Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les successions de Mikaël Hirsch

Mikaël Hirsch
  Omicron
  Le Réprouvé
  Les successions
  Avec les hommes
  Notre-Dame des vents
  Libertalia
  Quand nous étions des ombres

Mikaël Hirsch est un écrivain français né en 1973.

Les successions - Mikaël Hirsch

L'intelligence du propos
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Pascal Klein est un marchand d'art. Son père est un peintre reconnu. Un jour, sur une vieille photo, il voit un bout de tableau ayant appartenu à sa famille et qui était accroché dans la chambre de son père lorsqu'il était enfant. Lors de l'exode de 1940, ce tableau a disparu probablement emporté par les Allemands comme beaucoup d'autres œuvres d'art. Il sait que c'est un Chagall non répertorié. Il n'a alors de cesse de retrouver cette toile. Cette "quête existentielle" l'emmènera "à travers le temps et les lieux afin de trouver l'origine de la vocation picturale de son père et d'apaiser enfin sa frustration de n'être pas lui-même devenu artiste" (4ème de couverture)
   
   J'avais beaucoup aimé l'écriture de Mikaël Hirsch dans son roman précédent, "Le Réprouvé", même si j'avais émis quelques réserves sur le livre en lui-même. Oserais-je écrire que pour "Les successions", je n'ai aucune réserve à formuler? Oui, j'ose! Ce livre est formidable de bout en bout. L'auteur pousse le talent à nous intéresser à la mutation du monde de l'art. D'abord les œuvres:Hirsc "L'idée même de beauté paraissait obsolète. A quoi bon s'obstiner après Michel-Ange et Dali? Les machines aussi pouvaient prétendre à une beauté, certes aléatoire et binaire, mais souvent convaincante pour les sens. Peu importait le résultat pourvu qu'il y ait une idée. Seule comptait à présent l'intention. Ce qu'il fallait avant tout, c'était creuser une veine encore inconnue, avoir un concept original, se démarquer du voisin par un procédé quelconque. Une fois la beauté considérée comme ringarde, le support avait sombré au profit de son explication. [...] L'originalité, en tant que credo, engendrait une surenchère inévitable." (p.35/36)
   
   Ensuite, les acheteurs: "Pascal était pragmatique. Son intérêt pour les artistes et leurs œuvres était sincère, mais il savait par expérience que la sensibilité est intransmissible. Il avait affaire à des millionnaires un peu bornés et traitait avec eux sans mépris, de la manière la plus simple possible." (p.33) Le sujet m'intéresse d'autant plus que je l'aborde de manière récurrente avec un ami peintre surtout lorsqu'on rentre d'une exposition et que j'y ai vu des toiles blanches ou grises monochromes ou des œuvres que je juge sans intérêt et limite "foutage de gueule" (je suis très subjectif et direct, ce qui augmente ensuite la valeur de la discussion). Nous partons donc dans notre dialogue parlant comme Pascal Klein, d'idée plus que de beauté, de concept. Les cinquante premières pages du livre sont consacrées en grande partie à cette réflexion, qui continue ensuite tout au long de l'ouvrage.
   
   Mais ce roman n'est pas que cela. Il est aussi "une quête existentielle" (4ème de couverture): un homme qui n'a jamais communiqué avec son père et qui, à la fin de la vie de celui-ci tente enfin d'entrer en contact. Pas toujours facile, la communication fonctionne à condition d'être au moins deux. "Son affection était le fruit d'un travail, d'une décision mûrement réfléchie et non d'un simple lien de parenté. Forme étrange d'inversion des rôles, on pouvait dire qu'il avait reconnu son père, ou plutôt, qu'il l'avait accepté comme autre chose que son simple géniteur." (p.169) Il décide alors de retrouver le Chagall pour l'offrir à la vue de son père et à la sienne. Tous les deux le verraient ensemble, ils créeraient enfin un lien très fort.
   
