Lecture / Ecriture
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Ils ont tous raison de Paolo Sorrentino

Paolo Sorrentino
  Ils ont tous raison

Ils ont tous raison - Paolo Sorrentino

Amis du beau style, bonjour!
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
    "Tony Pagoda, chanteur de charme, a traversé la scène d’une Italie florissante. De Naples à Capri, il a connu la gloire, l’argent, les femmes. Aussi, lorsque la scène évolue, il comprend que le moment est venu de changer de cap. À l’occasion d’une brève tournée au Brésil, il décide d’y rester. Mais après dix-huit ans d’un exil moite au fin fond de l’Amazonie, un puissant chef d’entreprise reconverti dans la politique lui offre un pont d’or pour qu’il se produise à nouveau en Italie. Tony Pagoda découvre alors un pays natal qu’il ne reconnaît plus, une Italie vulgaire et stupide où l’argent est roi..." (4ème de couverture)
   
   
   Pas vraiment chanceux avec la littérature italienne en ce moment. Mais bon, les deux derniers, si je n'ai pas vraiment tout aimé, j'en retire plutôt du positif. Pour ce roman de Paolo Sorrentino, c'est un peu différent. Là, j'y croyais. On peut lire dans le dossier de presse des choses comme: "Exubérant et réussi, un premier roman décoiffant" (Livre Hebdo) ou encore: "Remarquable! On pense bien sûr à Céline, à sa petite musique, et à sa vision apocalyptique du monde" (L'Unità). Mais quel mouche m'a donc piqué pour que j'aille lire le dossier de presse, moi qui ne le fais quasiment jamais? Pourquoi ai-je lu la quatrième de couverture tentante?
   
   La déception est à l'image de ce que j'attendais de ce livre. Il commence assez mal d'ailleurs par un inventaire -à la Prévert a-t-on coutume de dire- de sept pages qui aurait pu être drôle, original mais qui est surtout un peu longuet, et qui résume d'ailleurs ce que je pense de l'ensemble de ce roman. Puis, entre en scène Tony Pagoda -dans tous les sens du terme, puisqu'il arrive dans le roman et qu'il se prépare, dans sa loge à monter sur scène pour un concert très particulier, devant du beau monde, des Italo-américains dont Franck Sinatra lui-même.
   
   Seulement, le charme n'opère pas. L'écriture que l'on me promettait unique, originale l'est probablement, mais elle est surtout agaçante et parfois à la limite du mauvais goût et du roman de gare:
   "Détendue et tranquille, loin de tout le vacarme déchaîné par Peppino et les autres, ce qui la rendait à mes yeux plus supérieure encore. Plus up que n'importe quelle prévision. Mon cœur faisait ouah-ouah. Un caniche timide aboyait dans mes entrailles" (p.68)

   Et la cerise:
   " Je fis ce qu'aurait fait n'importe quel homme qui se retrouve avec son cœur dans sa main. Je l'attendis au bar de mon désir, qui était pour elle le bar de ses vacances" (p.69) Beurk. Même au second ou au troisième degré je trouve ces phrases particulièrement mauvaises. Ou alors ou cent cinquantième degré, peut-être! Après plusieurs verres de Chianti?
   
   Malgré tout, je continue, en passant des pages -j'ai donc pu rater quelques perles aussi belles que les précédentes. Mais à un moment, il faut que je me rende à l'évidence, ce livre n'est pas pour moi!
   
   Et pourtant, j'ai essayé et j'ai même bien aimé certains passages, notamment celui qui raconte une fusillade pendant laquelle Tony est mort de trouille:
   " Maintenant c'est la peur à l'état pur, la peur comme Notre Seigneur l'avait sans doute imaginée, quand il la conçut en même temps que les dinosaures et les pierres précieuses. Et cette panique, vorace et marécageuse, se manifeste d'une manière très précise. Je sens comme des flamands roses qui me picorent le cul.
   C'est ma prostate. Elle devient douloureuse.
   Et on y est!" (p.56)

   
   Preuve s'il en était besoin qu'encore une fois, c'est moi qui ne suis pas capable de comprendre une œuvre majeure (j'écris cela au cas où des lecteurs mal intentionnés s'apprêteraient à m'insulter en commentaires, à me dire que décidément, je suis trop nul, que ce livre il est trop bien, et l'écriture elle est trop top.)
   
