Lecture / Ecriture
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Banquises de Valentine Goby

Valentine Goby
  La note sensible
  Dès 10 ans: Le cahier de Leïla
  L'échappée
  Qui touche à mon corps je le tue
  Des corps en silence
  Banquises
  Kinderzimmer
  La Fille surexposée
  Une preuve d'amour
  Un paquebot dans les arbres

Valentine Goby est une écrivaine française née en 1974.

Banquises - Valentine Goby

A moitié embarqué
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Lisa part au Groenland. Elle part sur les traces de sa sœur Sarah, disparue sur la banquise vingt-huit ans plus tôt. Elle découvre la réalité de la vie des Inuits: chômage, isolement, réchauffement climatique qui change leurs conditions de vie. Elle loge chez une médecin française qui vit là-bas depuis plusieurs années. Plus qu'une recherche de sa sœur, ce voyage est enfin le moyen de s'affirmer seule, sans comparaison à Sarah.
   
   Après "Léna", de Virginie Deloffre, me revoici dans les glaces du Grand Nord. Ce coup-ci au Groenland. La rentrée littéraire est froide chez Albin Michel qui s'est mis au diapason des températures estivales 2011. C'est donc au chaud, à la maison sous la couette de préférence que j'ai lu ce roman. (Exit le hamac des "trois lumières")
   
   J'ai été emballé dès les premières phrases qui décrivent l'aéroport et l'attente de l'embarquement. Embarqué moi aussi, mais par l'écriture de Valentine Goby: phrases longues, déstructurées, triturées, hachées, virgulées, si je puis m'accorder ce néologisme. Rarement un auteur a autant usé de cette ponctuation!
   "Des portes automatiques trouent çà et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l'obscurité -dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le plein jour. Au niveau supérieur, loin à hauteur de la piste de décollage, des vitres étroites taillent des triangles, des quadrilatères dans le ciel cru, dans le talus d'herbe fluo, les barbelés, les fuselages d'avion." (p.9)

   
   L'auteure dresse le portrait de cette famille qui se relève difficilement de la disparition de leur fille aînée (Sarah, 22 ans). Les parents passent leur temps à l'aéroport, à diffuser des photos, des avis de recherche. Ils laissent systématiquement quelqu'un à la maison pour ne pas rater un éventuel appel de Sarah. Lisa, 14 ans, doit se construire dans cette absence. Difficile d'exister pour elle aux yeux de ses parents, totalement obsédés par la disparition.
   " Elle [Lisa] dort, anesthésiée, jusqu'à ce qu'une main tambourine à sa porte. [...] De l'autre côté de la porte, la mère et le père prêts à partir, sac à main, clés de voiture. Lisa jette un œil à la pendule, 7 heures trente, vous allez où? A l'aéroport. Passer des annonces sonores, attendre dans les halls d'arrivée, faire la queue au comptoir Scandinavian Airlines, harceler les hôtesses, les douaniers, la police si Sarah ne se montre pas. Qu'elle reste à l'appartement, elle, surtout ne pas sortir il faut quelqu'un près du téléphone, qu'elle commande une pizza si elle a faim mais vite, pas de conversation prolongée, laisser la ligne disponible, à tout à l'heure." (p.51)

   
   Elle va au fond de ses personnages, les ausculte, un peu comme Sylvie, la médecin exilée au Groenland qui devine les pathologies, les tumeurs en observant et en palpant, puisque non munie de scanner; elle écrit aussi leurs peurs, leurs angoisses, leurs malheurs. Mais, malgré tout cela, je me suis un peu ennuyé dans le milieu du livre. Trop d'introspection qui tourne un peu en rond. La maman notamment est omniprésente, et sa dépression permanente est un peu trop décrite, trop présente par rapport à la vie de Lisa au Groenland et la recherche de sa propre personnalité. La perte d'un enfant est intolérable, insupportable, certes, mais je m'attendais plus à un roman initiatique pour Lisa qu'à un état des lieux de la dépression maternelle. Un peu beaucoup, un peu déprimant pour le lecteur aussi, surtout si l'on y ajoute, le froid glaciaire, la fin prévisible de certaines régions polaires. En plus, plus de soleil chez nous, alors que la glace fond aux pôles. Rien ne va plus ma p'tite dame. Tout fout le camp, on ne sait plus comment s'habiller (et il ne doit pas faire beau en mer = private joke, seuls quelques initiés, très rares, qui ne lisent pas forcément mon blog, comprendront. Pour les autres, je suis désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher!)
   
   Heureusement, la fin du livre revient sur Lisa et sur son séjour sur la banquise. Là, elle est en face d'une catastrophe écologique et humaine, et elle relativise ses propres tourments. Sa rencontre de gens dans la misère, dans des situations inextricables l'aideront à avancer.
   
   Valentine Goby garde tout au long du livre son style nerveux et décousu, et même si parfois les phrases se font plus courtes, c'est juste un changement de ponctuation. Le point remplace la virgule, mais ni le rythme, ni le plaisir de lecture ne sont amoindris.
   
   Un roman qui n'emporte pas totalement mon adhésion par sa trop forte propension à s’appesantir sur la détresse maternelle au détriment de la reconstruction de Lisa et de la description de son séjour polaire, mais qui, par son écriture m'a vraiment accroché.
    ↓

critique par Yv




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Me laisse froide...
Note :

   "En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. Elle est montée dans un avion qui l'emportait vers la calotte glaciaire. Sa famille ne l'a jamais revue. Elle a disparu, corps et âme. Elle avait vingt-deux ans. Lisa, vingt-sept ans plus tard, part sur les traces de sa sœur. Elle découvre un territoire dévasté et une population qui voit se réduire comme peau de chagrin son domaine de glace" (4e de couverture).
   