   Il y a encore autre chose dans ce livre, c'est la remontée dans le temps, et la biographie de Ferdinand de Sastres. Je ne sais pas si ce doux-dingue a réellement existé, mais quel formidable personnage de roman: au début du XXème siècle, il quitte l'empire financier paternel pour vivre une vie d'esthète, d'amateur d'art totalement iconoclaste. On peut trouver quelques traces de lui sur certains sites, mais oubliez-les et plongez immédiatement dans ce livre de Mikaël Hirsch qui vous détaille tout ce que je viens de tenter de résumer et qui recèle encore des tonnes de propos, d'idées et de belles phrases. Il y a tant à dire sur ce roman, je n'ai pas écrit la moitié de ce que j'avais envie de transmettre. J'arrête cependant mon laïus ici de peur d'être trop long et d'apparaître comme un exalté -j'en vois qui sourient et qui opinent. Attention, j'ai vos noms et une bonne mémoire!-, mais croyez-moi, voici un des romans de la rentrée littéraire 2011 (le cinquème pour moi) qui met la barre très haute, tant pour l'intérêt de l'histoire, pour la qualité de l'écriture que pour l'intelligence du propos.
   ↓

critique par Yv




* * *



Philosophie de l'Art
Note :

   Le roman s’ouvre et se termine au Japon où Pascal Klein, propriétaire d’une galerie d’art parisienne, termine la quête d’un tableau de Chagall, totalement inconnu mais qu’il recherche de toute son âme depuis la mort de son père, un artiste peintre qui le contemplait dans sa chambre d’enfant jusqu’à l’arrivée des Allemands en 1940 et ce que l’on sait des vols d’objets d’art commis alors.
   
   Cette quête qu’il entreprend, devenue une véritable enquête, le conduit très loin, non seulement dans son passé et celui de son père mais dans la connaissance de ses besoins profonds, de ses regrets d’artiste contrarié, dans l’histoire de sa famille et celle des pays en guerre au XXe siècle etc.
   
   Ce roman évoque aussi l’ évolution de l’art et tous les problèmes et réflexions philosophiques qui s’y rattachent, la part de folie qui menace les artistes et les collectionneurs comme ce personnage de Ferdinand de Sastres, magnifique dans ses excès, la mainmise des financiers et des mafias de tout acabit qui rabaissent l’art au niveau d’une industrie quelconque, bref c’est un roman foisonnant, qui soulève un tas de questions essentielles et des plus intéressantes sur le sens de la vie  et les divers chemins possibles pour s’accomplir et survivre quelque peu à la mort: l’art et l’éternité, par exemple?
   
   Ce roman m’a donné à méditer et à m’interroger sur moi-même et sur ce qui pour moi est essentiel en définitive, au-delà de tout ce qui fait la vie matérielle, familiale et physique.
   Je l’ai apprécié pour cet aspect-là, pour tous ces questionnements qu’il soulève dans un style sans faille, limpide, maîtrisé, des plus classiques  alors que le récit, plutôt baroque lui, part un peu dans tous les sens.
   
   Je lui reproche sa complexité: je m’y suis sentie perdue, au début et vers la fin.
   Je regrette aussi son côté trop cérébral et le manque d’émotion et de sympathie envers les personnages que je n’ai pas trouvés suffisamment attachants pour m’y intéresser vraiment, mis à part l’épisode concernant Ferdinand de Sastres, seul véritable moment qui m’ait véritablement passionnée.
   
   Le reste m’a vivement intéressée; c’est un livre intelligemment fait mais ce n’est pas un coup de cœur. 
   "Dans un monde où l'obsolescence est programmée par le commerce, il attachait une attention particulière aux témoignages historiographiques. Les tableaux le fascinaient par leur capacité à s'extraire du temps ordinaire. Il s'agissait d'objets secrètement destinés à lier les générations. Ils contenaient en quelque sorte les vies de ceux qui les avaient possédés tout au long de l'histoire. Lorsque Pascal regardait un tableau, il voyait avant tout une succession."

