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Lizka et ses hommes de Alexandre Ikonnikov

Alexandre Ikonnikov
  Dernières nouvelles du bourbier
  Lizka et ses hommes

Alexandre Evguenievitch Ikonnikov (Александр Евгеньевич Иконников) est un écrivain russe né en 1974.

Lizka et ses hommes - Alexandre Ikonnikov

Un trolley nommé désir
Note :

   Si vous vous intéressez à ce roman, vous en trouverez facilement des critiques divergentes. Chef-d'œuvre post-soviétique pour les uns, roman sans grand intérêt pour les autres: ces deux regards sont également excessifs. Après le succès des "Dernières nouvelles du bourbier" où l'insolence et l'imagination de l'auteur faisaient merveille, il était sans doute difficile de dépasser l'exploit précédent à la première tentative romanesque. "Lizka et ses hommes" peut-être considéré comme un conte sur l’apprentissage de la vie par une jeune Russe, débarquant d'une province reculée dans une grande ville de province, G. dans le roman, G. comme "gorod".
   
   Elizaveta Ogourtsov, Liza si on l'aime bien, ou Lizka plus banalement, est donc issue d'une bourgade paumée, Lopoukhov, nom que vous ne trouverez pas sur la carte de Russie, mais dans "Que Faire?" de Tchernichevsky. Que faire en effet dans ce trou perdu? Rien quand on est une jolie fille de dix-sept ans, née d'un père absent et d'une mère sans profession, et déçue par ses premières expériences amoureuses.
   
   Alors direction la ville! Le roman est bâti sur l'éducation sentimentale de Liza: en quelques années c'est une succession de rencontres qui se terminent toutes par la déception, la désillusion, jusqu'à ce qu'un poète — se pourrait-il que ce soit l'auteur? — se trouve sur sa route de conductrice de trolleybus, et encore... Avant le poète il y avait eu un ou deux garçons au village, à la ville ce furent un petit truand, un cadre du Parti, un traminot, et un vétéran d'Afghanistan. Pauvre Liza, elle perd l'espoir de faire de sa vie autre chose qu'une série d'impasses et de banalités, une surprenante expérience parachutiste mise à part.
   
   S'il laisse de côté ces répétitions, le lecteur trouvera dans ce roman de multiples évocations de la vie quotidienne à la fin du système soviétique et au début du "capitalisme" qui l'a remplacé. Le foyer des jeunes travailleurs, les immeubles khrouchtchéviens, les trolleybus forment un ensemble gris, triste et un peu déglingué au milieu de quoi il faut s'efforcer de faire naître l'espoir et la joie de vivre. Parmi les temps forts de ce livre, la scène du mariage de Lizka est à retenir à cause de la coutume du "rachat" de la future mariée sur le mode d'une stratégie quasi-militaire.
   « La dernière ligne fortifiée, et la plus importante, était contrôlée par Nina en personne. Les fortifications en question avaient été édifiées devant la chambre où se tenait la fiancée, et elles consistaient en une muraille infranchissable faite des quarante filles du foyer les plus charmantes. L'entrée de la chambre avait été minée au moyen de trois bocaux de trois litres qui contenaient respectivement de la bière brune, du kvas et de la braga. Les assaillants devaient les vider pour se procurer la clef de la chambre, cachée dans l'un des trois récipients...»

   
   C'est ainsi que Lizka avait épousé un conducteur de trolley avant de devenir à son tour conductrice de la voiture 17. C'était plus excitant que de faire la concierge comme elle avait dû s'y résoudre quelque temps faute de pouvoir rester inscrite à l'école d'infirmières. Le mariage ne durera pas et Liza passera des soirées et des nuits à faire la fête avec ses amies, toutes les cinq dans la "Passat" de Vera; en Russie comme ailleurs, l'émancipation de la femme est passée par le volant — mais au pays d'Alexandre Ikonnikov elle semble ignorer la fameuse alternative: boire ou conduire.
    ↓

critique par Mapero




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Homme, sweet homme!
Note :

   Ayant lu dernièrement et par le plus grand des hasards ce jeune auteur russe et ayant fortement apprécié je récidive. Chose étonnante, toutes les appréciations trouvées sur internet sont bonnes!
   
