Lecture / Ecriture
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Barroco tropical de José Eduardo Agualusa

José Eduardo Agualusa
  Barroco tropical
  Le marchand de passés
  La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde

José Eduardo Agualusa est un journaliste, écrivain et éditeur angolais, né en 1960.

Barroco tropical - José Eduardo Agualusa

Rocambolesque
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   "Une femme tombe du ciel et s’écrase sur la route devant Bartolomeu au moment où éclate une tempête tropicale et où sa maîtresse lui annonce qu’elle le quitte. Il décide de percer ce mystère alors que tout change autour de lui, il découvre que la morte, mannequin et ex-miss, avait fréquenté le lit d’hommes politiques et d’entrepreneurs, devenant ainsi gênante pour certains, et il comprend qu’il sera la prochaine victime.
   Il croise les chemins d’une chanteuse à succès, d’un trafiquant d’armes ambassadeur auprès du Vatican, d’un guérisseur ambitieux, d’un ex-démineur aveugle, d’un dandy nain, d’une prêtresse du candomblé adepte du mariage, d’un jeune peintre autiste, d’un ange noir ou de son ombre." (4ème de couverture)

   
   
   Comment voulez-vous résister à une telle présentation? La galerie de personnages est tellement attractive que j'ai déambulé avec délices dans une Luanda (capitale de l'Angola, je précise pour les nuls en Géographie), légèrement futuriste, 2020.
   Pour vous allécher encore plus, je vais vous faire un résumé de la douzaine de pages du premier chapitre:
   Bartolomeu Falcato, écrivain-documentariste se retrouve seul. Sa maîtresse, la chanteuse Kianda le quitte. Au moment où elle lui annonce cette nouvelle, une femme, un mannequin que Bartolomeu a rencontré quelques jours plus tôt dans un avion tombe du ciel devant leurs yeux, lors d'un orage aussi terrible que soudain. Ensuite, Kianda avertit Barbara Dulce, la femme de Bartolomeu qu'il avait une liaison. Barbara Dulce le quitte et emmène leurs filles. Puis on annonce à l'écrivain qu'on cherche à le tuer.
   
   Voilà pour les premières pages. Le reste est à l'avenant. Pas un personnage n'est à l'abri d'une mésaventure jusqu'à la fin du livre. Tous plus barrés les uns que les autres, ils évoluent dans une Luanda totalement pourrie: ses dirigeants sont corrompus, reviennent à des croyances anciennes certaines cruelles voire meurtrières, les bâtiments même neufs s'écroulent ou vieillissent très mal. Bartolomeu, pour sauver sa peau devra tenter de faire la lumière sur tous les mystères qui l'encerclent. Il ne peut faire confiance qu'à peu de monde, Mickey, un SDF et Dalmatien, un chauffeur de taxi.
   
   Ce roman est parfois totalement "déconnecté" d'une certaine réalité, mais toujours un détail ou des faits ou des personnages ramènent l'écrivain et le lecteur à la réalité: "l'insolite est toujours présent et intimement mêlé au prosaïque et au quotidien" (4ème de couverture). C'est une tendance que l'on retrouve tout au long du roman, et l'on ne sait parfois ce qui est de la réalité et ce qui est de la fiction. J-E Agualusa invente-t-il tout ou puise-t-il aux sources de la vraie vie? Le futur vu par lui n'est pas forcément très engageant. Mais est-ce réellement le futur? Les situations qu'il décrit (corruption, compromissions, prostitutions, argent facile, ...) ne sont-elles pas déjà dans le présent?
   
   Au travers d'une histoire rocambolesque, abracadabrantesque comme dirait JC (non, pas "LE" JC, l'autre, le nôtre à nous Français. Notre ancien président!) l'auteur amène une réflexion intelligente et intéressante sur l'évolution des sociétés, du monde en général.
   