   Donc, je vous en prie, faites donc la rencontre de Tony Pagoda si l'envie vous prend, vous le trouverez peut-être plus sympathique que moi.
    ↓

critique par Yv




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E pericoloso
Note :

    J'ai lu sur ce roman des critiques très favorables et je les trouve exagérées. Mais c'est un roman foisonnant qui recèle des moments vraiment excellents. Tony Pagoda, crooner napolitain plus de toute première fraîcheur, traîne son ennui chronique malgré le succès. Le succès, bon, c'est pas Sinatra non plus. Son couple en est à l'heure zéro, multicocaïné Tony ne rebondit plus guère, sex addict doucement en voie de garage, le latin lover sur le retour file un mauvais coton. Lire tout ça n'est pas le plus intéressant du livre. Mais "Ils ont tous raison" se sauve par une rage, une rage vacharde d'humour, une férocité qui apparaissait déjà chez le Sorrentino cinéaste de "La grande bellezza", cette œuvre protéiforme et comme enfantée par Fellini et Moretti.
   
    Tony Pagoda finit par jeter l'éponge et se retrouve au Brésil où il vivra dix-huit ans, en ce pays de démesure. Manaus, Amazonie, capitale mondiale du cafard mais alors du cafard XXL, du cafard de prestige, du cafard de très haute volée. Quand il raconte ses démêlés avec l'insecte géant, on le sent admiratif, le Tony. Et puis c'est un sacré conteur, le gars, une rencontre avec Sinatra qui tourne court entre deux plus qu'éméchés, une extraordinaire scène à l'opéra de la jungle, digne du Fitzcarraldo de Werner Herzog, une bagarre homérique dans un bouge d'une favela, le comble du snobisme pour un monstre sacré de l'art lyrique dont il fait la connaissance. Tout ça sur fond d'overdose tant sexe que drogue à tel point que j'ai un peu une overdose d'overdoses. Lassant.
   
    Sur le plan littéraire quelques trouvailles "Un jour, on n'est plus que le lumignon de soi-même". Quelle clairvoyance. Tony s'égare parfois dans les confidences qu'il nous fait, sur sa famille et ses amis musiciens. Hilarantes les relations entre un cousin avocat plus qu'obèse et bourré d'angoisses et son beau-frère magistrat proche du nabot et bourré, lui, de complexes. Paolo Sorrentino et sa créature Tony Pagoda ont de la famille à l'italienne une conception très particulière. Alors, vieux cinéphiles que nous sommes, on pense aux Monstres, à Affreux, sales et méchants, à ces films délicieux et arbitraires, géniaux et dérisoires, si proches malgré les Alpes qui n'ont jamais empêché chez moi une italianité qui revendique le droit, aussi, au mauvais goût, et un soupçon de misanthropie, moins cependant que dans l'extrait suivant:
   
    "Tout ce que je ne supporte pas a un nom.(...) Je ne supporte pas les joueurs de billard, les indécis, les non-fumeurs, les imbéciles heureux qui te répondent "pas de souci", les snobinards qui pratiquent l'imparfait du subjonctif, ceux qui trouvent tout "craquant", "trop chou" ou "juste énorme", ceux qui répètent "c'est clair" pour mieux t'embrouiller (...), les fils à papa, les fils de famille, les enfants de la balle, les enfants des autres (...), les tragiques, les nonchalants, les insécures (...), les gagnants, les avares, les geignards et tous ceux qui lient facilement connaissance (...).Je ne supporte rien ni personne. Ni moi. Surtout pas moi. Je ne supporte qu'une chose. La nuance."

   
    Quant à Tony Pagoda, finira-t-il par se laisser convaincre d'un retour au pays natal, ça le mènerait vers une Italie où les monstres et les histrions sont bien plus dangereux que ceux des films de Dino Risi? E pericoloso..., et ça, le Napolitain Paolo Sorrentino le sait mieux que quiconque.

critique par Eeguab




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