    ↓

critique par Mango




* * *



Des successions d'émotions
Note :

   En préambule à la présentation du tout dernier roman de Mikaël Hirsch : "Les successions" je voudrais vous faire part d'une réflexion qui finalement se pose comme une réponse à la question qui est souvent revenue sur ce blog et court sur tous les blogs de littérature: pourquoi un blog littéraire?
   La réponse la plus commune est assurément pour partager une émotion liée à une lecture. Mais souvent, je me suis demandée pourquoi fallait-il, pourquoi est-il nécessaire de partager cette émotion? Une émotion a comme destin de contenter l'individu d'une manière assez égocentrique; la partager donne-t-il plus d'ampleur à cette émotion? Est-ce l'envie de partager cette émotion ou l'envie de faire savoir que l'on a eu une émotion qui l'emporte? Sommes-nous dans l'altruisme ou dans le faire-savoir un tantinet exhibitionniste? Je n'ai en définitive jamais trouvé la réponse.
   Mais j'ai trouvé une autre réponse, à une question que je ne m'étais jamais posée. Comment aurais-je pu?
   Un blog littéraire qui permettrait de suivre pas à pas l'éclosion d'un écrivain... Et si cela ne devait-être que ça, ne serait-ce pas déjà formidable? Ne serait-ce pas l'émotion ultime?
   C'est en tout cas bien grâce à ce blog que j'ai pu découvrir le parcours de Mikaël Hirsch en lisant tour à tour et au gré des publications son premier roman "Omicron" puis le second "Le réprouvé" et enfin le troisième "Les successions".
   
   L'exercice d'un troisième roman était difficile. Tant pour l'auteur qui avait séduit énormément de lecteurs avec "Le réprouvé" et faisait partie des huit finalistes de la sélection 2010 du Prix Femina que pour moi qui redoutait de ne pas pouvoir revivre un tel plaisir de lecture et par conséquent être moins dithyrambique. Mais que ce soit pour le lecteur qui entrouvre, avec l'appréhension d'être déçu, le dos serré du livre neuf ou pour l'auteur qui redoute les futures critiques, une fois le livre publié: alea jacta est! (à chacun son Rubicon.)
   
   
   S'il fallait faire très court pour poser le synopsis de ce roman, on pourrait écrire ceci: Pascal Klein, brillant marchand d'art actuel, part à la recherche d'une toile de Chagall qui ornait la chambre se son père lorsqu’il était enfant, avant de disparaître au cours de la Seconde Guerre mondiale.
   Seulement, on passerait totalement à côté du livre... Car il y a plus, bien plus, beaucoup plus.
   On court derrière un tableau de Chagall envolé, mais pas que...
   
   
   Le "démarrage" n'est pas forcément très aisé. La facilité aurait vraisemblablement été un démarrage sous forme de dialogues, ce qui bien souvent emballe le lecteur alors même qu'il est encore sur le quai. Surtout, ne vous laissez pas distraire, vous rateriez le moment où l'histoire s'échappe et vous happe vers l'intérieur, le moment où le grand voyage débute.
   On entre tout d'abord dans l'antichambre du livre, un espace, un lieu où les mots font tinter les idées. L'auteur y dépose beaucoup de réflexions (peut-être trop à mon goût) sur nous, notre monde, notre façon de vivre dans ce monde.
   C'est ici que l'on perd la notion du temps comme dans ce jeu où un foulard sur les yeux on nous faisait tourner sur nous-même jusqu'à ce que disparaissent la réalité et ses certitudes.
   Une fois l'antichambre traversée, c'est l'éblouissement total. Le sublime des mots le dispute à la flamboyance de la narration et l'on découvre Ferdinand.
   Ferdinand de Sastres, mécène excentrique ou tout simplement fou, né en 1875 et décédé en 1940, entre dans le roman comme une fulgurance. Et ça voyez-vous, ça n'était pas dans le synopsis!
   
