en tant que reporter de guerre
   - le père dubitatif, puis dégoûté luttant à son échelle contre le nazisme
   - la mère, se réfugiant dans l'amour des siens et dans la religion, qui au passage n'a guère brillé par son opposition à la barbarie, Pie XII ayant même écrit en 1940: "Mon cœur bat pour l'Allemagne" (p.196)
   - l'autre fille, petite juive adoptée, s'engageant dans la Résistance française.
   
   Tous ensemble, ils permettent aux auteures d'être complètes, de donner les points de vue de chacun, de n'être point manichéennes. Leur livre fourmille de petites histoires dans la grande comme l'on dit communément, comme par exemple Hugo Boss qui a commencé à prospérer en fournissant "chemises, pantalons, uniformes" (p.34) aux miliciens SA, ou encore comme cette histoire de chiffres qui fait peur:
   "A Paris, le nombre de Juifs qui devaient être arrêtés était fixé à 22 000. La rafle de juillet a fait état de 13 000. Le compte n'y est pas. Au début, on ne visait que les Juifs d'origine étrangère et apatrides. [...] Leguay et Bousquet doivent se racheter et ont promis à l'Allemagne de corriger ce mauvais résultat. Ils ont donné des ordres à la police française." (p.228/229)

   (Ça fait d'autant plus peur que j'ai entendu récemment notre Ministre de l'Intérieur, M. Guéant utiliser les mêmes arguments de chiffres, de "compte [qui] n'y est pas" pour ses reconduites de sans papiers à la frontière. 28 000 en 2010, alors que l'objectif était de 30 000, qu'il espère atteindre en 2011. Fin de ma parenthèse politique.)
   
   Voilà donc pour ce roman historique qui en plus de raconter la guerre vue des deux côtés de la frontière, parle de fraternité, "d'amour sororal", d'amour filial, de reconstruction, sans oublier bien entendu les inévitables histoires d'amour qui cimentent les différentes intrigues et pimentent -en tout bien tout honneur, tout est propre, à portée de tout lecteur- la grande Histoire.

critique par Yv




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