Lecture / Ecriture
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Le cimetière de Prague de Umberto Eco

Umberto Eco
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  Le Nom de la rose
  Comment voyager avec un saumon
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  Confessions d’un jeune romancier
  Histoire de la Laideur
  Numéro zéro
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  Construire l’ennemi et autres écrits occasionnels

Umberto Eco est un érudit et homme de lettres italien né en 1932.

Le cimetière de Prague - Umberto Eco

Grand Guignol
Note :

   "Le seul personnage inventé de cette histoire est le protagoniste, Simon Simonini (…) Tous les autres personnages (sauf quelques figures mineures d'accompagnement …) ont réellement existé et ont fait et dit ce qu'ils font et disent dans le roman."
   
   
   Nous sommes en 1897 à Paris, un vieillard dont on n'ignore tout et qu'un "Narrateur" observe, se lance dans un long récit mi-mémoires, mi-journal intime que nous lirons par dessus son épaule. C'est qu'il est frappé d'amnésie et des pans entiers de sa vie lui échappent totalement. Heureusement, il se souvient encore d'avoir autrefois rencontré dans un café un drôle de bonhomme appelé "Froïde" avec lequel il avait discuté et qui prétendait que raconter son passé en commençant par le plus lointain, permettait de comprendre ce qui, dans notre présent pouvait poser problème où nous échapper. Il se lance donc: il s'appelle Simon Simonini et après nous avoir bien assené les bases de sa vision xénophobe, raciste, antisémite, misogyne, anticléricale etc. de l'humanité, raconte le petit garçon piémontais qu'il fut plus de soixante ans auparavant, élevé par un grand père ultra réactionnaire. Ce début saisit un peu le lecteur, c'est un tel déversement de bile et de haine! On est d'abord choqué puis finalement ça en devient comique tant le propos est outré et total. Il ne le dit pas lui-même, comme s'il ne s'en apercevait pas, mais catégorie après catégorie il appert que nulle forme d'humanité ne trouve grâce à ses yeux hormis lui-même, tout seul, et nous le verrons tout au long de ces 600 pages en tirer les barbares conséquences logiques.
   
   Sur lui, nous apprenons qu'il est gourmand et gourmet (c'est un personnage si vicieux qu'on ne peut pas dire "son seul vice", disons: sa seule faiblesse), qu'il est notaire, spécialisé dans les faux en écriture, détournements d'héritage et escroqueries en tout genre et a même pour clôturer le tout, une activité "messes noires" qui surprend encore le lecteur qui croyait avoir tout vu. Tout vu? On en est loin car ce qui a "secoué" notre Simonini au point de l'amener à recourir aux méthodes du Dr "Froïde" (bien qu'il soit juif), c'est qu'il vient de trouver chez lui une porte qui mène à un autre appartement dont il ignore tout et où semble vivre un abbé avec lequel il cohabiterait donc??? mais dont il ne voit pas du tout qui cela peut être. Ajoutez à cela la découverte de déguisement, postiches et autres grimages et notre homme qui s'est réveillé sans se souvenir même qui il est a de quoi s'affoler un peu. Tandis que le lecteur lui est totalement accroché par ce mystère rocambolesque. Des papiers trouvés dans la seconde chambre lui apprennent que l'ecclésiastique est un certain Abbé Dalla Piccola. Il trouve même une page où le prêtre indique aussi qu'il vient de se réveiller en découvrant le deuxième appartement et en ne comprenant pas qui était ce Simonini...
   
   Qui sont-ils l'un pour l'autre? Sont-ils une seule et même personne? Deux êtres bien distincts? En tout cas ils vont maintenant échanger leurs souvenirs par l’intermédiaire de ce journal. Amis des feuilletons du 19ème siècle, bonjour!
   