   
   C'est un des romans de la rentrée qui me tentaient le plus, ma déception est donc à la hauteur de mon attente. Je n'ai pas accroché du tout à l'écriture. Elle est hachée, syncopée, donne l'impression de ne pas reprendre sa respiration. Du coup, je n'ai pas tellement adhéré au récit non plus.
   
   Bien sûr, j'ai saisi que le cœur du livre est le manque, celui autour duquel Lisa doit se construire, manque de la sœur disparue, manque de ses parents, surtout la mère, complètement accaparée par la recherche de sa fille, dont on s'obstine à lui dire qu'elle est majeure et donc libre de disparaître, mais l'ensemble est trop plombé pour moi.
   
   J'ai trouvé un certain intérêt à la découverte du Groenland par Lisa, la réalité du réchauffement climatique qui lui saute au visage, avec la fonte de la banquise, la pauvreté grandissante de la population, la disparition (encore une) programmée des pêcheurs, mais je ne peux pas dire que je me suis sentie réellement concernée ou touchée par l'histoire. Sans vouloir me montrer ironique, trop de froideur partout.
   
   Je me sens bien seule sur ce coup-là et d'autant plus dépitée. N'hésitez pas à aller voir les avis très positifs d'autres lecteurs.
   
   "Et ce qu'elle veut, ce à quoi elle renonce quotidiennement mais dont le désir la hante encore, et pour toujours, parfaitement déraisonnable, c'est l'espérance non d'une page nouvelle mais d'un retour en arrière, une plongée dans les limbes de l'histoire, avant la montée de Sarah dans les tubes de Roissy-Charles-de-Gaulle, tapis roulants qui l'emportaient vers les satellites et la piste de décollage, et le Groenland, et le vide, elle veut être avant çà, elle en rêve la nuit croyez-le, toutes les nuits, aucun cadavre ne détruit son fantasme, ne peut l'empêcher de renaître. Avec elle il est, le père ; avec elle contre tous les autres. Et il ne fait pas de commentaire quand, en 2002, la mère change en euros les francs du compte en banque de Sarah, et les billets roulés dans une boîte de pellicule photo où elle les replace, puis referme le bouchon de plastique gris".

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critique par Aifelle




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Disparitions
Note :

   Lisa, âgée d'une quarantaine d'années, rejoint la terre du Groenland, dernier lieu de vie de son sœur Sarah, portée disparue depuis vingt-sept ans. En quête de cette frangine dont l'absence traumatise et emplit de présence la cellule familiale, Lisa se confronte au milieu hostile mais néanmoins sublime de la banquise en perdition, parce qu'il fait trop chaud ici et là-bas. À l'image de ses recherches, le milieu se décline entre espoir et découragement.
   
   Je ne prends aucun risque en lisant une œuvre de Valentine Goby : la liste de ses romans témoigne d'un certain engouement de ma part pour son petit univers. Alors on m'avait signalé que "Banquises" se dégustait plus légèrement que "Kinderzimmer", je confirme : "Banquises" est définitivement plus accessible, même s'il parle de deux disparitions - celle d'une jeune femme en devenir et celle du paradis blanc dont la fonte des glaces est le prélude à d'autres dérèglements climatiques. J'ai aimé cette histoire même si elle a moins retenti chez moi que "Kinderzimmer" ou "L'échappée" (l'histoire démarre plus rapidement que dans le dernier roman cité.)
   
    Le parallèle entre l'implosion familiale suite à la disparition de Sarah et la déliquescence du manteau neigeux est réussi : le cataclysme que chaque manque induit (l'un clanique, l'autre mondial) est décrit minutieusement, sans pesanteur, sans morale, juste par l'énonciation de faits. Sarah quitte le cocon parce qu'elle a perdu définitivement une partie d'elle-même, la banquise voit ses membres la lâcher inexorablement, entraînant des pertes animales et des désastres locaux, un changement brutal de l'écosystème. L'une explose sa famille et l'expose à la douleur de l'absence sans réponse, l'autre résiste mais pour combien de temps ? Pas si simple pour Lisa de grandir dans l'ombre d'une Sarah qui prend toute la place dans le cœur de ses parents : il devient alors paradoxal qu'ils oublient leur cadette au profit de celle qui n'est plus parmi eux et dont l'absence rythme leur quotidien.
   
   "Banquises" marque un tournant dans l’œuvre de Valentine Goby. Ici, l'écrivaine libère sa prose, ne s'encombre pas de fioriture littéraire, ne cherche pas l'incident marquant. Elle laisse ses personnages errer. On sent qu'elle ne force aucun trait, abandonne parfois les verbes, juxtapose les mots et s'autorise la liberté du phrasé. Du coup, son intrigue gagne en fluidité. Je reste persuadée qu'il a fallu "Banquises" pour faire naître "Kinderzimmer".
   
   Valentine Goby a su transmettre le désarroi des familles de disparus, qui restent à jamais dans le doute. Il n'y a pas de deuil possible et d'une certaine façon, le pèlerinage qu'effectue Lisa représente sa manière d'abandonner le mythe sororal. C'est peut-être aussi ce qui nous attend lorsque la banquise ne sera plus !

critique par Philisine Cave




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