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En censurant un roman d’amour iranien de Shahriar Mandanipour

Shahriar Mandanipour
  En censurant un roman d’amour iranien

En censurant un roman d’amour iranien - Shahriar Mandanipour

Des armes irrésistibles
Note :

   L’humour et l’autodérision sont décidément des armes irrésistibles pour s’élever contre l’intolérable. Shahriar Mandanipour en fait avec son dernier roman un usage habile et pertinent pour dénoncer de façon subtile les dérives et la folie despotique du régime tyrannique iranien. Shahriar Mandanipour connaît bien son sujet, s’étant vu interdire de publication dans son pays natal et contraint à émigrer aux Etats-Unis où il réside et écrit désormais.
   
   Imaginons donc un instant un auteur, iranien, à qui viendrait l’improbable idée d’écrire et de publier un roman d’amour en Iran. En quoi, me direz-vous, cela constitue une hypothèse improbable? Tout simplement parce que le régime islamiste despotique a eu pour première préoccupation de concentrer le pouvoir dans les mains de quelques exaltés dont le premier objectif fut, et reste, d’asservir les femmes en les recouvrant d’étoffes pour mieux les dissimuler à leurs fantasmes, à leurs désirs obscurs. Parce que le régime autoritaire, sous le prétexte fallacieux de ne point offenser la religion musulmane tournée en dogme, écornée en dictats absolus, s’efforce de contrôler toute velléité contestataire en ayant mis en place un bureau de censure sous les fourches caudines duquel il faut en passer si l’on veut être publié.
   Dans ces conditions, face à une pruderie de façade et aux dérives d’une interprétation sans cesse plus restrictive, il est bien improbable de pouvoir publier une histoire d’amour entre deux jeunes gens, le contact direct entre les deux sexes étant soumis à un contrôle absolu dans le but de conserver les jeunes femmes vierges et soumises aux mâles dominants.
   
   Notre écrivain fictif, dont il n’est pas difficile de reconnaître les traits de l’auteur lui-même, s’arrache donc les cheveux au fur et à mesure que son intrigue progresse. Chaque phrase, chaque mot sélectionnés font l’objet de toute son attention, le forçant consciemment ou non à une auto-censure qui rend le récit volontairement ridicule et vide de sens. La force de Shahriar Mandanipour est de saisir la progression chaotique d’un pseudo roman pour donner prétexte à des commentaires libres, véritable expression de la pensée du pseudo auteur, sur ce qui fait la faillite totale d’un peuple qui, un temps, domina le monde par sa culture avant que de ne cesser de faire l’objet des multiples remous de l’Histoire.
   
   Tout cela est écrit avec une grande profondeur, une dose incroyable d’humour en forme d’auto-dérision et nous donne à voir ce que les organes officiels se gardent bien de conter. Une société corrompue, à bout de souffle, secouée dans des spasmes de révolte mâtée dans la violence et les arrestations arbitraires; un monde de débrouille et de contournements; un souci constant, entropique, pour ceux qui détiennent le pouvoir d’en faire un usage à leur seul profit ; un monde d’hommes frustrés, surveillés en permanence et à la merci de la moindre dénonciation; une société qui s’appauvrit un peu plus chaque mois et dont les élites ont fui. Le message passe d’autant mieux qu’il s’inscrit en faux, en creux négatif, d’un pseudo roman censé finalement mettre en avant la réussite d’un régime condamné d’avance à tomber.
   
   C’est remarquablement fait, terriblement efficace, et malgré le tragique de la situation, l’auteur sait nous arracher des saccades de rires et de sourires. Un très grand bravo!
    ↓

critique par Cetalir




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Regard sur l'Iran contemporain
Note :

   Présentation de l'éditeur :
   
   "Téhéran, de nos jours. Comment un garçon et une fille peuvent-ils se rencontrer et vivre une histoire d’amour alors que la République islamique a instauré une rigoureuse séparation des sexes? Comment publier un roman d’amour, alors que l’impitoyable censeur pourchasse la moindre allusion érotique? Sara et Dara s’aiment par messages codés inscrits dans des livres empruntés à la bibliothèque, par téléphone ou ordinateur interposé et au cours de promenades dans les rues en jouant à cache-cache avec les oppresseurs."

   
   
   Commentaire:

   
   Quel roman étrange que celui-ci! Étrange mais réellement à découvrir si vous aimez les histoires qui jouent avec la métanarration et les mises en abyme particulières. Parce que cette histoire, c'est celle d'un roman. Un roman d'amour que tente d'écrire un auteur iranien contemporain, ce qui n'est pas chose facile. En effet, la menace de Mr. Petrovich (non, le nom n'est pas choisi au hasard) plane et ce censeur tout puissant du ministère de la Culture est le champion toutes catégories pour trouver les intentions cachées des auteurs. Tout érotisme, tout comportement qui n'est pas approuvé par le régime, toute allusion anti-révotionnaire (même celles que l'auteur n'avais même pas osé imaginer) sont strictement interdits. Du coup, écrire une histoire d'amour qui pourra éventuellement être publiée relève de la gymnastique olympique. Et encore.
   
   L'auteur tente donc de nous raconter l'histoire de Sara et Dara, deux jeunes iraniens. Nous trouvons donc son texte en gras (souvent grassement biffé par la censure) et, en caractères normaux, l'auteur-personnage qui nous raconte ses tourments et ses tentatives pour finalement finir par raconter quelque chose. Avec beaucoup d'humour, énormément d’auto-dérision et sans donner de leçons, il fait ressortir les hauts et les bas de la vie en Iran, avec toutes ses contradictions et ses petites hypocrisies. J'ai lu plusieurs auteurs iraniens, ces dernières semaines et plus ça va, plus je vois qu'ils vont tous dans le même sens en ce qui concerne la vie là-bas et la politique. Je commence à y croire un peu.
   
   Il y a également dans ce roman beaucoup de références (j'aime les références), autant aux auteurs contemporains qu'aux classiques perses et iraniens (que j'ai envie de lire maintenant) ainsi qu'une critique des auteurs contemporains pris parfois dans un cadre dont il est ma foi presque impossible de se sortir. Et c'est en même temps un bel hommage aux pirouettes que doivent faire certains pour faire passer leur messages. Pirouettes qui donnent parfois de bien belles phrases.
   
   J'avoue qu'au milieu du roman, le procédé m'a parfois semblé un peu lourd. J'ai mis un moment à m'attacher aux personnages et a bien comprendre de quoi ça retournait, vu qu'il y a énormément de digressions qui, si elles sont intéressantes, demandent au lecteur d'être bien attentif. Reste qu'il s'agit d'un roman qui vaut la peine d'être découvert. Ne serait-ce que pour les divagations sur les procédés littéraires, les clins d’œil à Orwell ou à Kafka ainsi que le regard sur l'Iran contemporain.

critique par Karine




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