   J'ai très fortement pensé à Stefan Zweig et ses biographie (Trois Maîtres: Balzac, Dickens, Dostoïevski; Trois poètes de leur vie: Stendhal, Casanova, Tolstoï; La guérison par l’esprit: Mesmer, Mary Baker-Eddy, Freud et bien sûr Marie-Antoinette) en lisant celle de Mikaël Hirsch sur Ferdinand de Sastres. C'est à mon humble avis du même registre.
   Cela m'a d'ailleurs suggéré que les biographies écrites par les écrivains étaient beaucoup plus resplendissantes et romanesques que celles écrites pas les historiens. Il y a dans les premières un vrai flamboiement qui n'existe pas chez les historiens. L'écrivain y met un supplément d'âme qui embrase tout le récit.
   Dans "Les successions", lorsque les pages défilent, c'est un feu incandescent qui éclaire une écriture absolument sublime.
   Là, c'est avéré, l'auteur a une maîtrise époustouflante de la langue française, une gamme de mots inextinguible au service de histoire, toujours au service de l'histoire (et non des mots empilés les uns sur les autres afin de camoufler la pauvreté d'un style). Il est bon de le relever car c'est assez saisissant et assez rare d'offrir un tel cadeau lexical aux lecteurs.
   Les vies de Pascal Klein et de Ferdinand de Sastres s'entrelacent le long des lignes sur une chorégraphie exemplaire même si, je dois l'avouer, ma préférence va aux hommes du passé que l'auteur raconte souverainement avec une écriture très hypnotique qui vous expédie d'un revers de main en arrière, loin, très loin. C'est du talent et du travail certes mais c'en est presque magique!
   Mais pas que...
   
   Il y a du polar dans ce livre car ce tableau disparu, il s'agit bien de remettre la main dessus! Une fois décroché du mur de la chambre paternelle, il s'est évaporé. Après des trajectoires planétaires ahurissantes et de multiples passages de mains en mains, Pascal Klein pense enfin le tenir. "Pense" car rien n'est moins certain pour une œuvre qui se balade depuis soixante ans dans le plus grand secret. L'auteur n'hésite pas une seconde à nous coiffer d'un Deerstalker à la Sherlock et à nous embarquer avec lui dans cette chasse au trésor pictural.
   Mais pas que...
   
   Car bien souvent une quête a ceci d'incroyable qu'elle offre à son investigateur bien d'autres réponses que celles-là mêmes qui étaient initiatrices du projet. Et c'est ainsi que l'auteur nous promène sur des chemins transversaux où "se" trouver devient essentiel.
   Mais pas que...
   
   Il arrive un temps où raconter un livre ne veut finalement pas dire grand chose de ce livre. Il arrive un temps où il faut suspendre l'éloquence, respirer profondément et s'aventurer.
   
   Je vous souhaite une très belle traversée...
   ↓

critique par Cogito Rebello




* * *



Restée à quai
Note :

   "Dans un bar de Tokyo, Pascal Klein attend le rendez-vous qui va faire basculer sa vie, l'aboutissement de mois de quête existentielle et d'enquête sur la spoliation des biens juifs. Parti à la recherche d'un tableau de Chagall ayant appartenu à sa famille, le héros voyagera à travers le temps et les lieux afin de trouver l'origine de la vocation picturale de son père et d'apaiser enfin sa frustration de n'être pas lui-même devenu artiste". (4e de couverture).
   
   Voilà un roman qui avait tout pour me plaire, d'autant plus que j'avais aimé le précédent de l'auteur "le réprouvé". Las, je suis passée complètement à côté.
   
   Pascal, faute d'être artiste comme son père, est devenu marchand d'art contemporain ce qui nous vaut des descriptions du marché et de ses excès plutôt féroces et savoureuses. 
   
   Par ailleurs, la recherche du Chagall aperçu sur une vieille photo et disparu depuis la dernière guerre ne manque pas d'intérêt, l'écriture est toujours belle, peut-être un peu trop, alors qu'est-ce qui n'a pas marché? Sans doute pour moi un récit trop éclaté avec des digressions, des allers-retours dans le temps pas toujours clairs, et de longs passages consacrés à un certain Ferdinand de Sastres, collectionneur fou, qui aurait mérité un roman à lui tout seul.
   
