Lecture / Ecriture
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Vertiges de Winfried Georg Sebald

Winfried Georg Sebald
  Campo Santo
  D'après nature – poème élémentaire
  Austerlitz
  Séjours à la campagne
  De la destruction comme élément de l’histoire naturelle
  Les anneaux de Saturne
  Les émigrants
  Vertiges

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2011

Winfried Georg Maximilian (qui préférait se faire appeler Max) Sebald est né en Allemagne en 1944 et mort en en 2011 dans un accident de la circulation, en Angleterre où il s'était installé.

Professeur d'université, il a mené parallèlement son travail littéraire dont la valeur fut rapidement remarquée. Dans les années 80-90, son nom avait été évoqué pour le Nobel, mais il ne l'a en fait jamais obtenu.

On trouve actuellement des traductions françaises d'une petite dizaine de ses œuvres.

Vertiges - Winfried Georg Sebald

Souvenirs d’Italie et du pays natal
Note :

   Entrons en Italie avec Stendhal pour cicerone. À dix-sept ans, dans l'armée! Passé le col alpin, il découvre tout à la fois la guerre, l'amour, et l'opéra. Résultat: la syphilis. La mémoire de Stendhal se perd en cherchant à revivre le passé. Comment le général Marmont était-il habillé? Au spectacle de l'opéra de Cimarosa, la prima donna était-elle jolie? Avec qui notre futur Stendhal avait-il perdu sa virginité? Mais aussi, un peu plus tard, en 1813, la visite d'une mine de sel aboutit à la théorie de la cristallisation, sublime invention dont Mme Gherardi «dont la vie remplirait facilement tout un roman» ne semble pas convaincue lors des parties de canotage sur le lac de Garde. Henri Beyle décide pourtant de devenir le plus grand écrivain du monde avant de mourir en 1842, intoxiqué par les produits qu'il ingurgitait contre la maladie. Les "happy few" se souviendront de Matilde Dembowski que le voyageur amoureux poursuit après s'être rééquipé: «Il s'était acheté une nouvelle redingote jaune, des pantalons bleu foncé, des chaussures noires laquées, un chapeau de velours extrêmement haut et une paire de lunettes vertes, et accoutré de la sorte il errait dans Volterra et tentait d'apercevoir Matilde aussi souvent que possible.» Il avait gardé le moulage de sa main gauche!
   
   D'autres pérégrinations suivent. Le narrateur quitte l'Angleterre en octobre 1980 pour Vienne où il entreprend une virée avec un poète qui séjournait à l'hôpital psychiatrique — on se croirait chez Thomas Bernhard — mais W.G. Sebald ne le supporte pas longtemps. Il saute dans un train pour Venise histoire de penser au Casanova qu'il n'est pas avec les femmes et s'en évade plus vite que lui, direction Padoue pour admirer la chapelle des Scrovegni ornée par Giotto, puis direction Vérone où à l'entrée de la chapelle des Pellegrini, sur une fresque de 1435, Pisanello représente San Giorgio combattant pour sauver la princesse. Client de la pizzeria Verona il découvre que le patron s'appelle Cadavero en même temps que la lecture du Gazzettino publié à Venise lui signale des crimes impunis dans la région. Force est de fuir en train vers le Nord, en ce mois de novembre 1980. Quand Sebald revient sept ans plus tard en Italie du Nord c'est pour y perdre son passeport dans une auberge au bord d'un lac. La réception l'a remis par erreur à autre touriste allemand. La partie suivante — nous sommes en 1913 — enchaîne sur le docteur K. C'est l'assureur Kafka en cure thermale au bord d'un beau lac, entre une jolie fille et un vieux général qui préfère se suicider. Onze ans plus tard, Franz Werfel est l'un des derniers à rendre visite à Kafka.
   
   Avec le chant du retour au pays natal, Sebald se fait de nouveau promeneur solitaire, repasse la frontière et gagne en Allgau le village de W. qu'il n'a pas vu depuis trente ans. L'auteur s'est exilé dès la fin de ses études à Fribourg. À l'auberge où il habita enfant, il explore enfin le grenier plein de poussière qu'on lui interdisait jadis en raison de la présence d'un chasseur. De nombreux personnages revivent dans la mémoire sébaldienne: un médecin morave et morphinomane, la blonde Romana et son amoureux, un prêtre et un médecin qui confondirent leur sacoche en partant en "tournée". La seconde et la quatrième parties de "Vertiges" regroupent la plupart des troublants thèmes sébaldiens.
   