   Car c'est bien cette veine qu'Umberto Eco exploite ici (et avec quel talent!). Nous retrouvons l'élan d'Eugène Sue, les rebondissements insensés de Ponson du Terrail et le souffle historique d'Alexandre Dumas. Les amateurs du genre (j'en suis) se régaleront. Le style affecte d'ailleurs la simplicité de ces ancêtres alors que, loin de toute simplicité, la construction de ce roman est un chef d’œuvre de complexité. Mais cela, le lecteur ne le verra que plus tard car rien ne doit gâter le plaisir de la lecture romanesque la plus échevelée. Notre Simonini se révèlera escroc, nous l'avons dit, voleur, espion, traitre, mouchard, assassin, détenu, terroriste, proche des sommets comme de la fange. Voyageant en Europe, pièce maîtresse tant dans la révolution garibaldienne que dans l'affaire Dreyfus ou les Protocoles des Sages de Sion… et partout il nous emmènera avec lui, nous faisant partager d'incroyables et horribles aventures. Héros grandiose, à l'inverse de tous les autres héros de romans d'aventures, il ne gagnera jamais la sympathie de son lecteur.
   
   Umberto Eco a la réputation d'être irrégulier, mais ce roman-là, en plein cœur de ce siècle étonnant, dans les coulisses de tous les mystères, tous les scandales, nourri par les connaissances encyclopédiques de l'auteur à ce sujet, est un bon, un très bon même. Mes seules réserves tiennent à deux passages que je juge trop développés: au début, l'épisode garibaldien se serait mieux trouvé de 20 pages de moins (à mon avis) et vers la fin, les délires antisémites sont trop longuement rapportés, on avait compris à moins, cela crée à la longue une impression de piétiner.
   
   Le lecteur aura la surprise de trouver le roman assez abondamment illustré. Il faut savoir que ce sont des gravures d'époque qu'Eco a piochées pour la plupart dans sa riche bibliothèque et qui nous transforment cette brique romanesque en livre d'images tout en nous rappelant constamment l'exactitude historique du décor et des personnages.
   
   Dernière chose à savoir avant de vous lancer dans cette lecture rocambolesque: le roman est suivi de quelques pages intitulées "Inutiles précisions érudites" à ne surtout pas lire avant mais à surtout lire après pour bien profiter de l’œuvre.
   
   
   
   Note entre mille : Eco, qui n'est pas italien pour rien, revendique au passage l'invention du téléphone pour Antonio Meucci, ce en quoi il n'a peut-être pas tort. (Toutes ces belles années d'écoliers à nous apprendre des choses qu'on nous dément sur nos vieux jours!)
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critique par Sibylline




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Lecteur distraitement perdu en route
Note :

   Simon Simonini, né dans le Piémont, d'une mère française, au milieu du XIXe siècle, n'aime personne. Il trouve les Auvergnats cupides, les Italiens menteurs, les Espagnols vaniteux, les Gitans insolents, les Français paresseux. Mais par dessus tout, il déteste les Juifs, les jésuites, les templiers et les francs-maçons, qu'il soupçonne en permanence de fomenter divers complots. Cette haine profonde lui vient de son grand-père, un officier ayant trahi l'armée savoyarde pour se ranger aux côtés des Bourbons, quelques décennies avant les débuts de l'unification de l'Italie sous l'égide de Garibaldi et de Victor-Emmanuel II. Simonini, après une carrière prometteuse aux côtés des Garibaldiens et une participation à diverses missions d'espionnage et de contre-espionnage, s'installe à Paris comme notaire, même si l'essentiel de son activité consiste à établir de faux actes et à revendre à des satanistes des hosties consacrées. Un jour, dans son appartement de la rue Maubert, il tombe sur les notes d'un certain abbé Dalla Piccola, qui semble également avoir oublié sa soutane chez lui. Simonini est plus que perplexe, d'autant qu'il lui est complètement impossible de se rappeler ce qu'il a fait durant les deux jours précédents. S'agirait-il d'un cas complexe de dédoublement de la personnalité? Ou bien cet étrange abbé aurait-il un secret pour s'introduire chez Simonini et y laisser divers écrits, faisant précisément état de rencontres avec de célèbres folliculaires antisémites. De la naissance de l'Affaire Dreyfus à la parution des "Protocoles des Sages de Sion", Eco nous entraîne, avec son héros, dans un tourbillon de complots, machinations et autres conjurations, auxquelles Simonini lui-même n'est parfois pas étranger...
   
