Lecture / Ecriture
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Great Jones Street de Don DeLillo

Don DeLillo
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AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2011

Don DeLillo est né le 20 novembre 1936 et a vécu toute son enfance dans le Bronx, à New York.

Fils d’immigrés italiens, il a reçu une éducation catholique jusqu’à l’université de Fordham. N’ayant pas trouvé de travail dans l’édition à sa sortie des études, il devient concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Il arrête son travail en 1962 non pas dans le but de devenir écrivain mais «pour ne plus travailler» !

Il écrit néanmoins essais, pièces de théâtre, scénarios et surtout plus d’une dizaine de romans. Aujourd’hui, DeLillo est un auteur de renommée internationale et a reçu de grandes distinctions littéraires comme le National Book Award, le PEN/Faulkner Award et le Jerusalem Prize 1999.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Great Jones Street - Don DeLillo

L'éventail complet de l'absurde
Note :

   "... cherchant à appréhender l'éventail complet de l'absurde et découvrant le caractère parfaitement vain de l'entreprise!"
   
   Bucky Wunderlick, leader mythique d'un groupe de hard rock ou heavy metal particulièrement puissant, violent et hypnotique abandonne la troupe en pleine tournée sans prévenir personne (même pas lui-même sans doute). Il a laissé en plan ses hordes d'admirateurs fanatisés qui lui sont globalement indifférents et s'est retiré dans une chambre minable d'un quartier de New York plutôt sordide...
   "- Il y a un macchab sur les marches, dehors.
   - Doit être récent, dis-je
   - Il a la tête défoncée.
   - On aurait bien besoin que Florence Nightingale revienne pour nous dire ce qu'on fait dans ces cas-là."

    Et c'est Bucky qui raconte. Le plus souvent, il zone entre veille et sommeil avec ou sans prise de substances, son mode de pensée étant caractérisé par un total détachement de tout y compris sa propre sécurité, sans pour autant avoir perdu une étonnante acuité d'esprit doublée d'un humour à froid ravageur (même si parfois le dit esprit vagabonde quelque peu à sa guise).
   
   Au dessus de chez lui habite un écrivain en mal de ventes que je ne pense pas du tout être l'image de DeLillo mais qui lui permet de placer quelques considérations sur le "litteraturebiz". Au-dessous loge une veuve nantie d'un fils handicapé mental et physique au point que son défunt père aurait voulu le vendre à un cirque.
   Tout autour, des gangs, obscurs, aux structures floues... mais dangereux. Très.
   Et l'un d'eux justement, répondant aux doux nom de "Communauté agricole de Happy Valley", détenant un nouveau "produit" aux qualités très prometteuses mais encore inexplorées ne trouve pas de meilleure idée que de le déposer chez Bucky (dont ils sont fans) en attendant qu'un de leurs "experts" l'analyse. Le "produit" est d'ailleurs apporté par Opel, une jeune femme que Bucky aime, d'une certaine façon, et qui s'installe avec lui dans son studio minable. (Mais non, ça ne tourne pas au roman d'amour).
   Dans ce studio minable défileront alors outre les voisins, toute une série de personnages remarquables - à commencer par son producteur- à la recherche de l'artiste ou du Produit et je vous laisse voir comment tout cela se terminera.
   