   Si en plus je vous dis que l'écriture est très belle, très drôle et que la narration l'est également, vous comprendrez mon emballement. Par exemple les titres des chapitres: le chapitre 2: "Les personnages principaux se présentent" ( p.23), le chapitre 3: "Les personnages secondaires se présentent. Si c'était une pièce de théâtre, ils viendraient sur le devant de la scène, déclineraient leur nom et raconteraient leur histoire. Comme le lecteur s'en apercevra, ces histoires s'imbriquent les unes dans les autres et s'éclairent mutuellement." (p.41) Chacun de ces chapitres présente effectivement les différents intervenants du roman, les uns après les autres: une liste des protagonistes. Une manière originale, claire et précise de les présenter. Un peu comme dans une pièce de théâtre où les personnages et leur rôles sont notés au début du livre (à nous de nous reporter à cette page en cas de besoin): là, en plus, l'auteur donne des indications biographiques pour chacun. Chapitre 22: "Vous souvenez-vous encore de Humberto Chiteculo? Pensiez-vous que je l'avais oublié après l'avoir mis sur la liste des personnages secondaires? A vrai dire cela fait plusieurs chapitres que Chiteculo apparaît dans cette histoire, mais cela n'est révélé que maintenant. [...] Je recommande aux lecteurs qui n'ont pas bonne mémoire de revenir en arrière et de relire ce que j'ai écrit sur lui dans le chapitre 3." (p.235)
   
   Bartolomeu, le narrateur principal joue sur les mots, utilise différentes figures de style, les explique ou au moins les souligne avec beaucoup d'humour: «"L'intelligence militaire, permettez-moi l'oxymore, a joué un grand rôle dans la défaite de notre ennemi fraternel." C'est grâce à ce premier oxymore (le deuxième a aidé lui aussi) que j'ai commencé à sympathiser avec le général Benigno dos Anjos Negreiros.» (p.46)
   
   Un livre truculent, foisonnant -je pourrais mettre une liste d'adjectifs tous plus positifs les uns que les autres- très drôle et intelligent et bien écrit (traduit du portugais, par Geneviève Leibrich).
    ↓

critique par Yv




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Des métaphores qui explosent comme des grenades
Note :

   Nous sommes à Luanda (Angola) en 2020, donc un peu d'anticipation, pourtant le contexte paraît très actuel. Encore un roman dont il n'est pas facile de parler, tellement il est foisonnant et prend des voies variées et bien déjantées. Les deux points forts sont à mes yeux la drôlerie du récit et la galerie de personnages secondaires tous plus extravagants les uns que les autres.
   
   La société décrite, les pouvoirs évoqués, militaires et politiques, la corruption, les traditions ancestrales sanglantes, la folie de certains, tout contribue à donner régulièrement des frissons dans le dos. La quête de vérité de Bartolomeu l'entraîne dans des endroits hautement improbables, il va côtoyer des abîmes, voir un étrange ange noir, recherché par plusieurs personnes, se retrouver dans des lieux glauques et dangereux.
   
   Les deux personnages féminins sont particulièrement beaux, Nubia, l'ex-Miss tombée du ciel et surtout Kianda, la maîtresse, sur qui une grande partie du récit repose. Derrière l'humour de l'auteur, transparaît une profondeur et une analyse fine d'une société qu'il connaît sans doute intimement. L'histoire peut paraître embrouillée, mais au final on s'y retrouve très bien. Et puis, l'auteur pousse la sollicitude jusqu'à nous renvoyer à un chapitre précédent si nous avons un peu perdu le fil... Ses interventions intempestives au cœur de l'histoire redonnent de la légèreté à des scènes assez tragiques.
   "J'écris pour illuminer les couloirs de mon âme. (Bartolomeu me crucifierait à cause de cette phrase. Je le vois déjà en train de rire. Quand je suis avec lui, j'ai même peur de parler. Je me surveille constamment pour ne pas sortir de banalités, pour ne pas faire de phrases ampoulées). Qu'il aille donc au diable!  Je suis comme je suis. Cela dit, c'est vrai: je suis consciente de la lumière qui dort dans certains mots, de la nuit qui se cache dans d'autres. Il y a des métaphores qui explosent comme des grenades, des strophes capables de déclencher des éclairs sous nos yeux."

   
   L'écriture est aussi chatoyante que le récit, l'histoire m'a emmenée dans des contrées peu connues (de moi), bref encore une bonne surprise de la rentrée.

critique par Aifelle




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