Lecture / Ecriture
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Léna de Virginie Deloffre

Virginie Deloffre
  Léna

Léna - Virginie Deloffre

La fameuse âme russe
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   "Léna est née dans le Grand Nord sibérien. Elle aime plus que tout la brume, la neige, l’attente et l’immobilité, qui n’ont ni couleurs ni frontières. Son mari Vassia, pilote dans l’armée de l’air, n’a qu’un rêve: poursuivre la grande épopée soviétique de l’espace dont Gagarine fut le héros et qui reste l’immense fierté du peuple russe.
   Comment acclimater leur nature profonde, leurs sentiments et leur vision du monde si différents en ces temps incertains de la perestroïka qui voit s’effondrer leur univers?" (4ème de couverture)

   
   
   Voilà, tout est dit dans ce résumé, je n'ai plus qu'à signer et hop, mon article est fini. Mais vous savez que je ne suis pas comme ça, j'ai forcément des petites choses à dire sur ce livre. Et même de grands choses.
   
   Léna est l'attente personnifiée. Vassia son mari est souvent absent, de longues semaines et revient sans crier gare. C'est ce qu'aime Léna, ces imprévus. Pour combler l'absence, elle travaille, bien sûr, mais elle aime se perdre dans les files d'attente des magasins, elle observe l'orme de la cour, elle, la fille du Grand Nord, peu habituée à cette nature et elle écrit à Dimitri et Varvara qui l'ont élevée à la mort de ses parents. Varvara est une vague vieille cousine et Dimitri est l'homme qui vivait chez elle, que le Parti a puni en l'envoyant dans cette contrée inhospitalière qu'est la Sibérie. Ses lettres sont très belles, mélancoliques, poétiques. Varvara la bonne vieille paysanne russe, très prosaïque, pragmatique n'y comprend pas tout et le fait entendre à Dimitri:
   "Mais alors je vous assure, quel galimatias! Elle peut pas parler comme tout le monde, non? Des manières poétiques de s'exprimer, que vous dites. C'est drôle comme cette enfant vous a toujours rendu andouille. Petite, il suffisait qu'elle s'assoie sur une chaise pour que vous deveniez tout à fait bourrique. Parce qu'elle remuait à peu près autant qu'une souche au milieu de la forêt, vous la trouviez admirable." (p.76)

   
   Chaque chapitre de la première partie commence par une de ces lettres, puis, à la suite, l'auteure énonce la vie de Léna, et celle de Mitia et Varia (les diminutifs de Dimitri et Varvara): c'est l'Histoire de la Russie depuis les années 20 racontée par des témoins directs. Et puis, tout cela est ponctué par l'histoire de la conquête spatiale racontée par Vassia. Et le talent de Virginie Deloffre -dont c'est le premier roman- est de m'intéresser, que dis-je de me ravir avec un domaine qui, a priori n'est pas ma tasse de thé. Les étoiles, les constellations et les gens qui vont les voir de près, ça me passe au dessus de la tête, si je puis me permettre de dire.
   
   Et c'est maintenant que je place mon dithyrambe, mon "enthousiasme excessif" comme ils disent dans le dictionnaire sur l'écriture de l'auteure. J'ai été happé par son style, ses phrases magnifiques racontant l'attente de Léna et décrivant la Sibérie, arrière plan du roman, omniprésent, pesant, lourd, oppressant, mais inoubliable, et ses habitants, notamment les Nénètses, peuple nomade éleveurs de rennes.
   "La terre et la mer se confondent, uniformément blanches et plates l'une et l'autre, sans ligne de fracture visible. L’œil porte si loin dans cette blancheur, qu'on croit percevoir la courbure de la terre à l'horizon. A ce point d'immensité l'espace devenait une stature, imprégnant chacun des êtres qui l'habitent, une irréductible liberté intérieure qui fait les hommes bien nés, les Hommes Véritables, ainsi que ces peuples [les Nénètses] se désignent eux-mêmes." (p.85)

   
   Même lorsqu'elle parle des immeubles soviétiques et de leur manque de grâce, elle n'en manque pas elle (de grâce):
   "C'est la fameuse Laideur Soviétique, inimitable, minutieusement programmée par le plan, torchonnée cahin-caha dans l'ivrognerie générale, d'une tristesse inusable. Un mélange d'indifférence obstinée, de carrelages mal lavés, de façades monotones aux couleurs uniques -gris-bleu, gris-vert, gris-jaune-, témoins d'un probable oukase secret ordonnant le grisaillement égalitaire de toutes les résines destinées à la construction du socialisme avancé. Un genre de laideur qu'on ne trouve que chez nous, que l'Ouest n'égalera jamais, malgré les efforts qu'il déploie à la périphérie de ses villes " (p.49/50)

   
   Un roman qui se déguste lentement, au rythme de Léna pour bien en apprécier toutes les subtilités de sa langue. Un roman qui parle d'une région attirante, fascinante, d'un pays aux fortes traditions et de la fameuse âme russe. A certains moments, j'ai cru être plongé dans un roman d'Andréi Makine, notamment celui que je préfère: "La femme qui attendait". Et bien, sûr, c'est pour moi un compliment que de le dire.
   