   Au passage, DeLillo, évoque la société qui l'entoure et, d'une façon que j'ai particulièrement appréciée, l'action des journalistes:
   "J’écoutai la radio. Des journalistes se succédaient pour réciter les mêmes nouvelles. Chacun cédait la place au suivant de la série jusqu'à l'accomplissement d'un cycle. La formulation changeait à peine et les intonations restèrent sensiblement les mêmes pendant l'heure entière."
   Quant à leur langage creux aux questions plus longues que les réponses, il est fort bien rendu aussi  et nous avons les mêmes!:
   "Mais aucun phénomène ces dernières années, dans peut-être l'histoire entière de ce que nous pourrions appeler la culture populaire américaine, n'a suscité autant d'avis contradictoires et de manière aussi massive, tant parmi les hommes que parmi les femmes, et je me compte parmi eux, comme le font, j'en suis sûre, la plupart des personnes, sinon toutes, réunies ce matin à cette table ronde, sur la question de savoir si nous pouvons ou non ouvrir un dialogue fructueux avec le genre de jeunes gens qui sont au centre même de tout ce bruit, et j'ose espérer que personne n'a d'objection à l'emploi d'un tel mot." etc.
   Il faut dire que Bucky est un vrai maître es interviews:
   "- Bucky, juste vos commentaires à chaud sur les rumeurs, les lieux, les projets s'il y en a. Ce que je demande, c'est vraiment un tout petit peu de votre temps. (…)
   - Peut-être plus tard dans la décennie."

   
   Je me suis attardée sur la question des journalistes mais Don DeLillo croque d'autres vues de notre belle société avec tout autant de brio et ce livre est un régal, une totale réussite. Mon préféré de cet auteur jusqu'à présent. Dire qu'il est paru aux Etats-Unis en 73 et qu'il nous a fallu presque 30 ans pour en avoir une édition française! Et pour lire ensuite des critiques qui nous disent que c'est l'histoire d'un chanteur qui devient gourou donnant l'impression que DeLillo livre une histoire de groupies ou traite de la manipulation de masses alors que tout au contraire c'est un livre sur un parcours solitaire et que Bucky Wunderlick est tout sauf un gourou. On se demande... on se demande.*
   
   Et j'ai déjà été si longue que je n'ai même plus le temps de parler de l'extraordinaire écriture de Delillo ici!
   
   
   Florilège :
   ▪ "... de tous les besoins celui-là est le plus impérieux, le besoin d'être illettré au pays où s'effacent les mots."
   
   ▪ "- La célébrité, dit-il. Ça n'arrivera pas. Mais si ça arrivait. Bon, ça n'arrivera pas. Mais si jamais c'était le cas. Mais ça ne le sera pas
   - On ne sait jamais.
   - Ça n'arrivera pas. Mais si c'était le cas.
   - Si ça arrivait, quoi ? Alors quoi ?
   - Je m'en occuperais habilement. Judicieusement. Je m'y adapterais avec précaution. Je ne la laisserais pas me détruire. Célébrité. Le mot parfait pour le phénomène qu'il décrit. Britécélé. Lébritécé. Célétébri.
   - Quand est-ce que vous dormez, dis-je?"
   
   ▪ "Le temps ne semblait pas tant passer que s'accumuler."
   
   ▪ " Je connais le marché de l'écriture comme peu de gens le connaissent. C'est une drôle de chose ce marché, presque un organisme vivant. Il change, il fluctue, il grossit, il élimine. Il suce les trucs puis les recrache. C'est une roue vivante qui tourne et crépite. Le marché accepte et rejette. Il aime et il tue."
   
   ▪ "Le lit était un organisme vaste et accueillant, culture marine ou plante synthétique, ensorcelé par l'objet qu'il absorbait. A mesure que je m'enfonçais dans des brumes et d'anciennes histoires, dans des images flottant en équilibre au bord du sommeil, je commençais à ressentir que le lit faisait un rêve et que, ce rêve, c'était moi. (…) Le rêve prenait la forme d'un homme endormi dans un lit situé au milieu d'une pièce où brulait une bougie solitaire. Ce n'était pas la réalité mais un rêve et je n'étais que le souffle chimique ranci du rêveur."
   
   

   
   * C'est un problème qui se reproduit de plus en plus souvent, cette interprétation officielle des "professionnels autorisés" unanimes mais totalement en décalage avec ce que je lis, moi. Dernier en date, le dernier Ogawa, "Manuscrit zéro". Alors forcément je me demande: c'est moi ou ça vous fait la même chose? Discussion ouverte, vos avis, bienvenus.

critique par Sibylline




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