   Les récits et les confidences de Sebald procèdent du vrai et du fictif en s'étayant de justificatifs — ces photographies qui parsèment le livre sont censés l'authentifier, telle la photo du passeport qui lui est remis à Milan par le consulat avec la date du 4 août 1987 ou encore la facture de la pizzeria. Pourtant la fiction résiste: dans le compartiment du train qui traverse l'Allemagne, la lectrice qu'il observe dévore un livre, La mer de Bohême — or c'est un titre qui n'existe pas. Elle lui en récite des vers pour le faire réagir: «malgré l'émotion qui s'était emparée de moi, je n'arrivais pas à dire quoi que soit et restais benêt, muet, à contempler ce monde déjà presque englouti par le crépuscule. Je l'ai depuis maintes et maintes fois regretté.» Le narrateur et l'auteur qui se cachent l'un derrière l'autre conservent une forte timidité avec les femmes. Ce n'était semble-t-il pas le cas de Stendhal.
   
   La survenue de ces vertiges a lieu devant les femmes, comme le montre l'exemple de la lectrice du train. Mais le hasard qui sert souvent de lien entre les séquences peut aussi créer un sentiment de vertige ressenti par le narrateur, à la pizzeria par exemple. Surtout, les vertiges ont partie liée au passage du temps, à la mémoire tantôt brouillonne, incertaine ou lacunaire — quand Stendhal se penche sur son passé — et quand le voyageur revient au village de l'enfance et se confie à voisin: «…je lui dis qu'au fil des années je m'étais fait beaucoup d'idées, mais qu'au lieu de se décanter, les choses en étaient devenues encore plus énigmatiques qu'avant. Plus je rassemblais les images d'autrefois, lui dis-je, et plus il devenait invraisemblable que le passé se soit présenté sous cette forme…» Et plus loin: «Oui, me dit-il, c'était vraiment une chose bizarre que le souvenir.»
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critique par Mapero




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Pour sebaldiens
Note :

   Ce recueil regroupe 4 textes de longueurs inégales. Ce sont des sortes de journaux de voyages assez intimes et en partie rêvés, accompagnés d'illustrations (principalement des photos) selon l'habitude de l'auteur, en partie également mêlés d'un travail de biographe sur Stendhal, Casanova ou Kafka...
   
   Ils ont été rédigés alors que W.G. Sebald se déplaçait en Italie ou dans sa Bavière natale. Suivant son habitude, il voyage à pied ou en train avec une nette préférence pour la première solution, loge dans des auberges pas toutes très accueillantes. Ses pensées et souvenirs se déroulent au rythme lent de ces pérégrinations qui le voient retourner par deux fois sur les lieux de son enfance. Il y retrouvera des vestiges plus mélancoliques que chaleureux et comparera les faits aux reflets de sa mémoire. On peut dire que la mémoire est au centre de cet ouvrage.
   
   Le premier texte: "Beyle ou le singulier phénomène de l'amour", voit Sebald suivre les traces du très jeune Stendhal en Italie, évoquer sa carrière militaire et s'intéresser à la logique spécieuse de ses premières démarches amoureuses. Le déplacement, le voyage y avait une grande part et il apparaît que le tout aurait pu être assez simple si l'intéressé n'avait compliqué les choses à plaisir. Mais dans ce cas, aurions nous eu le grand romancier qu'il fut? Le discours de Sebald est très documenté et c'est ce qui le rend très intéressant à lire.
   
   Avec le second texte, nous retrouvons l'auteur à Vienne d'abord, seul, et assez neurasthénique. C'est lui qui souffre des vertiges du titre, il est également sujet à de vraies hallucinations ou des imaginations sans fondement. Il est très anxieux et nourrit des craintes irrationnelles. Ainsi se persuade-t-il qu'il est sans cesse suivi par deux jeunes gens, qui le suivront plus tard quand il changera de ville avant de disparaître quand sa pensée s'en détournera. Et c'est un nouveau voyage en Italie sur les traces de Casanova ou celles du peintre Pisanello. Là encore, l'érudition de l'auteur force l’intérêt mais les très longs passages où il ne parle que de ses errances (aux deux sens du terme) avec un grand luxe de détails (menus, météo, décors des chambres, il relate ses rêves etc.) ne m'ont pas absolument passionnée.
   
   Le troisième texte met nos pas dans ceux de Kafka à Vérone puis à Venise. Le récit insiste particulièrement sur les troubles dont souffrait Kafka et auxquels ceux de Sebald semblent faire écho.
   
   Le quatrième texte, dans la veine du second, suit un périple tout personnel qui voit l'auteur revenir à Wertach, ville de son enfance dont il était resté éloigné et que pour une raison qui m'échappe il ne désigne jamais que comme "W." alors qu'il ne fait pas mystère de son identité. L'ambiance est morose. Là encore, beaucoup, beaucoup de détails personnels (mais vraiment des détails) dont l’intérêt ne m'est pas apparu avec évidence. J'ai trouvé le regard beaucoup trop autocentré. Je me suis ennuyée...
   
   Un ouvrage plutôt destiné aux sebaldiens convaincus.

critique par Sibylline




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