   Et puis la quête de Pascal Klein ne m'a pas touchée, ses trajets nocturnes, sa propre collection de bizarreries en tout genre, sa relation difficile au père, son obsession du fameux tableau, je suis restée extérieure, l'émotion n'est pas palpable.
   
   Pourtant le dénouement est inattendu et prenant, mais il était un peu tard pour moi. Malgré tout, je ne l'ai pas abandonné, l'écriture est là et beaucoup de passages m'ont plu.
   
   "Pascal était pragmatique. Son intérêt pour les artistes et leurs œuvres était sincère, mais il savait par expérience que la sensibilité est intransmissible. Il avait affaire à des millionnaires un peu bornés et traitait avec eux sans mépris, de la manière la plus simple possible. Pourquoi se voiler la face? Il exposait pour son plaisir et vendait parce qu'il était doué pour cela. Il y avait bien certains clients qui, plus roublards ou plus snobs que leurs congénères, faisaient mine de s'intéresser au galbe d'une compression, aux couleurs d'une toile de Rothko. Ils jetaient alors dans la conversation quelques noms obscurs, comme on jette un peu mollement du pain à un canard pour l'attirer près de la berge. Ceux-là étaient pires que les autres. Il préférait de loin parler argent avec de fortunés incultes que peinture avec ce type de singes savants."

    ↓

critique par Aifelle




* * *



Des successions d'émotions
Note :

   En préambule à la présentation du tout dernier roman de Mikaël Hirsch : "Les successions" je voudrais vous faire part d'une réflexion qui finalement se pose comme une réponse à la question qui est souvent revenue sur ce blog et court sur tous les blogs de littérature: pourquoi un blog littéraire?
   
   La réponse la plus commune est assurément pour partager une émotion liée à une lecture. Mais souvent, je me suis demandée pourquoi fallait-il, pourquoi est-il nécessaire de partager cette émotion? Une émotion a comme destin de contenter l'individu d'une manière assez égocentrique; la partager donne-t-il plus d'ampleur à cette émotion? Est-ce l'envie de partager cette émotion ou l'envie de faire savoir que l'on a eu une émotion qui l'emporte? Sommes-nous dans l'altruisme ou dans le faire-savoir un tantinet exhibitionniste? Je n'ai en définitive jamais trouvé la réponse.
   Mais j'ai trouvé une autre réponse, à une question que je ne m'étais jamais posée. Comment aurais-je pu?
   Un blog littéraire qui permettrait de suivre pas à pas l'éclosion d'un écrivain... Et si cela ne devait-être que ça, ne serait-ce pas déjà formidable? Ne serait-ce pas l'émotion ultime?
   C'est en tout cas bien grâce à ce blog que j'ai pu découvrir le parcours de Mikaël Hirsch en lisant tour à tour et au gré des publications son premier roman "Omicron" puis le second "Le réprouvé" et enfin le troisième "Les successions".
   
   L'exercice d'un troisième roman était difficile. Tant pour l'auteur qui avait séduit énormément de lecteurs avec "Le réprouvé" et faisait parti des huit finalistes de la sélection 2010 du Prix Femina que pour moi qui redoutait de ne pas pouvoir revivre un tel plaisir de lecture et par conséquent être moins dithyrambique. Mais que ce soit pour le lecteur qui entrouvre, avec l'appréhension d'être déçu, le dos serré du livre neuf ou pour l'auteur qui redoute les futures critiques, une fois le livre publié: alea jacta est! (à chacun son Rubicon.)
   
   S'il fallait faire très court pour poser le synopsis de ce roman, on pourrait écrire ceci: Pascal Klein, brillant marchand d'art actuel, part à la recherche d'une toile de Chagall qui ornait la chambre se son père lorsqu’il était enfant, avant de disparaître au cours de la Seconde Guerre mondiale.
   Seulement, on passerait totalement à côté du livre... Car il y a plus, bien plus, beaucoup plus.
   On court derrière un tableau de Chagall envolé, mais pas que...
   