   Lopoukhov, morne plaine de la Russie centrale, est une bourgade comme des milliers d'autres! Lizka y vit avec sa mère et les amants de celle-ci lui donnent un certain confort matériel faute de réconfort affectif!
   Après quelques déboires sentimentaux, elle décide d'affronter la ville et la vie la vraie! Elle est censée poursuivre des études pour devenir infirmière, travaillant pour un peu d'argent comme concierge. Un jour, excédée par le manque de savoir-vivre d'un homme, elle le blesse et se retrouve en prison! Là, elle fait la connaissance de Micha, beau parleur et aussi beau menteur! Elle s'en amourache et tombe de haut! Une promotion sociale dans les bras de Viktor, membre influent de la nomenklatura locale, la vie facile pendant deux ans, et l'amour à nouveau, Arthur chauffeur de bus, tatare et bon vivant! Trop bon vivant d'ailleurs, mais pour lui ou a cause de lui, elle deviendra chauffeur de bus, se trouvera de nouvelles amies. Elle s'interrogera sur l'existence, l'amour et la fidélité, parfois elle regrettera certaines de ses décisions. Elle se posera de multiples questions sur le genre humain, se désolera sur son propre sort. Tant bien que mal elle vivra dans un pays en pleine mutation. Mais tout change, les sentiments d'Arthur, la Russie et le narrateur de l'histoire...
   
   Évidement des personnages il y en a à la pelle : des hommes bien sûr et quelques femmes. Nina la battante, "Kikimora " dont le passage est très rapide mais le surnom amusant! Un couple de lesbiennes, des copines de travail et de fêtes, les soirées entre filles. Lizka est à la foi pathétique et agaçante, la jeunesse n'excusant pas tout, ses amants, Pacha le vantard, Micha l'escroc, Viktor l'apparatchik zélé, Arthur le chauffeur de bus qu'elle épousera mais qui ne se conduira pas forcement très bien, multipliant les escales amoureuses en bout de ligne! Et puis il y aura Max ancien combattant un peu dérangé, puis Kostia le poète qui prend la parole ou plutôt la plume. Un joyeux mélange de tous donnerait surement l'homme idéal, ou son opposé! Tous ces personnages paraissent résignés, fatalistes, seul Max paraît encore animé d'une force quelconque.
   
   La magie a un peu moins bien fonctionné que dans "Dernières nouvelles du bourbier " peut être aussi que Lizka est un peu trop "gourde" et naïve. La critique sociale est également moins incisive. J'ai eu l'impression que l'auteur hésite entre l'humour grinçant ou le coté romance de l'histoire? Malgré tout on sent bien le changement de la vie en Russie et ses conséquences pas toujours heureuses.
   
   Quelques lignes (de bus?) sont savoureuses, celles qui parlent des transports en commun, la guéguerre entre les bus et les trolleybus, la billetterie "détournée " et fin du fin l'art et la manière de faire de la place dans un véhicule déjà bondé! Ou alors, sublime raffinement, laisser les voyageurs faire la chasse aux contrevenants!
   
   Un dernier mot, l'homme ne sort pas réellement grandi de ce livre surtout Arthur, mais cela est une autre histoire.
   
   
   Extraits :
   
   - Pacha écarta le reste du saucisson, s'essuya les mains au rideau et, à son tour, se déshabilla.
   
   - Mon Dieu... où sont passés mes dix-sept ans? Fiche le camp ma fille avant qu'il soit trop tard.
   
   - Ah, encore une travailleuse de choc des trottoirs socialistes ?
   Demanda-t-il, après avoir rapidement regardé Lizka.
   
   -Et son but, à elle Lizka, c'était quoi? Changer les choses de fond en comble, faire en sorte que tout aille pour le mieux! Envoyer le mauvais sort à tous les diables, renverser la vapeur avant qu'il ne soit trop tard!
   
   - Il était intelligent et riche, comme elle l'avait souhaité, c'était l'essentiel.
   
   - Ah, pourquoi les hommes qui valaient quelque chose au lit étaient tous des salopards?
   
   - Ne t'inquiète pas. Nous sommes russifiés depuis longtemps. Encore que les femmes n'ont toujours pas le droit d'entrer dans les cimetières tatares.
   
   - Une fois de plus, le pays sombra dans la folie.
   
   - On respecta une coutume qui plongeait ses racines au fond des âges, c'est-à-dire qu'on se mit à casser l'ancien sans avoir la moindre idée de ce à quoi aller ressembler le nouveau.
   
   - Quand les maris sont vieux, ils sont comme les pastèques - la bedaine qui grossit, la queue qui se dessèche.
   
   - Et qu'il n'y ait pas plus d'un match de foot par mois. Et pas plus d'une soirée bière par semaine!
   
   - Elle aurait eu envie de vivre avec un constructeur, pas avec un destructeur.
   
   - Viens au lit avec moi.
   Ça va pas, non ? Y'a du foot dans dix minutes.
   
   - En quoi es-tu supérieur à un singe mâle en rut, Kostia?
   

   
   Titre original : Liska und ihre Männer.(2003).

critique par Eireann Yvon




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