   
    Prix des Libraires 2012
    ↓

critique par Yv




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Conquête de l'espace et des appartements communautaires
Note :

   "Léna est née dans le Grand Nord sibérien, elle aime plus que tout la brume, la neige, l'immobilité et l'attente, qui n'ont ni couleurs ni frontières. Son mari Vassia, pilote dans l'armée de l'air, n'a qu'un rêve, poursuivre la grande épopée soviétique de l'espace dont Gagarine fut le héros et qui reste l'immense fierté du peuple russe. Comment acclimater leur nature profonde, leurs sentiments et leur vision du monde si différents en ces temps incertains de perestroïka où s'effondre leur univers ?" (4e de couverture).
   
   Ce que la quatrième de couverture ne dit pas, c'est la saveur du texte et des personnages de cette histoire. La première partie du roman est faite des lettres que Léna envoie aux deux chers vieux qui l'ont élevée, Varia (Varvara) et Mitia (Dimitri). Varia, bonne communiste et grand cœur a hébergé Dimitri chez elle lorsqu'il a été relégué dans cette lointaine région pour cause de paroles imprudentes. Chargée de garder un œil sur cet intellectuel épris de littérature et de changement, ils ont contre toute attente fait bon ménage et se sont adaptés l'un à l'autre, Dimitri tombant rapidement sous le charme particulier du Grand Nord.
   
   Ils ont tous deux pris soin de Léna lorsqu'elle est arrivée petite, fragile, silencieuse et effacée après la mort de ses parents. Déjà dans l'attente, sur une chaise, les yeux perdus dans le lointain. La même attente qui est la sienne lorsque Vassia repart à sa base pour une longue période.
   
   Les retours sont fêtés dans l'appartement communautaire où Vassia raconte des histoires aux enfants toute la soirée. La dernière en date est celle de la conquête de l'espace, le rêve de Vassia, qui deviendra réalité, secouant Léna de sa torpeur et l'obligeant à ouvrir enfin les yeux sur le monde.
   
   J'ai adoré la manière d'être et de vivre de Varia et Mitia, tous deux témoins des temps difficiles, l'une s'accrochant à la grande Union Soviétique, l'autre tendu vers le changement. J'ai aimé aussi les descriptions du Grand Nord, les longues balades en traîneau où Dimitri entraînait Léna petite, le seul moment où elle s'animait enfin.
   "C'est pourtant vrai que vous l'emmeniez avec vous dans vos expéditions! Comment j'ai pu laisser faire çà? J'avais une de ces peurs, j'en dormais pas tout le temps que vous étiez partis. Mais elle était tant réjouie au retour! Elle bavassait - Varia, si tu savais tout ce qu'on a vu, viens voir petite mère les beaux cailloux qu'on a rapportés... à ne pas la reconnaître. Vous partiez avec la souche et vous me rameniez une petite commère. Et je reconnais que pas une seule fois elle n'est rentrée malade".
   
   J'ai trouvé un peu longues les soirées consacrées à la conquête spatiale, qui je dois le dire ne me passionne pas du tout, mais c'est l'occasion de décrire la vie dans un appartement communautaire, ses bons et ses mauvais côtés, et on ne s'y attarde pas indéfiniment. Et c'est aussi la fierté de tout un peuple, trop heureux d'avoir au moins une occasion de se réjouir.
   
   Pour mon bonheur, la dernière partie du roman nous ramène chez Dimitri et Varvara, lors de la longue absence de Vassia, envolé là-haut. Léna reprend des forces là-bas, se préparant au choc du retour d'un homme qui ne sera plus le même, dans un pays qui ne sera plus tout-à-fait le même non plus.
    "Alors on a trinqué au retour de Lénotchka. Puis à la Russie gigantesque, et aux milliers de kilomètres qui séparent les familles et les idées. Puis à son avenir. Et à nos glorieux cosmonautes. Dimitri a exigé de porter un toast à la démocratie naissante. Varvara a accepté à la condition qu'immédiatement après on boive au communisme qui avait fait de ce pays ce qu'il était. Et permis aux démocrates aujourd'hui de pavoiser, et de faire les malins. Léna a balbutié qu'il ne fallait pas oublier notre Mère la Terre humide, qu'elle méritait bien qu'on lui porte un toast. On en a convenu mais cette dernière rasade l'a achevée."
   
   Un premier roman qui est une belle surprise, avec un sujet original. J'ai préféré de loin cette évocation du Grand Nord, à celle de "Banquises" lu récemment.

critique par Aifelle




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