   Autant Eco nous avait éblouis avec son chef-d’œuvre "Le Nom de la Rose", autant il nous déçoit avec cet ouvrage brouillon, volontairement labyrinthique, excessivement érudit, difficile à suivre (à tel point que l'auteur a dû insérer en fin d'ouvrage un tableau récapitulatif des chapitres, signant son propre aveu d'impuissance devant une narration qui semble lui échapper constamment) et surtout pernicieux : à trop vouloir dénoncer l'antisémitisme de son héros, dont il a voulu faire le personnage le plus détestable de toute la littérature (objectif prétentieux s'il en est), Eco prend le risque d'être assimilé aux réflexions écœurantes de Simonini, comme en témoigne la polémique dont son livre a fait l'objet, tant les lecteurs avaient du mal à faire la part des choses, devant ce roman qui se veut écrit second degré mais ne donne aucune clé d'interprétation explicite, laissant la réflexion ouverte. Construit comme un roman feuilleton inspiré de Dumas mais guère plus passionnant qu'une lecture du bottin, ce livre fastidieux ressemble davantage au numéro annuel du Point consacré aux francs-maçons qu'aux "Mystères de Paris".
   
   Certes, Eco a du génie, mais à vouloir l'étaler à chaque page il ennuie et agace, à tel point qu'on en vient à se demander si les aventures rocambolesques de Simonini ne sont pas là en réalité uniquement pour servir d'écrin à l'érudition de l'auteur, qui nous accable de références historiques (si vous n'êtes pas au point sur l'unification de l'Italie au XIXe siècle, bon courage), de recettes de cuisine qui finissent par donner la nausée, de développements sans fin et de digressions ennuyeuses, même si la maîtrise stylistique est incontestable. On aurait aimé suivre Eco dans ce roman, mais décidément, il nous perd en route et, finalement, ne semble guère s'en préoccuper.
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critique par Elizabeth Bennet




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Le terreau des systèmes totalitaires
Note :

   Le cimetière en question est situé à Josefov, l’ancien quartier juif de la ville, où les tombes se sont superposées au cours des siècles pour suppléer au manque de place. Avec les synagogues et l’ancienne mairie transformée en musée, il constitue l’un des vestiges les plus émouvants de ce quartier et de l’importance de la culture juive en Europe centrale.
   
   Le titre sert ainsi d’accroche un peu paradoxale au roman en faisant entrevoir au lecteur non averti le mirage d’une intrigue qui se déroulerait en Europe Centrale et qui serait liée à sa culture particulière, alors qu’en réalité son fil conducteur est l’antihéros Simon Simonini, Piémontais de mère française marqué par un grand-père antisémite militant, qui au travers de diverses aventures apparaît tour à tour compagnon de Garibaldi, faussaire, agent secret et assassin. Atteint d’une forme de délire schizophrénique, amateur de cuisine fine et amoureux du vieux Paris, son obsession se concentre sur les Juifs, les Jésuites et les francs-maçons.
   
   Le roman évolue ainsi dans les principales sphères européennes de l’antisémitisme à la fin du XIXème siècle, dans les luttes acharnées entre l’Église et la franc-maçonnerie, et il fait revivre les chantres majeurs de ces idéologies haineuses qui servirent de terreau aux systèmes totalitaires du XXème siècle, tout en brossant les tableaux des événements les plus marquants de la période, de la Commune de Paris à l’affaire Dreyfus. C’est à Paris que se situe l’essentiel de l’action, et tous les décors traditionnels des romans noirs du XIXème siècle : égouts, souterrains, caves, chapelle abandonnée, cimetières… sont mis à contribution, avec une prédilection pour le Quartier Latin, autour de la place Maubert, et le passage Jouffroy dans le IXème arrondissement. De même, l’auteur ne recule devant aucune scène spectaculaire : massacre des communards ou messe noire par exemple.
   
   Son mode de narration qui fait alterner un narrateur anonyme avec les journaux intimes de deux protagonistes vise à dérouter le lecteur – et peut aussi le perdre entre les multiples personnages secondaires et le point de vue de chaque narrateur, - pour mieux le surprendre à chaque nouvel épisode avec, toutefois, une répétition des procédés qui finit par devenir lassante au fur et à mesure qu’elle favorise le décryptage anticipé des énigmes.
   
   Le sujet du roman et l’intensité des thèmes abordés avec force détails nauséabonds ont créé une polémique : quand on referme le livre elle paraît inévitable, même sil faut être soi-même très partial pour y ressentir une visée apologétique

critique par Jean Prévost




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