Lecture / Ecriture
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Les privilèges de Jonathan Dee

Jonathan Dee
  Les privilèges
  La fabrique des illusions
  Mille excuses

Jonathan Dee est un écrivain américain né en 1962.

Les privilèges - Jonathan Dee

Déconcertant !
Note :

   J’avoue que j’ai été déconcertée par ce livre qui est encensé un peu partout, notamment par la critique volontiers dithyrambique. Certes l’écriture est forte et cela se lit d’une traite. Pourtant comme une impression de malaise ressort de ma lecture: je ne sais qu’en penser, qu’en comprendre, qu’en retenir… Le portrait de cette famille ne m’a pas paru si percutant que cela, leur amour que tout le monde décrit comme unique et passionnel m’a paru factice, la description de leurs relations humaines fades et sans saveur m’a gênée, ce que deviennent leurs enfants aussi…
   
   Pourtant il est magnifiquement construit en quatre parties qui correspondent aux quatre grandes étapes d’un mariage: tout d’abord le jour de la cérémonie, sa description ainsi que les préparatifs du grand jour retracés dans les seize premières pages du roman sont un pur chef d’œuvre. Deux jeunes adultes prometteurs s’unissent pour le meilleur et… pour le meilleur! Cynthia et Adam s’aiment et n’ont guère d’états d’âmes, ils pensent à eux avant de penser aux autres et pourtant on ne ressent aucune antipathie pour eux. Le début est un délice… Et on attend la chute… Qui ne viendra pas vraiment… Quoiqu’on peut considérer comme une chute le devenir de leurs enfants… Du moins au moment où le livre s’achève…
   
   Mais j’anticipe car nous les retrouvons dans une seconde partie avec deux jeunes enfants, April et Jonas cinq et six ans et ce moment de la vie qui transforme la plupart des couples en parents si occupés qu’ils n’ont plus le temps de prendre soin d’eux même. L’auteur a zappé le désir d’enfant, l’attente, la grossesse, l’accouchement pour se focaliser directement, en faisant un bond qui m’a surprise mais qui est bienvenu, sur ces jeunes années, heureuses, prometteuses, où les enfants sont deux petits bouts qui font généralement le bonheur de leurs parents et les assoient dans la vie. Cynthia est une femme au foyer qui s’occupe d’associations caritatives (mais pas de ses proches si ce n’est son mari et ses enfants!) et Adam, un as de la finance. Aucune ombre dans leur vie de couple, ils sont réellement en symbiose. Et comme on était passé de la vie de couple à la vie avec deux enfants, la troisième partie nous plonge dans l’adolescence de leur progéniture qui s’intéresse plus au sexe (et à sa débauche!) qu’à ses résultats scolaires… Avant de les retrouver dans le monde des adultes, et eux-mêmes en couple…
   
   Bienvenue dans un monde froid, comme dénué de tendresse… Et alors on se prend à se demander le message qu’a voulu nous faire passer l’auteur. A en croire les critiques il aurait voulu faire le portrait de la société de l’ultra fric, nous décrivant une famille si peu gênée par les problèmes de fin de mois qu’elle en est auto centrée et devient insensible à tout ce qui ne constitue pas sa famille proche (y compris ses parents ou sa demi sœur, dont Cynthia ne se soucie guère).
   
   Et pourtant j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, l’auteur réussit en quelque sorte un tour de force en déployant une écriture très précise… qui montre des personnages peu sympathiques sans qu’on ressente réellement d’antipathie pour eux… Je crois que le mieux est que vous alliez vous faire vous-même une opinion…
    ↓

critique par Éléonore W.




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Une Amérique prisonnière de ses contradictions
Note :

   Tout commence par un mariage. Celui, très attendu, de Cynthia et Adam, jeunes et beaux étudiants. Malgré la chaleur étouffante qui règne à Pittsburg, les demoiselles d'honneur en nage, les invités qui s'évanouissent sur les bancs de l'église, leur mariage reste exceptionnel, réussi et mémorable. A peine rentrés de voyage de noces, Adam entame une brillante carrière dans la finance, grâce à une intuition extraordinaire pour les placements fructueux, tandis que Cynthia occupe ses journées en décorant leur appartement, puis en s'occupant de leurs deux enfants, April et Jonas. Les années passent, et pourtant le temps semble n'avoir aucune prise sur eux : amoureux comme au premier jour, jeunes, riches et beaux, Adam et Cynthia forment le couple parfait. Tout leur réussit, tout leur sourit, même lorsqu'Adam commence à placer des fonds offshore ou à flirter avec le délit d'initiés. Et pourtant, leur famille est comme une forteresse refermée sur elle-même, où l'on vit ensemble sans vraiment se voir, chacun menant son absurde petite existence de son côté. Se sentant supérieurs au commun des mortels sans vraiment l'afficher, ils ont de l'argent à ne savoir qu'en faire, investissent dans des appartements luxueux mais déshumanisés, s'offrent de coûteuses vacances de rêve sans en profiter, et pensent se jouer de cette société matérialiste qu'ils dominent. Pourtant, peu à peu, c'est elle qui les manipule et leur fait perdre tout sens des réalités...
   
   Un roman sur des gens amoureux, jeunes, riches et beaux, et à qui il n'arrive même pas de malheur, le pari paraît un peu risqué à première vue. Pourtant, Jonathan Dee s'en sort à merveille, essentiellement parce qu'il parvient à éviter magistralement l'écueil de la caricature qui guettait ces personnages si parfaits et en apparence dénués de tout sens moral. Cynthia, par exemple, qui a tout au début de la fêtarde séductrice et écervelée, est en réalité une épouse fidèle, attentionnée, une mère modèle et une femme intelligente, sensible et sensée. Bien sûr, certains actes ou réflexions du couple sont dérangeants, voire glaçants, tant ils se réfèrent à ceux d'une classe sociale bien réelle dans notre société actuelle, mais ils interrogent aussi avec finesse nos propres codes moraux et notre propre rapport à l'argent, loin d'être aussi sain qu'on le penserait. On a beaucoup comparé Jonathan Dee, dont c'est le premier roman publié en France, à d'illustres auteurs comme Francis Scott Fitzgerald ou Jonathan Franzen, et cette comparaison n'était pas exagérée : Jonathan Dee a un véritable talent pour peindre notre société, grâce à un regard d'une acuité sans pareille et à un style élégant, jamais ronflant mais délicatement ciselé, sans paraître non plus artificiel. Un travail d'équilibriste permanent entre des personnages et des situations qui paraissent sans intérêt mais sont loin de l'être, une intrigue plus complexe qu'on ne pourrait le croire de prime abord, et une écriture subtile et profonde à la fois.
   
   Un roman remarquablement intelligent, très bien écrit, et qui dresse le portrait lucide et cynique d'une Amérique prisonnière de ses contradictions, de ses espoirs et de ses mythes.

critique par Elizabeth Bennet




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