   Le "démarrage" n'est pas forcément très aisé. La facilité aurait vraisemblablement été un démarrage sous forme de dialogues, ce qui bien souvent emballe le lecteur alors même qu'il est encore sur le quai. Surtout, ne vous laissez pas distraire, vous rateriez le moment où l'histoire s'échappe et vous happe vers l'intérieur, le moment où le grand voyage débute.
   On entre tout d'abord dans l'antichambre du livre, un espace, un lieu où les mots font tinter les idées. L'auteur y dépose beaucoup de réflexions (peut-être trop à mon goût) sur nous, notre monde, notre façon de vivre dans ce monde.
   C'est ici que l'on perd la notion du temps comme dans ce jeu où un foulard sur les yeux on nous faisait tourner sur nous-même jusqu'à ce que disparaissent la réalité et ses certitudes.
   Une fois l'antichambre traversée, c'est l'éblouissement total. Le sublime des mots le dispute à la flamboyance de la narration et l'on découvre Ferdinand.
   Ferdinand de Sastres, mécène excentrique ou tout simplement fou, né en 1875 et décédé en 1940, entre dans le roman comme une fulgurance. Et ça voyez-vous, ça n'était pas dans le synopsis!
   
   J'ai très fortement pensé à Stefan Zweig et ses biographie (Trois Maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski ; Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï ; La guérison par l’esprit : Mesmer, Mary Baker-Eddy, Freud et bien sûr Marie-Antoinette) en lisant celle de Mikaël Hirsch sur Ferdinand de Sastres. C'est à mon humble avis du même registre.
   Cela m'a d'ailleurs suggéré que les biographies écrites par les écrivains étaient beaucoup plus resplendissantes et romanesques que celles écrites pas les historiens. Il y a dans les premières un vrai flamboiement qui n'existe pas chez les historiens. L'écrivain y met un supplément d'âme qui embrase tout le récit.
   Dans "Les successions", lorsque les pages défilent, c'est un feu incandescent qui éclaire une écriture absolument sublime.
   Là, c'est avéré, l'auteur a une maîtrise époustouflante de la langue française, une gamme de mots inextinguible au service de histoire, toujours au service de l'histoire (et non des mots empilés les uns sur les autres afin de camoufler la pauvreté d'un style). Il est bon de le relever car c'est assez saisissant et assez rare d'offrir un tel cadeau lexical aux lecteurs.
   Les vies de Pascal Klein et de Ferdinand de Sastres s'entrelacent le long des lignes sur une chorégraphie exemplaire même si, je dois l'avouer, ma préférence va aux hommes du passé que l'auteur raconte souverainement avec une écriture très hypnotique qui vous expédie d'un revers de main en arrière, loin, très loin. C'est du talent et du travail certes mais c'en est presque magique!
   Mais pas que...
   
   Il y a du polar dans ce livre car ce tableau disparu, il s'agit bien de remettre la main dessus! Une fois décroché du mur de la chambre paternelle, il s'est évaporé. Après des trajectoires planétaires ahurissantes et de multiples passages de mains en mains, Pascal Klein pense enfin le tenir. "Pense" car rien n'est moins certain pour une œuvre qui se balade depuis soixante ans dans le plus grand secret. L'auteur n'hésite pas une seconde à nous coiffer d'un Deerstalker à la Sherlock et à nous embarquer avec lui dans cette chasse au trésor pictural.
   Mais pas que...
   
   Car bien souvent une quête a ceci d'incroyable qu'elle offre à son investigateur bien d'autres réponses que celles-là mêmes qui étaient initiatrices du projet. Et c'est ainsi que l'auteur nous promène sur des chemins transversaux où "se" trouver devient essentiel.
   Mais pas que...
   
   Il arrive un temps où raconter un livre ne veut finalement pas dire grand chose de ce livre. Il arrive un temps où il faut suspendre l'éloquence, respirer profondément et s'aventurer.
   
   Je vous souhaite une très belle traversée...

critique par Cogito Rebello




* * *